‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 132 sur 229 · ACTE U, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE U, SCÈNE I

Chacun en liberté peut disposer du sien ;

Il le peut à son choix garder ou s'en défaire :

Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,

Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,

Esclave des grandeurs où vous êtes monté !

Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent :

Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent ;

Et faites hautement connaître enfin à tous

Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.

Votre Rome autrefois vous donna la naissance ;

Vous lui voulez donner votre toute-puissance ;

Et Cinna vous impute à crime capital

La libéralité vers le pays natal !

Il appelle remords l'amour de la patrie!

Par la haute vertu la gloire est donc flétrie ,

Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,

Si de ses pleins effets l'infamie est le prix ' !

Je veux bien avouer qu'une action si belle

Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle :

Mais commet-on un crime indigne de pardon ,

Quand la reconnaissance est au-dessus du don V

Suivez, suivez, seigneur, le Ciel qui vous inspire ;

Votre gloire redouble à mépriser l'empire ;

Et vous serez fameux chez la postérité ,

Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.

Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême ,

Mais pour y renoncer il faut la vertu même ;

Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,

Après un sceptre acquis, la douceur de régner.

Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome, Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,

1 Cette phrase n'a pas la clarté, l'élégance, la justesse nécessaires. La vertu est donc un objet digne de nos mépris, si l'infamie est le prix de ses pleins effets. Remarquez de plus qn' infamie n'est pas le mot propre ; il n'y a point d'infamie à renoncer à l'empire. (Volt).

338 CINNA

On hait la monarchie ; et le nom d'empereur, Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur. Ils passent pour tyran quiconque s'y fait maître, Qui le sert pour esclave, et qui l'aime, pour traître ' ; Qui le souffre a le cœur lâche , mol, abattu. Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu. Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines: On a fait contre vous dix entreprises vaines ; Peut-être que l'onzième est prête d'éclater, Et que ce mouvement qui vous vient agiter N'est qu'un avis secret que le Ciel vous envoie, Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie. Ne vous exposez plus à ces fameux revers : Il est beau de mourir maître de l'univers; Mais la plus belle mort souille notre mémoire, Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.

CINNA

Si l'amour du pays doit ici prévaloir,

C'est son bien seulement que vous devez vouloir ;

Et cette liberté, qui lui semble si chère,

N'est pour Rome, seigneur, qu'un bien imaginaire,

Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas

De celui qu'un bon prince apporte à ses États.

Avec ordre et raison les honneurs il dispense.

Avec discernement punit et récompense,

Et dispose de tout en juste possesseur.

Sans rien précipiter de peur d'un successeur.

Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte ;

La voix de la raison jamais ne se consulte ;

Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,

L'autorité livrée aux plus séditieux.

Ces petits souverains qu'il fait pour une année ,

1 Voilà de l'abondance superflue et stérile. Pourquoi celui cjui aime un usurpateur est-il traître? 11 n'est certainement pas traître parce qu'il l'aime. Quand on dit qu'il est esclave, on a tout dit, le reste est inutile. (Volt.)

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