‹ Chefs-d'uvre de BossuetChapitre 91 sur 102 · SECOND POINT · texte numérisé non relu

SECOND POINT

Ce fut, messieurs, un grand spectacle, lorsqu'on vit sur le Calvaire le Fils uniquement agréahle se mettre en la place des ennemis ; l'innocent, le juste, la sainteté même se donner en échange pour les malfaiteurs ; celui qui était infiniment riche se constituer caution, et se livrer tout entier pour les insolvables.

Vous savez assez, chrétiens, quelle dette le genre humain avait contractée envers Dieu et envers sa sainte justice. Nous sommes naturellement débiteurs à ses lois suprêmes. Et qu'est-ce que nous leur devons ? une obéissance fidèle. Mais lorsque nous manquons volontairement à lui payer cette dette, nous entrons dans une autre obligation : nous devons notre tête à ses vengeances, nous ne pouvons plus le payer que par notre mort et notre supplice.

En vain les hommes, effrayés par le sentiment de leurs crimes, cherchent des victimes et des holocaustes pour les subroger en leur place. Dussent-ils massacrer tous leurs troupeaux, et les immoler à Dieu devant ses autels, il n'est pas possible que la vie des bêtes paye pour la vie des hommes. La compensation n'est pas suffisante : Impossibile enim est sanguine taurorum et hircorum auferri peccata ^. De sorte que ceux qui offraient de tels sacrifices faisaient bien, à la vérité, une reconnaissance publique de ce qu'ils devaient à la justice divine ; mais ils n'avaient pas pour cela le payement de leurs dettes. 11 fallait qu'un homme payât pour les hommes ; et c'est pour cela qu'un Dieu s'est fait homme.

Ce Dieu-homme, avide de nous racheter, livre à l'abandon sa propre

\ . Luc. VI, 36. — 2. Malth. v, 7. — 3. Heh. x, 4 .

personne à la justice de Dieu, à l'injustice des hommes, à la furie des démons. Dieu, les hommes, les démons exercent sur lui toute leur puissance. 11 s'engage, il se prodigue de tous côtés ; et il ne lui importe pas comment il se donne, pourvu qu'il paye notre prix, et qu'il nous rende notre liberté et notre franchise.

Je ne puis vous dire, mes frères, dans quels excès nous doit jeter la contemplation de ce mystère. Jésus-Christ se donnant pour moi, et devenant ma rançon, m'apprend deux choses contraires. Il m'apprend à m'estimer, il m'apprend à me mépriser, l'un et l'autre jusqu'à l'infini. Mon cœur incertain et irrésolu ne sait à quoi se déterminer, au miheu de telles contraintes. M'estimerai-je, ou me mépriserai-je, ou joindrai-je l'un et l'autre ensemble, puisque mon Sauveur m'apprend l'un et l'autre ?

Oui, chrétiens, mon Sauveur m'apprend à m'estimer jusqu'à l'infini. Car la règle d'estimer les choses, c'est de connaître le prix qu'elles coûtent. Écoutez maintenant l'Apôtre^, qui vous dit que vous avez été rachetés, non par or ni par argent, ni par des richesses corruptibles ; mais par le sang d'un Dieu, par la personne d'un Dieu immolé pour vous. 0 âme ! dit saint Augustin 2, apprends à t'estimer par cette rançon ; voilà le prix que tu vaux : O anima! érige te, tanti valcs. 0 homme ! celui qui t'a fait s'est livré pour toi ; celui dont la sagesse infinie sait donner si justement la valeur aux choses, a mis ton âme à ce prix. Qu'est-ce donc que la terre, qu'est-ce que le ciel, qu'est-ce que toute la nature ensemble, en comparaison de ma dignité?

Mais ce qui m'apprend à m'estimer, m'apprend à me mépriser jusqu'à l'excès. Car quand je vois un Dieu qui se ravilit jusqu'à vouloir se donner lui-même pour racheter ses esclaves (que dis-je, ses esclaves? cette qualité est trop honorable, les esclaves du démon et du péché), il me semble qu'il se rabaisse, non plus jusqu'au néant, mais infiniment au-dessous. Et en effet, chrétiens, se rendre semblable aux hommes, c'est se ravaler jusqu'au néant; mais se livrer pour les hommes, créature si Yile par son extraction et si ravilie par son crime, c'est plus que s'anéantir, puisque c'est mettre le néant au-dessus de soi, c'est se mépriser pour le néant même.

Après l'exemple d'un Dieu, à qui l'excès de sa charité rend sa propre vie méprisable, pourvu qu'il puisse à ce prix racheter les âmes, y at-il quelque esclave assez malheureux, pour lequel nous devions craindre de nous prodiguer ? Saint Paul aussi ne sait plus que faire : « Je « donnerai pour vous tout ce que j'ai : » Ego autem impendam. Ce

] . /. Petr. i, 18, 10. — 2. In Paal. on, n. 6 ; tom. iv, col. HIG.

n'est pas assez, il faut inventei- un terme nouveau pour exprimer une ardeur nouvelle : et super impendar ipse pro animabus vestris i : « et je me donnerai encore moi-même pour le salut de vos âmes. » Un martyre, c'est la privation du martyre, le vrai néant. C'est ce qui touche saint Pierre Nolasque; sa personne ne lui est plus rien, quand il voit un Dieu se donner lui-même : il n'y a point de cachots dans lesquels il n'aille chercher de pauvres captifs, pour leur rendre leur liberté aux dépens de sa propre vie.

Le voyez-vous, messieurs, traitant avec ce barbare de la délivrance de ce chrétien ? S'il manque quelque chose au prix, il offre un supplément admirable : il est prêt à donner sa propre personne ; il consent d'entrer dans la même prison, de se charger des mêmes fers, de subir les mêmes travaux, et de rendre les mêmes services. 0 grâce de la rédemption ! que vous opérez dans son âme ! Il a un cœur de Jésus, qui n'a ni de vie ni de liberté que pour la rédemption de ses frères. C'est l'esprit d'un Dieu rédempteur, qui le rend capable de ces sentiments : car admirez la suite de cette action. Prisonnier entre les mains des pirates, pour ses frères qu'il a délivrés, il préfère son cachot à tous les palais, et ses chaînes à tous les trésors. Il n'y a rien qui puisse égaler sa joie ; et je ne m'en étonne pas. La liberté plaît à la nature, la captivité à la grâce ; et saint Pierre Nolasque goûte l'une et l'autre, portant en lui-même la captivité, et possédant la liberté dans ses frères, qu'il a heureusement affranchis d'une misérable servitude. Il est satisfait, puisque ses frères le sont ; et pour ce qui regarde sa liberté propre, il la méprise si fort, qu'il est toujours prêt de l'abandonner pour le moindre des chrétiens captifs, ne désirant d'être libre que pour s'engager de nouveau en faveur des autres esclaves. Voyez ce que lui apprend un Dieu rédempteur. On veut l'engager à la cour, dans les liens de la fortune : il le refuse, et il court pour se charger d'autres liens; ce sont les liens de Jésus-Christ.

Je ne sais si je pourrai vous faire comprendre ce que Dieu me met dans l'esprit, pour exprimer les transports de la charité de ce grand homme. Il me semble, en vérité, chrétiens, qu'il goûte mieux dans les autres la douceur de la liberté, qu'il ne le ferait en lui-même. Car le plaisir d'être libre, quand il s'attache à nous-mêmes, étant un fruit de notre amour-propre, le chrétien doit craindre de s'abandonner à cette douceur trop sensible. Quand est-ce donc qu'un homme de Dieu goûtera le plaisir de la liberté dans toute son étendue? Quand il ne la goûtera que dans ses frères affranchis. Telles sont les délices de Pierre

h II. Cor. xu, io.

Nolasque. Pendant qu'il est dans les fers, il ressent tout le plaisir et loutc la joie de ceux qu'il avait délivrés ; et il le ressent d'autant plus, que cette joie ne le flatte qu'en le dépouillant de lui-même, pour lui faire trouver son repos dans le repos de ses frères.

Telle est la joie du Dieu rédempteur. Écoutez le divin apôtre : Proposito sibi gaudio sustinuit crucem i : « 11 a enduré la croix, s' étant « proposé une grande joie. » Quelle joie pouvait goûter ce divin Sauveur dans cette langueur^, dans cette tristesse, dans cet ennui accablant dans lequel sa sainte âme était abîmée ? Quelle joie, dis-je, pouvait-il goûter, qui ait fait dire à l'Apôtre: Proposito sibi gaudio? Soie divine, joie toute céleste et digne d'un Dieu Sauveur, la joie d'affranchir les hommes captifs, en donnant son âme pour eux.

Pour tirer quelque utilité d'un si grand exemple, faisons cette observation, que nous devons honorer la charité d'un Dieu rédempteur en deux manières différentes. Nous la devons honorer par une généreuse indépendance, nous la devons honorer par une extrême sujétion. Car, ainsi que nous l'avons dit, un Dieu se prodiguant pour les âmes nous apprend également à nous estimer et à nous mépriser nousmêmes. L'estime que nous devons avoir de nous-mêmes nous rend libres et indépendants; le mépris que nous devons faire de nousmêmes nous doit rendre esclaves volontaires, pour honorer la charité de celui qui, étant libre et indépendant, s'est assujetti pour notre salut à des extrémités si cruelles.

Saint Paul parle ainsi aux fidèles : « Vous avez été achetés d'un « prix inlmi, ne vous rendez pas esclaves des hommes 2. » Rachetés d'une si grande rançon, ne ravilissez pas votre dignité : vous qu'un Dieu a daigné payer au prix de son sang, ne soyez pas dépendants des hommes mortels ; ne prodiguez pas une liberté qui a tant coûté à votre Sauveur. Tel est le précepte de l'Apôtre ; et il semble que Pierre Nolasque agit au contraire : et je vois que, pour imiter un Dieu rédempteur, il se rend esclave des hommes, et des hommes ennemis de Dieu. Entendons le sens de l'Apôtre : « Vous qui êtes rachetés par un si grand « prix, ne vous rendez pas, dit-il, serviteurs des hommes, » Ne vous rendez pas les esclaves de leurs vanités ; mais rendez-vous esclaves de leurs besoins. Ne vous rendez pas leurs esclaves en adhérant à leurs erreurs ; mais leurs esclaves en soulageant leurs nécessités. Ne vous rendez pas leurs esclaves par une vaine complaisance; mais rendezvous leurs esclaves par une charité sincère et compatissante : Per charitatcm servite invicem^.

\. Hcb. xn, 2. — 2. I. Cor. vu, 25. — 3. Galal. v, \ô.

Entrons dans le détail de cette morale. Un de vos amis vous aborde, un de ces amis mondains qui vous aiment pour le siècle et les vanités : il vous veut donner un sage conseil. Comme il vous honore et qu'il vous estime, il désire votre avancement : c'est pourquoi il vous exhorte de vous embarquer dans cette intrigue, peut-être malicieuse; d'engager ce grand dans vos intérêts, peut-être au préjudice de votre conscience. Prenez garde soigneusement, et ne vous rendez pas esclaves des hommes. Entrez en considération de ce que vous êtes, pensez ce qu'un Dieu a donné pour vous. Quand on vous représente ce que vous valez, pour vous engager dans des desseins ambitieux : Vous ne me connaissez pas tout entier ; je vaux infiniment davantage : ne vous mettez pas tout seul dans la balance, pesez-vous, dit saint Augustin, avec votre prix : Appende te cum pretio tuo^; et si vous savez estimer votre âme, vous verrez qu'une chose n'est digne de vous, qui ne soit digne premièrement de Jésus-Christ même. Vous êtes digne de cet emploi, vous dit-on : mais est-il digne de ce que je suis, devez-vous répondre ? Ne soyons donc pas si vils à nous-mêmes, nous qui sommes si précieux au Dieu rédempteur, que nous nous rendions esclaves des complaisances mondaines. C'est ainsi que nous devons estimer notre âme, pour laquelle Jésus-Christ a donné la sienne.

Mais apprenons aussi à nous mépriser, et à dire avec l'Apôtre : « Mon âme n'est pas précieuse -. » Si nos frères ont besoin de notre secours, quelque indignes qu'ils nous paraissent de cette assistance, ne craignons pas de nous prodiguer pour les secourir. Car Jésus n'a pas dédaigné de prodiguer sa vie, et sa divine personne, pour le salut des pécheurs. Méprisons donc saintement notre âme, ayons -la toujours en nos mains pour la prodiguer au premier venu : Anima mea in manibus mets semper^. 0 sainte charité! rendez-moi captif des nécessités des misérables ; disposez en leur faveur, non seulement de mes biens, mais de ma vie et de ma personne. C'est ici qu'il faut pratiquer toutes ces contrariétés évangéliques, de perdre son âme pour la conserver, de la gagner en la prodiguant, de la rendre estimable par le mépris même.

Car en effet, chrétiens, quelle gloire, quelle grandeur, quelle dignité dans ce mépris ! Saint Pierre Nolasque ne s'estime rien, il s'appelle un vrai néant, et préfère la hberté du moindre esclave à la sienne. Et vous voyez qu'en se méprisant il participe à la dignité du Sauveur des âmes, qui s'est montré non seulement le Sauveur, mais encore le

I. Enar. il, iii Psal. xxMii, n. •} ; (om. iv, coL 189. — 2. Àff. xx, 2-5. — ô. Ps. (,XVU1, lO'J.

maître et le Dieu de tous, en se donnant volontairement pour tous.

Ah ! le zèle de Dieu me presse. Je ne veux plus que mon âme soit à moi-même. Venez, pauvres; venez, misérables; faites de moi ce qu'il vous plaira ; je suis à vous, je suis votre esclave. Ce n'est pas moi, messieurs, en particulier qui vous parle ainsi ; mais je vous exprime, comme je peux, les sentiments d'un vrai chrétien. 0 Dieu, qui nous donnera que des âmes de cette sorte, libres par leur servitude, dégagées et indépendantes par leur dépendance, travaillent au salut des hommes ? L'Eglise aurait bientôt conquis tout le monde. Car telle est la règle de l'Evangile : il faut que nous nous donnions à ceux que nousvoulons gagnera Jésus-Christ. Voulons-nous les assujettir, il faut nous assujettir à leur service ; et nous devons, pour ainsi dire, être leur conquête, pour les rendre capables d'être la nôtre. Pourquoi estce qu'un Paul, un Céphas, un Apollo, et tant d'autres ouvriers fidèles, ont conquis tant d'âmes à notre Sauveur? C'est à cause qu'ils se donnaient sans retenue aux âmes : Omnia vesira sunt ; « Tout est à vous, « dit l'Apôtre i, et Paul, et Céphas, et Apollo ; » tout est à vous, encore une fois. C'est pourquoi tout était à eux, parce qu'ils étaient à tous sans réserve.

Dieu nous a fait connaître, en la vie de notre grand saint, l'efficace de cette charité sî bienfaisante. On a vu un mahométan, astrologue, médecin, parent du roi maure d'Andalousie, c'est-à-dire, si nous l'entendons, un homme dans lequel tout combattait contre l'Évangile, la religion, la science, la curiosité, la fortune, qui baissa néanmoins la tête sous le joug aimable de Jésus-Christ, convaincu par le seul miracle delà charité de saint PierreNolasque.il voyait un homme qui se donnait pour des inconnus ; l'image du mystère de la rédemption lui fit adorer l'original: il crut à la charité que Dieu a eue pour les hommes, en voyant celle que ce même Dieu inspirait aux hommes pour leurs semblables. Il n'eut point de peine à comprendre que ce grand œuvre de la rédemption, que les chrétiens vantaient avec tant de force, était réel et véritable, puisque l'esprit en durait encore, et se déclarait à ses yeux avec une telle efficace dans cet illustre disciple de la croix. 11 se jette donc entre ses bras ; et, non content de recevoir de lui le baptême, il lui demande l'habit de son ordre, avide de pratiquer ce qui l'avait gagné à l'Eglise : Si comprehenclam in quo et comprehensus sum a Christo Jesu 2. Ah! si l'on voyait reluire en l'Église cette charité désintéressée, toute la terre se convertirait. Car qu'y aurait-il de plus efficace, pour faire adorer un Dieu se livrant pour \.î Cor.ni,2'i.-2.Phil. m, t2.

tous, que d'imiter son exemple? Hoc enim sentite in vobis qvod et

in Christo Jesu ^ : « Soyez dans la méaie disposition où a été Jésus-

a Christ. » Renonçons donc à nous-mêmes, pour gagner nos frères;

c'est à quoi nous invite saint Pierre Nolasque. 11 y invile les autres ;

mais, mes pères, il vous y a dévoués : c'est le sujet de ma troisième

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