‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 116 sur 229 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

TULLE, VALÈRE, le vieil HORACE, HORACE, SABINE.

SABINE

Sire, écoutez Sabine ; et voyez dans son âme

Les douleurs d'une sœur et celles d'une femme ,

Qui , toute désolée à vos sacrés genoux ,

Pleure pour sa famille et craint pour son époux.

Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice

Dérober un coupable au bras de la justice ;

Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,

Et punissez en moi ce noble criminel ;

De mon sang malheureux expiez tout son crime ;

Vous ne changerez point pour cela de victime ;

Ce n'en sera point prendre une injuste pitié ,

Mais en sacrifier la plus chère moitié.

Les nœuds de l'hyménée et son amour extrême

Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même ;

Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui ,

Il mourroit plus en moi qu'il ne mourroit en lui '.

La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne,

Augmentera sa peine, et finira la mienne.

1 Ces subtilités de Sabine jettent beaucoup de froid sur cette scène. (Volt.)

206 HOHACE

Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis,

Et l'effroyable état où mes jours sont réduits.

Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée

De toute ma famille a la trame coupée !

Et quelle impiété de haïr un époux

Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous !

Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères!

N'aimer pas un mari qui tinit nos misères!

Sire, délivrez-moi , par un heureux trépas ,

Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas :

J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande.

Ma main peut me donner ce que je vous demande ;

Mais ce Irépas enfin me sera bien plus doux

Si je puis de sa honte affranchir mon époux,

Si je puis par mon sang apaiser la colère

Des dieux , qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère ,

Satisfaire en mourant aux mânes de sa sœur,

Et conserver à Rome un si bon défenseur.

LE VIEIL HORACE

Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. Mes enfants avec lui conspirent contre un père : Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison Contre si peu de sang qui reste en ma maison.

(A Sabine.)

Toi, qui par tes douleurs à ton devoir contraires

Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères ,

Va plutôt consulter leurs mânes généreux ;

Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux :

Puisque le Ciel vouloit qu'elle fût asservie ,

Si quelque sentiment demeure après la vie,

Ce malheur semble moindre, et moins rudes ses coups ,

Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous ;

Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,

Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche ,

\(',TE V, SCENK Ml 207

L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. Sabine, sois leursœur, suis ton devoir comme eux.

(Au roi.)

Contre ce cher époux Valère en vain s'anime :

Un premier mouvemeut nefutjamaisuncrime.

Et la louange est due au lieu du châtiment.

Quand la vertu produit ce premier mouvement.

Aimer nos ennemis avec idolâtrie ,

De rage en leur trépas maudire la patrie,

Souhaiter à l'État un malheur infini ,

C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.

Le seul amour de Rome a sa main animée ;

Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée.

Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel

L'auroit déjà puni s'il étoit criminel ;

J'aurois su mieux user de l'entière puissance

Que me donnent sur lui les droits de la naissance ;

J'aime trop l'honneur. Sire, et ne suis point de rang

A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.

C'est dont je ne veux point de témoin que Valère ;

Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,

Lorsqu'ignorant encora la moitié du combat

Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État.

Qui le fait se charger des soins de ma famille?

Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?

Et par quelle raison , dans son juste trépas,

Prend- il un intérêt qu'un père ne prend pas?

On craint qu'après sa sœur il n'en maltraite d'autres '

Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres;

Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,

Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

(A Valère.)

Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace, Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race :

208 TIOnACF,

Qui n'est point de son sang ne peut faire d'afTront

Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.

Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,

Vous qui mettez sa tète à couvert de la foudre ,

L'abandonnerez- vous à l'infâme couteau

Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau'.^

Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme

Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome,

Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom

D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nomV

Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,

Où tu penses choisir un lieu pour son supplice ;

Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix

Font résonner encor du bruit de ses exploits ?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur

Témoin de sa vaillance et de notre bonheur'?

Tu ne saurois cacher ta peine à sa victoire :

Dans les murs, hors des murs tout parle de sa gloire ;

Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour.

Qui veut d'un si beau sang souiller un si beau joui-.

Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle;

Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.

Vous les préviendrez. Sire , et par un juste arrêt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire ; 11 peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans : Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle ; II m'en reste encor un, conservez-le pour elle : N'ôtez pas à ces murs un si puissant appui; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.

Horace , ne crois pas que le peuple stupide

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