ACTE II, SCÈNE I 23S
Et par où l'un périt un autre est conservé.
Voilà, mes ciiers amis, ce qui me met en peine. Vous, qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène ', Pour résoudre ce point avec eux débattu , Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu. Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami, non comme souverain; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; Votre avis est ma règle , et par ce seul moyen Je veux être empereur, ou simple citoyen.
CINNA
Malgré notre surprise-, et mon insuffisance, Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance , Et mets bas le respect qui pourroit m'empècher De combattre un avis où vous semblez pencher ; Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire. Que vous allez souiller d'une tache trop noire. Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions.
On ne renonce point aux grandeurs légitimes ; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crime; Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis, Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque : Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat
1 Auguste eut en effet, à ce qu'on dit, cette con\ersation avec Agrippa et Mécénas : Dion Cassius (liv. 111) les fait parler tous deux; mais qu'il est faible et stérile en comparaison de Corneille ! (Volt.)
2 Ce mot est la critique du peu de préparation donnée à cette scène. En effet, est-il naturel qu'Auguste veuille ainsi abdiquer tout d'un coup, sans aucun sujet, sans aucune raison nouvelle? (Volt.)
236 GINNA
Que VOUS avez changé la forme de l'État. Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre, Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre ; "Vos armes l'ont conquise , et tous les conquérants Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans. Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces , Gouvernant justement ils s'en font justes princes. C'est ce que fit César : il vous faut aujourd'hui Gomdamner sa mémoire, ou faire comme lui. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste , César fut un tyran, et son trépas fut juste, Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. N'en craignez point, seigneur, les tristes destinées ; Un plus puissant démon veille sur vos années ' ; On a dix fois sur vous attenté sans effet, Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. On entreprend assez, mais aucun n'exécute ; Il est des assassins, mais il n'est plus de Rrute ; Enfin, s'il faut attendre un semblable revers, Il est beau de mourir maître de l'univers. C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.
MAXIME
Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver. Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête , Il a fait de l'État une juste conquête : Mais que , sans se noircir, il ne puisse quitter Le fardeau que sa main est lasse de porter. Qu'il accuse par là César de tyrannie, Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie. Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien ;
1 Les anciens croyaient qu'un génie ou démon veillait sur la destinée de chaque individu.