TROISIÈME POINT
C'est un précepte de l'Apôtre, de ne point considérer ce qui nous touche ; mais ce qui touche les autres : Non quœ sua sunt singuli consideranteSj sed ea quœ aliorum 2. C'est la perfection de la charité, et c'est par-là que nous nous montrons les véritables disciples de celui qui a méprisé son honneur, qui a oublié sa propre personne, qui a donné enfin son âme pour nous.
Ce précepte de saint Paul prend son origine de celui de Jésus- Christ même. Car écoutez comme il parle à ses saints disciples la veille de sa passion douloureuse : 'i Je vous donne, dit-il, un nouveau com- « mandement, qui est que vous vous aimiez les uns les autres comme « je vous ai aimés : » Mandatum noium do vobis ut diligatis invicem sicut dilexi vos ^. La force de ce précepte est dans ces paroles, « Comme je vous ai aimés: » et par-là il faut que nous entendions que, comme il nous a aimés jusqu'à s'oubher soi-même pour notre salut, ainsi pour aimer nos frères dans la perfection qu'il désire, nous devons regarder avec saint Paul, non ce qui nous touche en particulier, mais ce qui touche les autres.
N'est-ce pas pour cette raison qu'il nous a donné son saint corps, mémorial éternel de la charité infinie par laquelle il s'est donné pour notre salut ? 11 ne nous donne son corps que pour nous donner son esprit; car c'est lui qui nous a dit que « c'est l'esprit qui vivifie, et H que la chair par elle-même ne profite pas *. » 11 nous donne son corps, afin de nous donner son esprit : et quel est l'esprit de Jésus, sinon cet esprit de charité pure, toujours prête à renoncera soi-même, pour servir aux utilités et au salut du prochain ? Ainsi ce divin Sauveur, non content d'avoir pratiqué cette charité excellente, de se donner pour ses amis, nous a laissé son esprit, afin que nous ne soyons plus à nous-mêmes, mais à ceux qu'il a faits nos frères, et non seulement nos frères, mais nos propres membres.
C'est ici, mes révérends pères, que voire saint patriarche a imité parfaitement son divin modèle. Car après avoir pratiqué dans une si
I, Pliil.. n,S. — 2. Ibid. 4. — 5. Joan. xili, 54. — 1. Jnan. vi, 6-5.
haute perfection celle grande charité du Sauveur des âmes, il en a fait votre loi, et hi règle de tout son ordre ; et il vous a obhgés, non seulement à exposer votre liberté, mais encore à l'engager eiTeclivement pour déUvrer vos frères captifs. Il a voulu par-là vous conduire au point le plus éminent delà vie régulière et religieuse.
En eft'et, qu'ont prétendu les auteurs de ces saintes institutions, sinon de conduire leurs disciples à l'entière abnégation de soi-même ? On le peut faire de deux sortes. On renonce premièrement à soi-même, en mortifiant ses désirs par l'exercice de la pénitence. Mais on y renonce secondement, et d'une manière beaucoup plus parfaite, par la pratique de la charité fraternelle. Votre bienheureux instituteur n'a pas dédaigné la première voie : la vie qu'il vous a prescrite est une vie pénitente et mortifiée. Mais il a eu encore un dessein plus noble, et il a cru qu'il n'y avait rien de plus efficace pour vous détacher de vous-mêmes, que de vous nourrir dans cet esprit vraiment saint et vraiment chrétien, qui fait que votre vie, votre liberté, vos personnes même sont entièrement dévouées au service et au salut du prochain.
Voilà une méthode admirable de surmonter l'amour-propre ; car la nature de l'amour-propre, c'est de se borner en soi-même, de se nourrir de soi-même, de vivre entièrement pour soi-même. Voilà un amour captif, qui ne sort ni ne se répand au-dehors. Voulez-vous vous affranchir de sa tyrannie ? Dilatez-vous : Dilatamini et vos^. Laissez sortir ce captif, laissez couler sur le prochain cet amour que vous avez pour vous-mêmes ; aimez vos frères comme vous-mêmes, selon le précepte de l'Évangile ^. Ne voyez-vous pas, chrétiens, que l'amour, auparavant trop captif, commence à s'affranchir en se dilatant ? Ce n'est plus un amour-propre, qui n'aime rien que soi-même ; c'est un amour de société, qui aime le prochain comme soi-même ; et s'il peut aller à ce point que de l'aimer plus que soi-même, le préférer à soi-même, procurer son bien et son avantage aux dépens de sa liberté et de sa propre personne, comme saint Pierre Nolasque l'a pratiqué, et comme il l'a ordonné à ses religieux. Amour-propre, tu es détruit jusqu'à la racine ; un amour divin et céleste a succédé en ta place, qui, nous arrachant à nous-mêmes, fait que nous nous retrouvons plus parfaitement dans l'amour de Jésus-Christ notre Sauveur, et dans l'unité de ses membres.
^. U. Cor. VI, \ô.-~2. Marc, xn, 31.
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