‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 143 sur 229 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

EMILIE

Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime! Que je sois le butin de qui l'ose épargner, Et le prix du conseil qui le force à régner !

CINNA

Ne me condamnez point quand je vous ai servie : Sans moi vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie ; Et malgré ses bienfaits je rends tout à l'amour, Quand je veux qu'il périsse ou vous doive le jour'. Avec les premiers vœux de mon obéissance Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance, Que je tâche de vaincre un indigne courroux, Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous. Une âme généreuse, et que la vertu guide , Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide ; Elle en hait l'infamie attachée au bonheur. Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.

EMILIE

Je fais gloire pour moi de cette ignominie :

La perfidie est noble envers la tyrannie ;

Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux.

Les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.

CINNA

Vous faites des vertus au gré de votre haine.

EMILIE

Je me fais des vertus dignes d'une Romaine 2.

CINNA

Un cœur vraiment romain...

EMILIE

Ose tout pour ravir Une odieuse vie à qui le fait servir ;

1 Toute cette tirade parait un peu obscure. (Volt.)

2 Ce vers est beau, et ces sentiments d'Emilie ne se démentent jamais. (V.)

■2oH r-LNNA

Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.

CINNA

C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave; Et nous voyons souvent des rois à nos genoux Implorer la faveur d'esclaves tels que nous ; Il abaisse à nos pieds J'orgueil des diadèmes, Il nous fait souverains sur les grandeurs suprêmes; Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit, Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

L'indigne ambition que ton cœur se propose! Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain Qu'il prétende égaler un citoyen romain? Antoine sur sa tête attira notre haine, En se déshonorant par l'amour d'une reine; Attale, ce grand roi dans la pourpre blanchi , Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi , Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre. Eût encor moins prisé son trône que ce titre. Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité. Et, prenant d'un Romain la générosité.

Sache qu'il n'en est point que le Ciel n'ait fait naître Pour commander aux rois et pour vivre sans maître,

CINNA

Le Ciel a trop fait voir en de tels attentats

Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;

Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,

Quand il élève un trône, il en venge la chute ;

Il se met du parti de ceux qu'il fait régner ;

Le coup dont on les tue est longtemps à saigner ;

Et quand à les punir il a pu se résoudre,

De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.

EMILIE

Dis que de leur parti toi-même tu te rends ,

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