Chefs-d'uvre de P. Corneille
Telle est l'opinion du xvii^ siècle sur l'origine du théâtre français. De nos jours, la critique, moins crédule, a creusé plus avant dans les ruines du passé , et à force de recherches elle a découvert que le génie dramatique ne s'est point, comme on se l'imagine, réveillé subitement au XII* ou au xiv* siècle d'un long sommeil de sept à huit cents ans , mais qu'il a toujours existé sans interruption du 1*" siècle jusqu'à nos jours, et qu'il n'a fait que changer seulement, avec le temps, de langage, d'allure et
' Boileau, An poétique.
d'interprètes'. Quoi qu'il en soit, on convient généralement que c'est à dater de ces pèlerins dont parle Boileau, c'est-à-dire dans les premières années du xv* siècle, que le théâtre prit en France une sorte de consistance. Depuis longtemps ces pèlerins jouaient des mystères à Paris et dans la banlieue, lorsqu'ils furent menacés d'interdiction par le prévôt. « Le roi Charles VI , mélanco- « lique et fort ennujé, vint, pour juger l'alïaire, voir « une de leurs représentations. Il fut amusé, et, par « reconnaissance, il autorisa (en 1402) la confrérie dra- « matique. Voilà le monument le plus ancien d'une sorte « de constitution régulière donnée au théâtre , dans la « prévôté et vicomte de Paris'^. »
A côté de ces premiers acteurs connus sous le nom de Confrères de la Passion, on vit bientôt se former deux autres associations non moins célèbres , les Clercs de la Basoche et les Enfants sans soiiscy. Ces trois sociétés contemporaines et rivales avaient chacune leur caractère et leurs attributions distinctes, qu'il est important de constater.
Les Confrères de la Passion jouissaient du privilège exclusif de jouer les mystères. On appelait ainsi certaines pièces divisées en journées et extraitesde l'Ancien ou du Nouveau Testament. « Or , en France, dit l'abbé d'Aubi- ({ gnac , la comédie a commencé par quelques pratiques c( de piété, étant jouées dans les temples et ne repré- « sentant que des histoires saintes. » Il ne faut pas s'en étonner, ces histoires étaient les objets les plus famihers au peuple, qui ne lisait point ; et comme elles l'édifiaient àl'éghse, il aimait à les retrouver au spectacle. «Mais, « continue le même auteur, elle (la comédie) dégénéra « bientôt en satires autant contraires à l'honnêteté des
1 M. Magnin, les Origines du théâtre moderne.
2 M. Villemain, Tableau de la littérature au moyen âge.
« mœurs qu'à la pureté de la religion. » Cette licence finit par provoquer de la part du parlement un arrêt faisant défense aux Confrères de la Passion de représenter désormais des pièces tirées de l'Ecriture sainte.
Mais où le théâtre surtout se donnait carrière , c'était dans les pièces jouées par les Clercs de la Basoche et les Enfants sans souscij. Les Basochiens ne jouaient guère que trois ou quatre fois par an , dans les fêtes et les cérémonies, comme les entrées des rois, etc. Les pièces qu'ils représentaient s'appelaient moralités, parce qu'elles se composaient d'allégories morales. C'étaient, en quelque sorte, des préceptes de bonne conduite mis en scène. Au premier rang et comme muses inspiratrices figuraient la Foi, l'Espérance et la Charité ; ensuite venaient des personnages de toute espèce. Ainsi la moralité du bien-advisé et mal-advisé a pour acteurs , d'un côté , d'abord Dieu et ses anges, et de l'autre Satan et ses démons ; on voit déjà qu'il s'agit d'une lutte : ensuite, Franche- Volonté, Raison, Foy , Contrition , Enfermeté , Humilité , Tendresse , Dysance. Rébellion, Folie, Vaine - Gloire , Désespérance, Povreté , Malle-Meschance , Larrecin, Honte, Confession, Pénitence, Prudence, Honneur, Fortune, Malle-Fin. Ce sont les vices et les vertus entre lesquels doit avoir lieu le débat; et il s'agit de bien choisir ses guides pour ne pas arriver à Malle-Fin. Malheureusement les acteurs de ces morahtés respectaient fort peu la morale, si bien qu'en 1470 un arrêt du parlement leur défendit de continuer leurs jeux. Mais Louis XH rétablit tous les théâtres, et permit aux acteurs d'exercer leurs satires contre toutes les personnes de son royaume, sans s'excepter lui-même. Les Basochiens profitèrent largement de cette liberté : ils osèrent imprimer sur leurs masques les traits des personnages qu'ils attaquaient; et le parlement fut encore obligé d'intervenir.
Les Enfants sans souscy, qui formaient la troisième
société d'acteurs, et avec qui les Confrères de la Passion ne tardèrent pas à faire alliance, étaient des jeunes gens oisifs qui se donnaient la mission de reprendre la sottise des hommes, et dont le chef se faisait appeler avec orgueil le prince des sots. De là le nom de sotlies donné à leurs pièces , qui du reste avaient beaucoup de rapport avec les raoraUtés , et mettaient comme elles en scène des personnages allégoriques , le Monde , Abuz , Sot-Dissolu , Sot- Glorieux, Sot-Corrompu , Sot-Trompeur, Sot-Ignorant, Sotte -Folle. Les Enfants sans souscij représentaient leurs pièces à la halle. Voici l'annonce de leur spectacle telle qu'ils la faisaient crier :
Sots lunatiques, sots étourdis, sots sages,
Sots des villes, sots des châteaux, sots des villages,
Sots amoureux , sols privez , sots sauvages ,
Sots vieux , sots nouveaux, et sots de tous âges ,
Sots barbares, étranges et gentils.
Sots raisonnables , sots pervers , sols rétifs.
Votre prince, sans nulles intervalles.
Le mardi gras jouera ses jeux aux halles.
Les mystères, les moralités, les sotties ou farces, tels sont les trois éléments dramatiques d'où sortiront plus tard la tragédie et la comédie véritables. Du reste , dans toutes ces compositions qui ont survécu au xv^ siècle , dans les mystères surtout , on est trop heureux « lors- « qu'on rencontre quelque chose qui n'est que médiocre « avec un peu de naturel. C'est un fatiguant chaos de barce barie ' » . Dans les deux autres g-enres , c'est-à-dire dans les pièces profanes , où l'esprit français est plus à l'aise, on trouve parfois de vives saillies, de gaies et piquantes parodies , et môme une pièce entière que l'art du xvni* siècle a bien pu rajeunir en l'habillant d'un
1 M. Villemain, Tableau de la lillérature au moyen âge.
autre langage, mais dont il n'a pu faire oublier l'original, nous voulons parler de l'Avocat Pathelin. C'est le chefd'œuvre du genre , la farce par excellence ; et ce monument est d'autant plus précieux que c'est moins peut-être l'ouvrage d'un homme que d'un siècle. « Qui a fait l'avoc( cat Pathelin? c'est tout le monde, sans doute, comme « tant de malins fabhaux sans auteur connu, comme « tant d'épigramraes , tant de bons mots sans maîtres : « c'est, pour ainsi dire, l'œuvre de l'esprit français, de la « conversation courante du pays'. »
L'époque de la renaissance, en ressuscitant les modèles de l'antiquité, porta un coup mortel à la littérature du moyen âge. On se jeta avec avidité sur les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome ; on s'empressa de les imiter ou plutôt de les traduire ; on se traîna lourdement derrière le génie en voulant suivre son vol ; et , pour s'en rapprocher davantage, s'il était possible, on lui emprunta sa langue , c'est-à-dire qu'on se mit à en calquer servilement les formes, à parler grec et lalin en français, au point souvent de devenir inintelligible. Ce violent retour vers le passé ne pouvait manquer d'entraîner le théâtre. On se contenta d'abord de mettre en vers plus ou moins français quelques tragédies grecques; bientôt on traita d'autres sujets en retenant seulement des Grecs leurs prologues et leurs chœurs ; les pièces n'en valurent guère mieux ; mais c'était un pas de fait dans une nouvelle voie, et au risque d'y marcher longtemps encore en trébuchant et au hasard , on aimait mieux cette incertitude que de rentrer dans l'extravagance et la barbarie d'où l'on venait de sortir.
Jodelle fut le premier qui osa s'aventurer ainsi sur les traces des Grecs, et résolut de bannir du théâtre les mystères et les lîiorahtés. Sa tentative eut le plus grand
• M. Villemain. Tableau de la lilléralure au moyen âge.
succès ; la représentation de sa Cléopâtrc fut un triomphe ; le roi Henri II, qui y assista, fit donner à l'auteur cinq cents écus de son épargne, d'autant, dit Pasquier, que c'étoit chose nouvelle et très belle et très rare. Jodelle, qui se sentait en veine, ne s'arrêta pas en si beau chemin ; et, pour moissonner à la fois tous les lauriers du théâtre , il fit une comédie en cinq actes et en vers intitulée Eugène, en sorte que Ronsard crut pouvoir s'écrier dans son enthousiasme :
Jodelle le premier, d'une plainte hardie , Françoisement chanta la grecque tragédie , Puis, en changeant de ton, chanta devant nos rois La jeune comédie en langage françois, Et si bien les sonna, que Sophocle et Ménandre, Tant fussent-ils savants , y eussent pu apprendre.
C'était flatter un peu ce pauvre Jodelle ; mais Ronsard, qui se croyait l'héritier d'Homère et de Pindare, ne pensait pas être trop généreux eu laissant à un autre les rôles de Sophocle et de Ménandre. Jodelle, d'ailleurs, faisait partie de la fameuse Pléiade, et par conséquent était l'un des satellites dont Ronsard était l'astre. Quoi qu'il en soit, cet exemple ne fut pas perdu ; on continua de restaurer tant bien que mal la tragédie antique ; et sous ce rapport Jodelle rendit au théâtre un service émiiient. - A l'école de Jodelle , si l'on peut dire ainsi , se rattachent Gabrielle Bounym et Jean de la Taille. Gabriel Bounym, dans sa tragédie de la Sultane, mit sur la scène des Turcs, chose nouvelle aussi et rare, car ils jurent par Jupiter et par Yulcain. On voit que nous sommes encore loin de Bajazet.
Jean de la Taille, dans son monologue des Cor rivaux, la première en date de nos comédies en prose, acheva l'œuvre commencée par Jodelle, et donna le coup de grâce aux mystères et aux moralités, c'est-à-dire, ainsi qu'il
s'exprime, à ces « badineries et sottises qui, comme (c amères épiceries, ne font que corrompre le goût de « notre langue ».
On vit paraître ensuite Robert Garnier. Sans s'élever bien haut, Garnier surpassa les auteurs dramatiques de son temps. Il ne sait ce que c'est que la pureté et l'élégance du style, ni que de parler un langage naturel. Il prend l'emphase pour la noblesse, la jactance pour la grandeur ; il mêle tous les tons , depuis celui de l'ode et de l'épopée jusqu'à celui de l'églogue; il n'a aucune idée des convenances de mœurs et de caractères. A défaut du génie des Grecs , il affecte d'imiter leur simplicité de plan, et n'arrive tout au plus qu'à faire des pièces \idcs d'action. Ce sont là, comme on voit, d'assez graves reproches ; mais enfin Garnier a donné au théâtre plus de régularité; il a quelques scènes touchantes, et de temps en temps des vers bien frappés. On sent, en le Usant, que la langue tragique commence à se former.
Après avoir cité Garnier , il est inutile de parler de ses rivaux au théâtre, qui ont tous ses défauts sans une seule de ses qualités, et nous pouvons passer tout de suite au commencement du xvu^ siècle. Celui qui l'ouvre est Alexandre Hardy , si connu en son temps pour le poë(e dramatique par excellence, qu'il ne signait pas même ses pièces sur l'affiche. Il avait une facilité prodigieuse ; deux mille vers ne lui coulaient que vingt-quatre heures ; et l'on porte à huit cents le nombre des tragédies qu'il a composées. Heureusement pour ses lecteurs, il n'en reste que quarante et une. Encore peut-on, sans trop de scrupule, se dispenser de les lire ; car si elles ont un peu plus d'intérêt que les autres pièces de la même époque, en revanche elles sont toutes d'une conduite très-défectueuse, et la versification en est fort peu châtiée ; on n'y trouve pas même cette poésie telle quelle des écrivains de la Pléiade.
Mayret n'eut pas la fécondité de Hardy ; mais sa gloire fut peut-être aussi grande, et surtout plus durable. Sa Sophonisbe eni un succès éclatant, qui balança celui de Corneille lui-même lorsque dans sa \eillesse il traita le même sujet. Ce n'est pas que la pièce de Mayret soit un chef-d'œuvre ; on y trouve fréquemment de ces pointes et de ces antithèses qui étaient dans le goût du temps ; les bienséances aussi y sont peu respectées; mais elle renferme des beautés jusqu'alors inconnues; les caractères ont une certaine énergie, et le style atteint parfois à la noblesse.
Voilà les principaux poëtes dramatiques qui précédèrent Corneille. Parcourons maintenant la liste de ceux qui furent ses contemporains. Au premier rang par son talent, comme par son caractère, se place Rotrou. Plus jeune que Corneille de quelques années, il le précéda néanmoins dans la carrière dramatique , et ce^ui-ci l'appelait son père ; mais le fils ne tarda pas à laisser le père derrière lui. Rotrou le reconnut, et n'en fut point jaloux; de son côté, Corneille conserva toujours pour Rotrou une profonde vénération ; et il n'y eut jamais entre ces deux hommes qu'un échange de grandes pensées et de nobles sentiments.
Quoique Rotrou soit mort jeune, victime, comme on sait, de son généreux dévouement , il eut le temps d'écrire pour le théâtre une quarantaine de pièces, dont plusieurs annoncent un talent supérieur. L'Hypocondriaque, Hercule mourant, Laure persécutée, don Bernard de Cabrère eurent, à des titres divers, un succès remarquable. Le Véritable Saint-Genest ne démentit pas ces premiers essais, et mérita surtout d'être applaudi par un éloge de Corneille , qui , pour être là singulièrement placé, n'en montre pas moins toute la générosité d'àme de Rotrou. Mais c'est par sa tragédie de Venceslas que Rotrou mit le comble à sa réputation. C'est la seule de
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ses pièces qui soit restée au théâtre ; elle a des beautés que le temps n'a point effacées ; l'impétuosité de Ladislas , la vigueur du caractère de Venceslas , la beauté des sentiments de Cassandre , font de cet ouvrage une œuvre remarquable. Il est vrai que, lorsque Venceslas parut, il y avait déjà dix-huit ans que Corneille avait donné le Cid, et le rôle de Chimène n'avait pas été inutile à celui de Cassandre.
Après le généreux ami de Corneille vient un de ses plus ardents détracteurs, celui qui osa s'attaquer au Cid pour plaire à Richelieu ; nous voulons parler de Georges Scudéry, vrai matamore qui traite ses lecteurs d'autant plus cavalièrement qu'il est plus mauvais poète. « La « poésie, dit-il dans sa préface de Lygdamon, sa prec( mière pièce, me tient Heu de divertissement agréable « et non d'occupation sérieuse; si je rime, ce n'est qu'ace lors que je ne sais que faire ; je n'ai pour but en ce « travail que le seul désir de me contenter; car, bien « loin d'être mercenaire , l'imprimeur et les comédiens « témoigneront que je ne leur ai pas vendu ce qu'ils ne u pouvaient payer. » Scudéry devait au moins se contenter de cette gloire qu'il se donnait de ses mains, et ne pas essayer de ravir à Corneille celle qui lui revenait si justement.
Du Ryer n'eut de commun avec Scudéry que de n'être pas un grand poète. C'est pourtant, avec Rotrou, celui qui se rapproche le plus de Corneille. Son Scéiole et son Thémistocle ont des beautés réelles; les sentiments n'y manquent pas de noblesse, ni le style d'énergie. Sa tragédie à'Alcyonnée eut beaucoup de succès ; c'est là que se trouve ce vers si connu que M. de Larochefoucauld appli(^uait à M"'' de Longue ville :
J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux. Du Ryer vécut et mourut pauvre. Il était aux gages
d'un libraire qui lui achetait ses vers à la centaine, quatre francs le cent les grands, et deux francs les petits. Telle était alors la misère des gens de lettres qui n'adressaient pas leurs dédicaces à la cour ou aux hommes de finance.
On sait que Richelieu, non content d'être grand ministre , s'avisa un jour aussi de vouloir être poëte. A cet effet, il prit à sa solde cinq auteurs chargés de faire des pièces en son nom et de travailler sous son inspiration . Ces cinq auteurs étaient d'abord Rotrou et Corneille , qui eurent le malheur d'être jugés dignes de cet honneur, puis Rois-Robert, Colletet et Claude de l'Estoiie.
C'était un singuher personnage que Rois-Robert. Sans importance par son talent, il essaya de s'en donner par sa position; il se fit le premier laquais de Richelieu, et, à vrai dire , il avait pour ce métier toutes les qualités requises, étant, autant qu'on peut l'être, rampant, bas, lâche et vil; avec cela, insolent au plus haut point, mais sachant couvrir ses insolences du voile de la plaisanterie. Si heureusement doué du génie de son état, ce courtisan de bas étage sut tellement s'avancer dans l'esprit du car dinal et s'en rendre maître , qu'avec ses faveurs il le força encore de lui accorder son estime. Mais tout cela ne put couvrir la misère de Rois-Robert comme poëte. Nous avons de lui plusieurs pièces qu'il regardait ou qu'il voulait faire regarder comme bonnes, l'Inconnue, les Trois Orontes, les Généreux Ennemis: elles ne valent absolument rien; et il fallait être Rois-Robert ou Richelieu pour s'en faire accroire là-dessus.
Nous ne faisons qu'indiquer en passant, dans cette liste rapide, le poëte Renserade, plus connu par son fameux sonnet que par ses pièces de théâtre. Après avoir composé quelques tragédies dans sa jeunesse, il fit un grand nombre de ballets ; il était né pour ce genre galant , fort en vogue alors ; il avait l'art de faire ressortir les qualités et quelquefois les défauts des grands seigneurs qui
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jouaient des rôles dans ces sortes de fêtes , en confondant les acteurs avec le personnage qu'ils représentaient. La pointe domine trop dans les vers de Benserade ; elle les ravale souvent à l'insipidité du calembour. Leur plus grand mérite est d'avoir enrichi leur auteur, ce qui arrive rarement aux vers.
Desmarets, bien supérieur pour la versification aux auteurs que nous avons cités plus haut , est connu par une Aspasie, et surtout par sa comédie des Visionnaires. Mais ce n'est cependant encore qu'une médiocrité de plus à ajouter à celles qui précèdent.
Tristan-rilermite fit jouer sa tragédie de Marianne l'année même où parut le Cid : malgré cette terrible concurrence, elle eut un prodigieux succès, dû bien moins , il est vrai , à la valeur réelle de la pièce qu'au talent du célèbre acteur Mondory, chargé du rôle d'Hérode. Cyrano de Bergerac, dans son Voyage de la lune, appelle Tristanl'Hermite le seul poète, le seul philosophe, le seul homme libre. Il paraît qu'à l'âge de treize ans Tristan-l'Hermite avait été obligé de fuir son pays pour avoir tué en duel un garde du corps. Cyrano , qui était un grand bretteur, louait le duelliste sous le couvert du poète ; il n'y a que ce moyen d'expliquer un pareil enthousiasme, qui autrement paraîtrait ironique.
La Calprenède, aussi vain que Scudéry sans être meilleur poète , est moins connu par ses pièces de théâtre que par ses romans pleins de ces grands coups d'épée que M""" de Sévigné aimait tant. Cependant il a eu aussi, comme auteur dramatique, une assez grande réputation et qui s'est conservée longtemps. Thomas Corneille le traitait encore d'incomparable, en lui empruntant son Comte d'Essex, et Pierre Corneille l'estimait beaucoup. Le grand Corneille s'est trompé quelquefois dans ses jugements sur les autres.
Pujet de la Serre est le premier qui , parmi ce déluge
de vers qui inondait le théâtre, ait osé hasarder sur la scène une tragédie en prose , intitulée Thomas Morus. Il y eut pour cette nouveauté une véritable fureur d'enthousiasme : les portes du théâtre furent enfoncées , tant la foule s'y porta avec violence : quatre portiers furent tués. La Serre en fut tout enorgueilli. « Je le céderai à « M. de Corneille , disait il , quand il aura fait tuer cinq « portiers en un jour. » Malgré cette gloire homicide qu'il eut en son temps, La Serre n'est plus guère connu que par les vers satiriques de Boileau.
Collelet, cette autre victime de Despréaux, était académicien et faisait partie des cinq auteurs. Avec ces ces beaux titres , il ne fut un grand poëte qu'aux yeux de Richelieu. On rapporte que, lorsqu'il présenta au cardinal le Monologue des Tuileries, celui-ci s'arrêta particulièrement sur la description oii l'on voit
La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, etc.,
et donna au poêle cinquante pistoles pour ce seul passage : ajoutant que le roi n'était pas assez riche pour payer tout le reste. La misère de CoUetet est plus renommée que ses pièces.
Boyer a beaucoup écrit, et n'a rien laissé de bon. Il avait composé une tragédie de Judith. On sait l'épigramme de Racine sur
Ce pauvre Holopherne,
Si méchamment mis à mort par Judith.
Racine poursuivit Boyer jusqu'après sa mort. « Pour « nouvelles académiques , écrit-il à son fils ( Jean-Bap- « liste), je vous dirai que le pauvre Boyer mourut avantce hier, âgé de quatre-vingt-trois ou quatre-vingt-quatre « ans, à ce qu'on dit. On prétend qu'il a fait plus de « cinq cent mille vers en sa vie ; et je le crois, parce qu'il c< ne faisait autre chose. Si c'était la mode de brûler les
« morts , comme parmi les Romains , on aurait pu lui « faire les mêmes funérailles qu'à ce Cassius Parmensis , « à qui il ne fallait d'autre bûcher que ses ouvrages, u dont on fit un bon feu. »
Scarron avait bien plus d'esprit que toutes ces vanités que nous avons vues ; mais , peu scrupuleux sur les moyens de faire rire, pourvu qu'il réussît, il n'a suivi aucune règle, aucune méthode. 11 débuta au théâtre par les Boutades du Capilan Matamore , en un acte, et en vers de huit syllabes sur la seule rime en ment. Ce n'est là que du grotesque ; mais dans le reste de son répertoiie il est souvent grossier. Quoi qu'il en soit , on rencontre çà et là des traits amusants et vraiment comiques dans son Jodelet maître et valet, Jodelet duelliste, don Japhet d'Arménie , etc.
Claude de l'Estoile n'est connu que comme un des cinq auteurs, et pour avoir été spécialement chargé d'examiner la versification du Cid.
Voilà en quelles mains le théâtre se trouvait chez nous au commencement du xvii* siècle. En même temps il subissait la double influence de l'Espagne et de l'Italie. A l'Italie il empruntait les pointes, les concetti, les métaphores burlesques; à l'Espagne, les intrigues romanesques, les fanfaronnades, le décousu de l'action. C'est dans ces circonstances que parut celui qu'on peut appeler le véritable père de la tragédie en France.
PIERRE CORNEILLE i
Pierre Corneille naquit à Rouen, en 1606 , de Pierre Curneille , maître des eaux et forêts en la vicomte de Rouen, et de Marthe le Pesant de Boisguibert. Élevé à Rouen, chez les Jésuites, pour qui il conserva toujours une vive reconnaissance, il se Uvra, en sortant du collège, aux graves études du barreau ; il paraît même que ses parents lui obtinrent en 1627 des lettres patentes de dispenses d'âge pour exercer les fonctions d'avocat ; mais il profita peu de cette faveur. Une circonstance particulière lui ayant révélé tout à coup son talent pour la poésie, il renonça au barreau et se tourna vers la carrière dramatique. 11 débuta par une comédie intitulée Mélilc, ou les Fausses Lettres , qui fut représentée en 1629. Le vieux dramaturge Hardy, à qui Corneille l'envoya comme à celui qui régnait alors au théâtre , jugea que c'était une assez jolie farce. Quant au public, un peu surpris de ne plus retrouver là ses valets bouffons, ses parasites et ses docteurs, il demeura quelque temps incertain ; mais à la réflexion il reconnut la supériorité de cette pièce sur celles qui l'avaient précédée, et alors il applaudit franchement. « Mélite, disait plus tard Corneille, fut mon coup
1 Nous avons emprunté à VHisloire de la vie el des ouvrages de LorneiUe , pnr M. Taschereau, une partie des faits contenus dans cette notice.
« d'essai, et elle n'a garde d'être dans les règles, puisque « je ne savais pas alors qu'il y en eût. Je n'avais pour « guides qu'un peu de sens commun , avec les exemples « de feu Hardy \ dont la veine était plus féconde que « polie , et de quelques modernes qui" commençaient à se « produire, et qui n'étaient pas plus réguliers que lui... « Ce sens commun, qui était toute ma règle, m'avait fait « trouver l'unité d'action , et m'avait donné assez d'aver- « sion pour cet horrible dérèglement qui mettait Paris, « Rome et Constantinople sur le mAme théâtre , pour « réduire le mien dans une seule ville -. » Ainsi, dès la première pièce de Corneille , nous trouvons des principes d'économie dramatique. Le sens commun, qui était toute sa règle, lui a fait découvrir l'unité d'action et l'unité de lieu; et bientôt, en allant à Paris voirie succès de M élite, il apprendra qu'il y a une troisième unité, l'unité de temps, qu'il ne convient de négliger non plus que les deux autres. Mélite, à tout prendre, et jugée absolument, est une mauvaise pièce ; mais comparée à ce qu'on avait fait jusqu'alors, c'est un chef-d'œuvre, en ce sens qu'on n'y trouve déjà plus la bizarrerie extravagante , ni la révoltante grossièieté des drames de cette époque.
A Mélite succéda Clitandre, ou l'Innocence délivrée, qu'on joua en 1631 sous le titre de tragi-comédie. « On « appelait ainsi, dit Fontenelle, un genre mêlé oii l'on « mettait un assez mauvais tragique avec du comique « qui ne valait guère mieux. » Clitandre ne justifie que trop bien cette définition ; c'est un ensemble monstrueux où Corneille paye largement tribut à son siècle, et dans lequel la bienséance même souffre plus d'une atteinte. Hâtons-nous d'ajouter qu'à partir de Clitandre, Corneille rompt définitivement avec cette poésie licencieuse
1 Mortel! 1630.
- Examen de Me'tile.
indigne d'un si beau génie et de tout écrivain qui se respecte.
Clitandre fut suivie de près par la Veuve, ou le Traître puni, représentée en 1633 avec un grand succès. Ce n'est encore qae la troisième production de notre auteur ; mais déjà, par une intrigue plus raisonnable, par un style plus franc, tout imparfaite qu'elle est, elle s'élève au-dess-us des autres pièces qui encombraient alors le théâtre , de toute la hauteur dont Corneille s'élèvera bientôt audessus de lui-même. Aussi fut-elle accueillie par un véritable concert de louanges. Scudéry tout le premier s'écria emphatiquement :
Le soleil est levé; retirez-vous , étoiles.
Un pareil éloge , et d'un tel panégyriste, ne tire pas à conséquence; mais ce qui dut flatter Corneille et lui donner quelque confiance en son génie naissant , ce fut de s'entendre dire par Rotrou, dont la belle âme était au-dessus de l'envie :
Juge de ton mérite , à qui rien n'est égal , Par la confession de ton propre rival.
Après la Veuve vinrent, en 1634, la Galerie du Palais, ou l'Amie rivale, puis la Suivante. On fit à ces comédies comme à leurs aînées un accueil favorable; et c'était justice , car on y trouve quelques défauts de moins et quelques qualités de plus. Il n'en est pas de même de la Place Royale, qui parut en 1635. C'est un ouvrage mauvais de tout point, c'est une chute au lieu d'un progrès. Quoique CorneiUe eût quitté le barreau pour^e théâtre, il avait été pourvu en 1629 de la charge d'avocat du roi à la table de marbre, et de premier avocat à l'amirauté de Rouen. En cette qualité, il fut chargé de complimenter Louis XIII et Richeheu lors d'un voyage qu'ils firent dans cette ville
en 1634. Il le fit en vers latins. Il paraît que Richelieu trouva la pièce de son goût ; car quelque temps après il admit Corneille au nombre des cinq auteurs. Le grand poète, qui s'ignorait encore , se plia comme les autres à cet humble métier de faiseur de vers aux gages du grand homme, Mécène d'un nouveau genre; et il s'en acquitta assez bien ou plutôt assez mal pour n'avoir pas laissé trace de son passage dans les œuvres sorties de cette fabrique étrange. Quoi qu'il en soit, comme il ne se sentait point ce f esprit de suite, c'est-à-dire d'obéissance passive que demandait le ministre-poète , et qu'il prenait quelquefois la liberté de ne pas trouver bon ce qui était mauvais, il crut devoir renoncer à l'honneur qu'on lui avait fait, et, prétextant que sa charge et des affaires d'intérêt le rappelaient à Rouen, il abandonna pour quelque temps un travail qui lui attira sans doute plus d'ennemis qu'il ne lui valut de gloire.
Jusqu'ici nous n'avons vu dans Corneille que le poète comique; Médée, représentée en 1635, nous le montre sous un nouveau jour, dans un genre plus noble, avec un Ment plus élevé, en un mot, comme le père de la tragédie. Ce n'est pas que Médée soit sans défauts , et Corneille est le premier à le reconnaître ; mais ses défauts appartiennent au siècle, et ses beautés à l'auteur. Elle fut néanmoins froidement accueillie , sans doute à cause des longues déclamations qui s'y trouvent comme dans la pièce de Sénèque, et que le sujet malheureusement rendait inévitables.
En revanche on applaudit avec transport l'Illusion, composition extravagante, bien au-dessous de Médée, et qui a seulement l'avantage d'un style moins défectueux, et d'un personnage nouveau , Matamore , imité du Miles f;ior/o5i/5 de Plante , et du caphan du théâtre espagnol. L'Illusion, «cet étrange monstre , » comme l'appela depuis l'auteur lui-même, fut représentée en 1636. Ne
dirait-on pas que le génie de Corneille a voulu déjouer toutes les prévisions et se couvrir d'un voile d'autant plus impénétrable que nous sommes plus près et , pour ainsi dire, à la veille du jour où il va briller d'un si grand éclat?
Ce fut, en effet , en cette même année 1630 qu'eut lieu le fait suivant, bien simple en lui-même, mais bien fécond en résultats. M. de Chàlon, secrétaire des commandements de la reine mère, avait quitté la cour et s'était retiré à Rouen dans sa vieillesse. Corneille, que flattait le succès de ses premières pièces, vint le voir. « Mon- « sieur, lui dit M. de Chàlon après l'avoir loué sur son « esprit et sur ses talents , le genre de comique que votas « embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire passa- « gère. Yous trouverez dans les Espagnols des sujets « qui , traités dans notre goût , par des mains comme « les vôtres , produiront de grands effets ; apprenez leur « langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer ce « que j'en sais, et jusqu'à ce que vous soyez en état de « lire par vous-même, de vous traduire quelques ence droits de Guillem de Castro'. » Corneille profita de l'avis , et fit le Cid.
A l'apparition de ce chef-d'œuvre, la France entière n'eut pas assez d'éloges. On admira cette simple grandeur , ces énergiques beautés , la force de l'intrigue unie à la noblesse des caractères et à la vigueur du style , les sentiments héroïques, et enfin cet art dramatique dont on n'avait point vu d'exemples. L'enthousiasme fut tel, que dans plusieurs provinces il était passé en proverbe de dire : « Beau comme le Cid. » L'auteur reçut des félicitations du roi et de la reine, on accorda à son père des lettres de noblesse; la gloire de Corneille se répandit
1 Recherches .sur le Théâtre de trance, par M. de Beanchamps.
jusque chez les nations étrangères, et le Cid fut traduit dans presque toutes les langues de l'Europe.
Ce prodigieux triomphe ne pouvait manquer de soulever la cabale envieuse des Bois -Robert, des Scudéry, des Mairet, des Claveret, dont il faisait encore mieux ressortir la médiocrité. Ils se déchaînèrent contre la nouvelle pièce par de misérables parodies ou des observations ridicules. Corneille daigna répondre à ces lâches attaques ; mais il le fit du ton du génie qui a conscience de lui-même, et moins pour se défendre contre ses ennemis que pour leur marquer son mépris. Je sais, dit-il dans son Excuse à Àrisle,
Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
Le procès toutefois ne se termina pas là ; ce fut toute une polémique Uttéraire. A la fin , Scudéry en appela à l'Académie. Richelieu, secrètement jaloux delà gloire de Corneille, vit avec plaisir cette démarche, qui lui donnait l'occasion de poursuivre et le moyen, à ce qu'il croyait, de terrasser son rival. L'Académie hésita à se charger de ce jugement , d'autant que Corneille ne le demandait point, et sachant bien d'ailleurs qu'il fallait mécontenter l'un des deux partis, c'est-à-dire le cardinal ou toute la France ; mais Richelieu leva cette difficulté : a Faites « savoir à ces messieurs, dit-il à un de ses amis, que je c( le désire, et que je les aimerai comme ils m'aimeront. » Le moyen de résister à une telle invitation? La compagnie s'empressa donc de nommer des commissaires, et cinq mois après les Sentiments de l'Académie sur le Cid furent livrés à l'impression. Scudéry triompha ; Corneille fut mécontent. Un instant il eut la pensée de répondre ; puis il y renonça brusquement , craignant ' d'of-
• Corneille recevait chaque année du cardinal une pension de cinq cents écus , qui en valaient qumze cents d'aujourdiiui.
2i .NOTICE
fenser celui qui récompensait comme ministre l'auteur dont il était jaloux comme poëte; si bien qu'il consentit à rentrer dans la société des cinq auteurs, et à prendre part encore pour un cinquième d'inspiration aux pièces du cardinal.
Après un silence de trois ans , qu'il jugea nécessaire pour laisser se calmer l'orage, Corneille rentra au théâtre, en 1639, sa tragédie d'Horace en main; et comme s'il eût oublié la persécution du Cid, ou plutôt peut-être parce qu'il ne s'en souvenait que trop, ce fut à Richelieu lui-même qu'il dédia ?on nouvel ouvrage, espérant sans doute par cet hommage apaiser en lui le courroux du poëte, et surtout s'assurer la continuation des libéraUtés du ministre. Tant de prudence n'était pas inutile : à peine la pièce fut-elle imprimée, qu'on répandit le bruit qu'il allait paraître de nouvelles observations sur cette tragédie. Corneille n'eut pas de peine à reconnaître dans le coup qui le menaçait la main de l'envieux cardinal et celle du personnage mystérieux qui avait déjà figuré dans le complot contre Je Cid. « Horace, « écrivit-il dans cette occasion à un de ses amis, fut « condamné par les duumvirs ; mais il fut absous par le « peuple. » L'auteur des observations annoncées garda le silence.
L'année même où parut Horace, Cinna lui succéda. Ce fut pour Corneille un nouveau triomphe, mais si incontestable , si mérité , si spontanément accordé , que l'envie ne songea pas même à en ternir l'éclat. L'enthousiasme fut universel, et, pour comble de gloire, le grand Condé , alors âgé de vingt ans , pleura lorsqu'il entendit Auguste dire :
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
Plus tard, cette belle situation agit si vivement .sur l'âme de Louis XIV lui-même , qu'elle faillit désarmer sa
NUTltlE 2b
vengeance. « Le chevalier de Rohan avait conspiré contre c( l'État, et le roi refusa constamment sa grâce. Cepen- « dant, la veille du jour où le chevalier devait être « exécuté, ce prince vit représenter Cinna , et il en « tut si touché , qu'il avoua depuis que , si l'on eût « saisi cet instant pour lui parler de nouveau en faveur « du condamné , il n'eût pu demeurer plus longtemps « inflexible '. »
Peu avant ce succès. Corneille perdit son père, et devint dès lors l'unique soutien de sa mère et de sa famille. C'est là un fait, surtout si l'on songe qu'il était l'aîné de sept enfants , qui commande l'indulgence à ceux qui seraient tentés de ne voir que basse flatterie ou âpre amour du gain dans quelques-unes de ses épîtres dédicatoires. Corneille était fils et frère avant d'être auteur, et il aimait mieux prendre un ton plus humble et se résigner parfois à ce je ne sais quoi d'abaissement, que de fermer pour des êtres qui lui étaient chers une source de gratifications nécessaires à leur subsistance.
Un an après la mort de son père, en 1640, Corneille épousa Marie de Lemperière , fille de Matthieu de Lemperière, lieutenant général des Andelys en Normandie. Dans la suite, Thomas Corneille épousa Marguerite, sœur cadette de Marie. Le lendemain du mariage de Corneille , on écrivit à Paris qu'il était mort. Il avait seulement été fort malade, en sorte que Ménage, qui s'était empressé de déplorer sa moi t en vers latins , se vit obligé peu de jours après de chanter s^a résurrection. L'année 1630 vit paraître Polyeucte , c'est-à-dire encore un chefd'œuvre. Avant de présenter sa tragédie au théâtre, l'auteur voulut la lire à l'hôtel de Bambouillet, souverain tribunal des affaires d'esprit en ce temps-là. « La pièce"',
1 Anecdotes dramatiques.
^ Vie de Corneille.
« dit Fontenelle, fut applaudie autant que le deman- « daient la bienséance et la grande réputation que l'au- « teur avait déjà ; mais quelques jours après Voiture « vint trouver Corneille , et prit des tours fort délicats « pour lui dire que Polyeucte n'avait pas réussi comme « il pensait, que surtout le christianisme avait infini - « ment déplu. Corneille, alarmé, voulut retirer la pièce « d'entre les mains des comédiens qui l'apprenaient; « mais enfin il la leur laissa, sur la parole d'un d'entre » eux qui n'y jouait point parce qu'il était trop mauvais « acteur. Etait-ce à un comédien à juger mieux que tout « l'hôtel de Rambouillet? » Richelieu ne fut pas encore cette fois favorable à la bonne cause ; mais l'auteur trouva, comme pour Horace et le Cid, de quoi s'en consoler dans les applaudissements du parterre , et surtout dans le jugement de Boileau , qui , bien qu'il ne connût rien, disait-il, au-dessus des trois premiers actes d'Horace, et qu'il n'eût pas de termes assez forts pour exalter Cinna, regardait Polyeucle comme le chef-d'œuvre de Corneille.
Malgré son peu de succès à l'hôtel de Rambouillet, où sans doute on le mettait au-dessous de Voiture, Corneille, grâce à sa grande réputation, fut admis, en 1641, à concourir avec les poètes chargés de composer la Guirlande de Julie '. 11 ne tarda pas à s'apercevoir qu'd n'avait pas, comme il disait lorsqu'il allait à la cour, le mérite de ce pays-là. Il se hâta de retourner dans un pays dont il avait un peu plus le mérite , c'est-à-dire au théâtre , et fit en 16i2 la Mort de Pompée. Le défaut de cette pièce, con-
1 M. de Montausier recherchait en mariage Julie d'Angennes. "V^oulant, un premier jour de l'an, lui faire une galanterie, « il fit peindre séparément en « miniature toutes les plus belles Heurs, sur des morceaux de vélin de la mémo « grandeur. Il fit ménager au bas de chaque figure assez d'espace pour y faire " écrire un madrigal sur le sujet de la fleur qui y était peinte, et à la gloire' de '< Julie... 11 fit ensuite relier tout cela magnifiquement. » C'est ce qu'on appela la Guirlande de Julie.
traire â celui de bien d'autres , est d'avoir trop de héros, et, par la multiplicité des rôles importants , de partager nécessairement l'intérêt. Toutefois il ne faudrait pas croire Voltaire sur parole , lorsqu'il affirme que ce n'est pas une tragédie : ce n'est pas une tragédie à la manière du xvni" siècle et suivant la formule : Frapper fort plutôt que juste, c'est-à-dire une tragédie qui trouble et bouleverse le cœur; c'est une tragédie qui élève l'àme par le sentiment de l'admiration, et la passionne par le spectacle de nobles et héroïques caractères. C'est dans la Mort de Pompée que se montre principalement cette différence que Corneille accordait à la hardiesse et à la vigueur de Lucain sur le doux et le fini de Virgile.
On se rappelle que, dans la comédie. Corneille en était encore à l'Illusion, « cet odieux monstre ; » de là , sans transition, il s'élève en 1642 à la comédie du Menteur; du même coup, la bonne comédie est créée , et la voie préparée à Molière. « Oui, mou cher Despréaux, disait K celui-ci à Boil'au, je dois beaucoup au Menteur. « Lorsqu'il parut, j'avais bien envie d'écrire; mais « j'étais incertain de ce que j'écrirais : mes idées étaient « confuses, cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me « fit voir comment causaient les honnêtes gens... Enfin, « sans le Menteur, j'aurais sans doute fait quelques « pièces d'intrigues, l'Èlourdi , le Dépit amoureux; « mais peut-être n'aurais-je jamais fait le Misan- « thrope^.n La modestie de Molière s'exagérait proba- « blement sa dette ; mais c'est du moins un beau témoignage rendu au mérite de cette excellente comédie du Menteur.
Le sujet du -Vf/î/fw?', comme celui du Cid, est emprunté au théâtre espagnol : ainsi c'est à l'Espagne que
' L'Espril du grand Corneitle.
nous devons notre première tragédie et notre première comédie.
La Suite du Menteur, donnée en 1649, fut moins heureuse. Elle échoua complètement, malgré une intrigue intéressante et un style qui n'est pas sans agrément. Des défauts essentiels refroidirent le public.
Ici doit se placer un fait que nous voudrions pouvoir passer sous silence. Richelieu était mort en 1642; Louis XllI n'avait pas tardé a le suivre. Corneille, se" voyant libre de toute contrainte, voulut se donner contre le persécuteur du Cid le plaisir d'une vengeance bien peu généreuse et bien peu digne de lui. Il fit à la mémoire du cardinal un sonnet injurieux où il lui reprochait son ambition, son orgueil, sa haine et son avarice. Il aurait dû se souvenir que si ce ministre-roi l'avait persécuté , il l'avait aussi comblé de ses largesses ; et que dans tous les cas, « si on ne doit aux morts que la vérité', » il vaut mieux garder le silence que de s'exposer à être ingrat.
'( En 1644, Corneille allait faire représenter Rodo- « gune, à laquelle il travaillait depuis un an, lorsqu'il « vit annoncer une tragédie du même titre, et où il re- « trouvait plusieurs situations de la sienne. Sa surprise « fut grande d'abord; mais bientôt il se rappela qu'il « avait confié le plan de sa pièce à un de ses amis. Ce- « lui-ci en avait fait part à un certain poète diplomate « nommé Gilbert. Mais comme ces renseignements furce tifs étaient incomplets, le plagiaire confondit Rodo- « gune avec Cléopâtre , et mit sur le compte de la « première tout ce que Corneille faisait dire et faire à « l'autre -'. »
Celui-ci ne dit rien d'une si indigne trahison , et se
1 Voltaire, l"^" Lettre sur l'Œdipe.
2 V. Fontenelle , Vie de Corneille.
contenta d'en appeler au public en lui offrant la véritable Rodogune, dont le succès fut complet; il ne pouvait y en avoir de plus doux pour l'auteur , à en juger par ce qu'il dit dans l'examen de cette pièce : « On m'a « souvent fait une question à la cour , quel était celui K de mes poëmes que j'estimais le plus , et j'ai trouvé « tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de H Cinna ou du Cid, que je n'ai jamais osé déclarer toute « la tendresse que j'ai toujours eue pour celui-ci {Rodo- « gune), à qui j'aurais donné volontiers mon suffrage, si « je n'avais craint de manquer en quelque sorte au res- « pect que je devais à ceux que je voyais pencher d'un « autre côté. » Heureusement Corneille se charge luimême d'expliquer cette préférence, et non de la justifier. « Cette préférence, ajoute-t-il, est peut-être en moi « un effet de ces inclinations aveugles qu'ont beaucoup « de pères pour quelques-uns de leurs enfants plus que « pour les autres ; peut-être y entre-t-il un peu d'amoura propre, en ce que cette tragédie me semble un peu « plus à moi que celles qui l'ont précédée. » L'année d'après (1645), Corneille eut la douleur de voir tomber complètement sa tragédie de Théodore , quoiqu'on y rencontre quelques beaux vers et des rôles qui ne manquent ui d'intérêt ni de vie. C'était l'effet naturel de la délicatesse qu'il avait lui-même inspirée au pubhc , qui ne pouvait plus s'accommoder de certaines situations du martyre de Théodore .
Le 1 4 octobre de la même année , l'auteur du Cid et de Cinna fut consolé de cet échec par une distinction qui lui était bien due sans doute, mais qu'il ne croyait peutêtre pas pouvoir espérer. Louis XIV, encore enfant, lui écrivit une lettre où il le priait au nom de la reine régente de mettre en abrégé les glorieuses actions du feu roi. « Je juge, était- il dit dans cette lettre, par ce que vous
avez accoutumé de faire , que vous réussirez dans cette
i( entreprise , et que , pour éterniser la mémoire de votj'e « roi , ^ous prendrez plaisir d'éterniser le zèle que vous « avez pour sa gloire. » Malgré cette invitation flatteuse , Corneille n'eut pas lieu de se louer d'avoir entrepris de traiter la partie poétique des Triomphes de Louis le Juste, treizième du nom, roi de France et de Navarre. Il est vrai que le cadre étroit où on l'obligeait de se renfermer n'était pas favorable au développement de son génie.
Depuis deux ans Corneille sollicitait l'honneur d'être reçu à l'Académie, sans pouvoir y parvenir. En 164-4 on lui avait préféré M. de Salomon , alors avocat général du grand conseil ; en 1646 , ce fut du Ryer qui l'emporta sur lui. La raison de ces préférences, c'est que Corneille, faisant son séjour à Rouen., ne pouvait presque jamais se trouver aux assemblées et faire la fonction d'académicien. Il lui fallut disposer ses affaires de manière à pouvoir passer une partie de l'année à Paris. A cette condition, il vit s'ouvrir pour lui les portes de l'Académie le 22 janvier 16i7. Son discours de réception, qu'il aurait dû, comme Racine fit du sien , prononcer à voix basse et retrancher de ses œuvres, est aussi mauvais qu'il pouvait l'être.
Le nouvel académicien ne s'endormit pas sur ses lauriers; il venait à peine d'entrer dans l'assemblée des Quarante , qu'il donna au public Héraclius. C'est une pièce qui a été fort diversement jugée ; Pellegrin l'appelait le désespoir des auteurs tragiques, et Boileau la nommait un logogriphe. Il faut convenir que la situation en est très-embarrassée, et cet embarras n'échappa ni aux spectateurs ni à l'auteur lui-même. Quoi qu'il en soit, elle eut un grand succès. On sait que Caldéron composa également alors une pièce sur le même sujet. On s'est demandé quel était l'inventeur, de Corneille ou de lui; et certains ont voulu insinuer que notre auteur était le
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copiste. La loyauté de Corneille ne permet aucun doute à cet égard. On peut, il nous semble, le croire sur parole ; or voici ce qu'il écrit de son Héraclius : « C'est un heuc< reux original dont il s'est fait beaucoup de belles co- « pies dès qu'il a paru. » Une telle affirmation faite par un homme tel que Corneille vaut mieux et prouve plus que tous les arguments.
Signalons en passant la joie que ressentit notre auteur, cette même année, en voyant débuter, à l'âge où il avait débuté lui-même, son frère Thomas Corneille , dont /es Engagements du hasard furent favorablement accueillis sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne. Thomas aurait eu, dit Voltaire , une grande réputation s'il n'avait pas eu de frère. « Pauvre Thomas , disait Boileau , tes vers, com- « parés avec ceux de ton frère, font bien voir que tu n'es « qu'un cadet de Normandie. ■»
On lit dans une lettre de Conrari à la date du 20 décembre 1647 : c( On préparait force machines au Palaisce Cardinal pour représenter ce carnaval une comédie en « musique, dont M. de Corneille a fait les paroles. 11 M avait pris Andromède pour sujet, et je crois qu'il l'eût « mieux traité à notre mode que les Italiens ; mais, de- « puis la guérison du roi, M. Vincent a dégoûté la reine a de ces divertissements, de sorte que tous les ouvrages « ont cessé. » Ce retard dura trois ans. Andromède ne fut représentée qu'en 1650; mais le succès qu'elle eut dédommagea amplement Corneille. On aurait tort pourtant de s'en prendre d'un si favorable accueil au mérite littéraire de la pièce. C'est la nouveauté du spectacle, ce sont les machines qui la firent réussir. « Les machines, H dit l'auteur lui-même dans son argument, ne sont pas « dans cette tragédie comme les agréments détachés; « elles en font le nœud et le dénoùment , et y sont si u nécessaires, que vous n'en sauriez retrancher aucune K que vous ne fassiez tomber tout l'édifice. » Don Sanche
d'Aragon, qui succéda à Andromède, est un poëme d'une espèce également nouvelle en France ; c'est une comédie héroïque. Cette pièce n'eut pas le succès de la tragédie à machines ; mais elle servit mieux à la véritable gloire de son auteur , qui eut la satisfaction de voir Molière luimême marcher sur ses traces dans une de ces comédies ; et même aujourd'hui Don Sanche est estimé pour l'éclat dont il brille et le mouvement qui l'anime. Cette année-là Corneille eut la douleur d'apprendre la mort de Rotrou, qu'il aimait et respectait sincèrement, au point de l'appeler son père , et le seul à peu près des poètes de ce temps qui fût son rival sans être son envieux.
En 1650 parut Nicomède ; Corneille l'appelle « une « pièce d'une constitution assez extraordinaire , et la « vingt et unième qu'il fit voir sur le théâtre , où il avait « fait réciter quarante mille vers^ )>. Nicomède eut un succès de circonstance. « Lorsque Condé et son frère « avaient été arrêtés , le peuple avait allumé des feux de « joie ; quand ils furent mis en hberté et rentrèrent dans « Paris , ce même peuple les reçut comme en triomphe ; « et saisissant avec empressement toutes les occasions de « témoigner son bonheur de cet élargissement, il se porta « en foule à Nicomède , dont plusieurs vers y fournis- « saient de faciles applications'-. » Du reste, le caractère du héros principal de cette tragédie et le ton original et hardi de son dialogue suffisaient pour assurer à Nicomède un triomphe éclatant et durable; ce qui le prouve, c'est qu'à sa rentrée au théâtre le fameux acteur Baron s'étant permis d'y changer quelques vers pour en faire disparaître des mots surannés, le parterre révolté rétablit sur-lechamp et tout haut la véritable leçon ^ w
Nous ne faisons qu'indiquer ici la traduction de Vlmi-
1 Avis au lecteur, en tète de Nicomède.
2 V. Avertissement (par Joly) du théâtre de P. Corneille.
3 V. Anecdotes dramatiques.
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tation de Jésus- C lirisl , dont les premiers chapitres parurent en 1651, Nous y reviendrons plus loin. Parlons maintenant d'un événement dramati juc qui affligea profondément le cœur de Corneille, nous voulons dire la chute de sa tragédie de Periharile, représentée en 1 653', « Cette « chute du grand Corneille, écrit Fontenelle, peut être c< mise parmi les exemples les plus remarquables des \i- « cissitudes du monde, et Bélisaire demandant l'aumône « n'est pas plus étonnant. » Corneille avoue dans son Examen , écrit dix ans après la pièce, qu'il n'en parle presque pas, pour s'épargner le chagrin de s'en ressouvenir. Sa douleur, en effet, fut si forte, que le découragement s'empara de lui, et qu'il résolut de renoncer au théâtre, s'apercevant qu'il devenait irop vieux pour être encore à la mode. Il est vrai qu'il restreint ensuite cette résolution, et qu'il ajoute : << Elle n'est pas si forte qu'elle H ne se puisse rompre ; » mais enfin son dernier mot est : u II y a grande apparence que j'en resterai là-, »
Non , sans doute. Corneille n'était pas irop vieux pour être encore à la mode, puisqu'il n'avait encore que quarante-sept ans; mais son génie, épuisé par tant de productions, commençait à lui faire défaut , et pour sa gloire il eût bien fait d'en rester là et de suivre le précepte d'Horace :
Solve sejiescentem niatuie sanus equum, ne Peccet ad extremurn ridendus, et ilia ducat.
Ce qu'il nous reste à parcourir de ses œuvres ne servira qu'à prouver combien , malgré le découragement que nous venons de voir , il s'abusait encore sur ses forces poétiques.
1 Vie de Corneille.
2 Avis an lecteur, en tête de Periharite.
On a vu que Pierre et Thomas Corneille avaient épousé les deux sœurs ; cette double union avait encore resserré entre les deux frères les liens d'une amitié déjà bien étroite :
Les deux maisons n'en faisaient qu'une , Les clefs, la bourse était commune :
Les femmes n'étaient jamais deux.
Tous les vœux étaient unanimes ; Les enfants confondaient leurs jeux, Les pères se prêtaient leurs rimes i.
C'est surtout après que la chute de Perlharile l'eut éloigné du théâtre que Corneille dut sentir tout le prix d'une pareille union, qui seule peut-être fut capable de le consoler de son malheur. Pendant quelque temps il se mit donc à oublier le plus qu'il lui était possible dans cette paisible retraite ses succès et ses revers dramatiques. 11 se i^eprochait d'ailleurs l'emploi tout profane qu'il avait fait jusqu'alors de son génie ; car le grand Corneille, comme presque tous les grands hommes du xvn^ siècle, était religieux, et son frère nous apprend qu'il avait l'usage des sacrements , et récita tous les jours le bréviaire rotTiain pendant les trente dernières années de sa vie ^ Enfin il ne voulut plus consacrer ses veilles qu'à des ouvrages de piété. C'est à cette résolution que nous devons la traduction de Vïmilation adressée au pape Alexandre VIL Elle était commencée , ainsi qu'on l'a vu, dès l'an 1651.
Cette première partie obtint un débit si considérable, qu'elle fut trente-deux fois réimprimée. Il est vrai de dire pourtant qu'on lui fit trop d'honneur; car tout le charnue de ce hvre^ le plus beau qui soit parti de la main
1 Uufis , le Ménage des deux Corneille.
2 Thomas Corneille, Diclionnuire universel, geogruphùjur et historique, uri. Rouen.
d'un homme, puisque l Évangile n'en vient pas', a disparu dans la traduction .
La seconde partie parut en 1652, la troisième en 1653, la quatrième en 1654, enfin la cinquième et dernière partie en 1 056. Sauf quelques vers çà et là , cette œuvre fait peu d'honneur à Corneille '.
Cependant le théâtre restait vide depuis la retraite de celui dont le génie suffisait à le remplir tout entier. Le public déplorait cette perte. Fouquet, non moins surintendant, selon l'expression de Corneille , des helles-lellres que des finances, entreprit de rendre à la scène le beau talent dont elle était veuve. Il parvint, en effet, à triompher de cette résolution qui se pouvait encore rompre, et Corneille eut la faiblesse de se laisser engager à plus qu'il ne pouvait désormais tenir. Fouquet lui proposa trois sujets ; Corneille choisit OEdipe , qu'il traita encore assez bien pour s'attirer des applaudissements à la représentation (1659), mais où nous ne trouvons plus qu'un souvenir presque effacé de ses belles années.
La Toison d'Or, pièce du genre d'/à ndromède et représentée en 1661 , renferme des beautés véritables. Son prologue surtout , qui a servi de modèle à tous les prologues des opéras de Quinault, tout en étant plein de flatteries alors en usage , contient des vers qui ont du moins le mérite de l'énergie et du courage, et sont encore par là dignes du grand Corneille. Il y avait de la hardiesse, devant un prince fier, ambitieux et guerrier , à faire tenir à la France personnifiée le langage sui-
1 Fonlenelle, Vte de ConieiUe.
2 Telle était l'estime qu'on avait pour lu tiailuctioii de [ Imiiaiiun, il y a encore peu d'années. On est revenu sur un jugement si légèrement porté, et l'on a reconnu que cette traduction renfermait , au milieu de trop nombreuses plali^ tudes , des beautés du premier ordre , des pages entières dignes de Corneille.
(Note des Éditeurs.;
vant, où il semble que l'on entende des accents prophétiques :
A vaincre si longtemps mes forces s'affaiblissent. L'Etat est florissant , mais les peuples gémissent; Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits , Et la gloire du trône accable mes sujets.
A propos de la mise en scène de Sertorius que l'on préparait alors (en 1662), Corneille écrivait à l'abbé de Pure : « Je ne crois pas avoir écrit rien de mieux. » On ne conçoit pas qu'il ait pu un instant comparer cette tragédie au Cid ou à Cinna. Toutefois Sertorius n'est pas sans mérite ; on y trouve des beautés du premier ordre, et qui lui assignent un rang élevé dans le théâtre de Corneille après ses chefs-d'œuvre. C'est cette tragédie qui faisait dire à Turenne : « Où donc Corneille a-t-il appris l'art de « la guerre? »
Sophonisbe, représentée en 1663, sans procurer beaucoup de gloire à Corneille , excita contre lui de vives inimitiés. On était encore engoué de h Sophonisbe de Mairet, depuis 1629, qu'elle avait paru et malgré l'emphase et le faux en tous genres qui la remplissent , vices dont le pubhc, ce semble , avait eu le temps de perdre le goût. Corneille eut beau s'appuyer d'exemples pour s'excuser d'avoir osé offrir un autre drame sur ce même sujet, il eut beau dire « qu'il savait bien que la première Sopho- « nisbe assurait l'immortalité à son auteur, » ces précautions furent inutiles. Il lui fallut encore essuyer les dissertations et les critiques acharnées de Yisé et d'Aubignac, qui en prit occasion d'écrire en même temps contre Sertorius et OEdipe. Mais ces querelles ne s'exerçant plus que sur des pièces médiocres , il est inutile de nous y arrêter. Corneille n'a plus désormais que de grands souvenirs attachés à son nom pour soutenir sa réputation au théâtre; et ils nuisent, il faut le dire, à
la vérité des jugements. Lorsqu'en 1664 on représenta Olhon, les amis de l'auteur trouvèrent cette nouvelle œuvre égale on supérieure à la meilleure des précèdentes\ C'est à propos d'0<^on qu'on entendit dire au maréchal de Grammont que Corneille est le bréviaire des rois, et Louvois prétendit qu'il faudrait un parterre composé de ministres d'État pour bien juger cette tragédie. Le fait est que sans être ministre d'État on s'aperçoit aisément q\ï Olhon manque complètement de mouvement et d'action , et que la lecture en est peu attachante.
Ce fut l'année suivante (1665) que Racine vint présenter à Corneille sa seconde tragédie , Alexandre , assez exactement modelée sur les compositious de celui qu'il prenait pour juge. Corneille loua son talent pour la poésie, mais lui conseilla de renoncer au genre dramatique. Corneille, sans doute, était de bonne foi ; et il n'est pas étonnant qu'il n'ait pas vu dans Alexandre le germe d'où devaient sortir un jour Brilannicus ei Athalie.
Malgré l'admiration de certains personnages prévenus , Othon avait reçu un froid accueil. Agésilas, qui le suivit en 1666 , fut encore moins bien traité, et n'eut guère le droit de s'en plaindre. On sait l'épigramme de Boileau :
J'ai vu l'Agésilas !
Hélas !
Quoique un peu mieux reçu qn Agésilas , Attila, représenté en 1667, trouva encore moins grâce devant le satirique. Il s'écria de nouveau :
Après Agésilas!
Hélas !
Mais après Attila ,
Holà !
Voilà oij était tombé Corneille. Lui seul , malheureu-
1 Avis au lecteur, entête d'Othon.
sèment, ne se doutait pas de sa chute. En voyant, ce qui était vrai, les goûts du parterre changer avec Racine, et les doucereux se substituer aux vieux illustres, il s'en prenait de sa défaveur à l'envie et à la malignité, au lieu de s'en prendre à sa faiblesse; il était même devenu sur ce point d'une susceptibilité singuHère. Racine ayant dans les Plaideurs fait dire par Chicaneau à sa fille, à peu près comme D. Diègue à Rodrigue :
Viens, mon sang ; viens, ma lille ,
et à l'Intimé, faisant le portrait de son père, comme le Cid celui de D. Diègue :
Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits;
« Ne tient-il donc qu'à un jeune homme, s'écriait Cor- « neille , de venir ainsi tourner en ridicule les vers des « gens? » — « L'offense n'était pas grave ' , observe avec « raison Louis Racine ; mais Corneille n'était pas de « bonne humeur. »
La circonstance qui bientôt après vint mettre aux prises le génie des deux poètes n'était pas faite pour les réconciUer. Henriette d'Angleterre avait commandé séparément à Corneille et à Racine une tragédie sur le sujet de Bérénice : chacun d'eux croyait être seul honoré de cette distinction. Quand les pièces furent achevées. Racine, à qui ce genre convenait particulièrement, eut sans peine l'avantage sur son rival ; Corneille en fut douloureusement affecté, et se dit qu'on l'avait voulu prendre pour dupe. Quoi qu'il en soit, sa tragédie de Tite et Bérénice, représentée en 1670, n'est remarquable que par l'obscurité et l'embarras du style, et, s'il faut en croire certaine anecdote, cela va si loin, que l'auteur ne s'entendait pas toujours bien lui-même.
1 Mémoires sur l'i vie de J. Ravine.
NOTICR 39
On s'étonne que, même dans les années du déclin du grand Corneille, M^^de Sévigné n'ait pas craint de prendre son parti contre Racine. Au sortir de la représentation do Bajazet, qu'elle dit, il est vrai, avoir trouvé beau, elle écrit à sa fille, comme si elle craignait de compromettre la gloire de Corneille en donnant un mot d'éloge à son rival : « Croyez que jamais rien n'approchera , je ne dis K pas surpassera, je dis que rien n'approchera des divins « endroits de Corneille. » S'il ne s'agissait que des divins endroits, cela se conçoit ; mais cette préférence ne s'arrête pas là. Un se disposait à représenter sa tragédie de Pulchérie (1672); M""' de Sévigné se hâta de l'annoncera l'avance avec enthousiasme : « On reverra dans Pukhérie. écrit-elle à sa fille :
La main qui crayonna
La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna.
« Il faut que tuul cède à son gén'e. » Malgré cet illustre suffrage, Pulchérie ne réussit pas.
C'est à la fin de 1671 que fut représentée la dernière pièce de Corneille, intitulée Surèna. L'auteur essaie de s'y accommoder au goût nouveau du parterre et de prendre la manière des doucereux ; mais cet effort ne convenait ni à son âge ni à son tour d'esprit, ei Surèna n'eut aucun succès. Bien que, cette année même, en entendant dire à Boileau :
Que Corneille..., rallumant son audace ,
Soit encor le Corneille et du Cid et d'Horace !
il se fût écrié avec un douloureux dépit : Ne le suis-je pas toujours? il prit le parti de renoncer au théâtre.
Quelques années après, il disait lui-même : « Ma « poésie s'en est allée avec mes dents. » Et il avait raison; car ce n'est plus de la poésie que les vers originaux ou traduits qu'il adressa depuis à Louis XIV. Ainsi Cor-
neille se survécut en quelque sorte , et un homme si sublime finit, dans les derniers mois de sa vie, par tomber dans un état voisin de l'enfance. Il semblait qu'il eût prévu ce triste accident : il avait, quelque temps auparavant, mis ses affaires- en ordre, brûlé des papiers qu'il avait toujours tenus secrets, vendu sa maison de Rouen, etc. Malgré cette prudence qu'il avait toujours montrée , il se vit deux jours avant sa mort dans le plus pressant besoin. « Boileau, en apprenant la position « cruelle de ce vieillard , victime d'un révoltant oubli , « courut chez le roi offrir le sacrifice de sa propre pen- « sion , disant qu'il ne pouvait sans honte la toucher , « tandis qu'à ses derniers moments Corneille était privé « du nécessaire. Le roi envoya deux cents louis à l'il- « lustre malade, et ce fut la Chapelle, parent de Boi- « leau , qui fut chargé de les lui porter ' . » Deux jours aprrs, dans la nuit du 30 septembre au T"" octobre 1684, Corneille mourut, et cet événement fît si peu d'impression à la cour, que Dangeau se contenta d'écrire dans son journal : « .Jeudi 5, on apprit à Chambord la mort du bonhomme Corneille. »
1 Noies $ur l'Éloge de Despréaux, par d'Alembert.
TRAGÉDIE EN CINQ ACTES
ACTEURS
Don Fernand , premier roi de Castille.
DoNA Urraque, infante de Castille.
Don Diègue, père de don Rodrigue.
Don Gomès, comte de Gormas, père de Chimène.
Don Rodrigue, amant de Chimène.
Don Sanche , amoureux de Chimène.
Don Arias , )
} gentilshommes castillans.
Don Alonse, \
Chimène , fille de don Gomès.
Léonor , gouvernante de Tinfante.
Elvire, gouvernante de Chimène.
Un page de l'infante.
La scène est à Se ville K
> La scène se passe tantôt au palais du roi , tantôt dans la maison du comte de Gormas, tantut dans la ville. L'action a lieu vers la fin du xi<' siàsle.
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