‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 144 sur 229 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

De te remettre aux foudres à punir les tyrans.

Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie : Abandonne ton âme à son lâche génie ; Et, pour rendre le calme à ton esprit flottant , Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend. Sans emprunter ta main pour servir ma colère, Je saurai bien venger mon pays et mon père. J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas, Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras : C'est lui qui, sous tes lois me tenant asservie. M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie ; Seule contre un tyran en le faisant périr. Par les mains de sa garde il me falloit mourir; Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive ; Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive. J'ai voulu, mais en vain , me conserver pour toi. Et te donner moyen d'être digne de moi.

Pardonnez-moi, grands dieux ! si je me suis trompée Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée, Et si d'un faux semblant mon esprit abusé A fait choix d'un esclave en son lieu supposé ' ! Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être - ; Et si pour me gagner il faut trahir ton maître, Mille autres à l'envi recevroient cette loi ,

1 Aux yeux d'une Romaine telle qu'Emilie, quiconque peut s'accoutumer au sacrifice de sa liberté n'est plus qu'un esclave, quoiqu'il ne soit pas né dans la servitude. (Palissot.)

2 Voltaire répète souvent qu'Emilie ne nous touche pas, et il la compare sous ce rapport à Hermione, qui lui parait bien supérieure. « Les rapprochemenls d'Hermione et d'Emilie ne me paraissent pas exacts : l'une ne devait pas ressembler à l'autre... 11 résulte de cette différence essentielle entre les deux rôles, que celui de Racine est infiniment plus théâtral , mais que Corneille , en faisant l'autre pour un plan différent, n'était pas obligé de produire la même impression. Il ne faut donc pas exiger qu'Emilie nous louche, mais seulement qu'elle attache ; et c'est à quoi l'auteur a réussi en lui donnant le mérite qui lui est propre, celui d'une noblesse d'àme que rien ne peut abaisser, d'une résolution intrépide que rien ne peut ébranler. » (La Harpe.)

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S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi.

Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne ;

Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne :

Mes jours avec les siens se vont précipiter,

Puisque ta lâcheté n'ose me mériter.

Viens me voir dans son sang et dans le mien baignée.

De ma seule vertu mourir accompagnée ,

Et te dire en mourant d'un esprit satisfait :

« N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait.

« Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée ,

« Où la gloire me suit qui t'étoit destinée :

« Je meurs en détruisant un pouvoir absolu :

« Mais je vivrois à toi si tu l'avois voulu. »

CINNA

Eh bien ! vous le voulez , il faut vous satisfaire ,

Il faut affranchir Rome , il faut venger un père ,

Il faut sur un tyran porter de justes coups :

Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous.

S'il nous Ole à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,

Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes ;

Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés

Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés.

Vous me faites priser ce qui me déshonore ;

Vous me faites haïr ce que mon âme adore ;

Vous me faites répandre un sang pour qui je dois

Exposer tout le mien et mille et mille fois :

Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée;

Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,

Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,

A mon crime forcé joindra son châtiment ',

1 Ces derniers vers réconcilient Cmna avec le spectateur : c'est un très-grand art. Hacme a imité ce morceau dans YAndromaque

Et mes mains aussitôt contre mon sein tournées, etc.

(Volt.)

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