SCENE I
GHIMÈNE, ELVIRE.
CHIMÈNE
Elvire , m'as - tu fait un rapport bien sincère ? Ne déguises -tu rien de ce qu'a dit mon père?
Tous mes sens en moi-môme en sont encor charmés ;
Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez ;
Et, si je ne m'abuse à lire dans son âme,
Il vous commandera de répondre à sa flamme.
CHIMÈNE
Dis- moi donc, je te pi'ie, une seconde fois, Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix : Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre ; Un si charmant discours ne se peut trop entendre ; Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour La douce liberté de se montrer au jour. Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue
* Cid est un surnom de Rodrigue. 11 ne le reçoit qu'au quatrième acte.
1 Dans l'origine, le Cid portait le titre de tragi-comédie, et s'ouvrait par une scène entre le comte de Germas et Elvire, dans laquelle Corneille mettait en dialogue ce que Chimènc apprend par le récit de sa suivante ; en changeant la forme de son exposition, l'auteur donna plus de rapidité à son action. (Volt.)
Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue ? N'as- tu point trop fait voir quelle inégalité Entre ces deux amants me penche d'un côté ?
ELYIRE.
Non : j'ai peint votre cœur dans une indifférence Qui n'enfle d'aucun d'eux ni n'abat l'espérance , Et , sans les voir d'un œil trop sévère ou trop doux . Attend l'ordre d'un père à choisir un époux. Ce respect l'a ravi ; sa bouche et son visage M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage : Et, puisqu'il faut encor vous en faire un récit, Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit : « Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle, « Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, lidèle, « Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux « L'éclatante vertu de leurs braves aïeux. « Don Rodrigue, surtout, n'a trait en son visage (( Qui d'un homme de cœur ne soit la haute image , ^ElX sort d'une maison si féconde en guerriers , « Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. « La valeur de son père, en son temps sans pareille, « Tant qu'a duré sa force a passé pour merveille ' ; « Ses rides sur son front ont gravé ses exploits-, « Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois. « Je me promets du fils ce que j'ai vu du père ; « Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire. » Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit A tranché ce discours qu'à peine il commençoit ; Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée Entre vos deux amants n'est pas fort balancée. Le roi doit à son fils élire un gouverneur ,
1 Les premiers qui écrivirent purement, Racine et Boileau, ont proscrit tous ces termes de merveille, sans pareille, sans seconde, miracles de nos jours , soleil, etc.; et plus la poésie est devenue difficile, plus elle est belle. (Volt.'
5 V. la Notice sur Corneille , page 38.