AUGUSTE, LIVIE, CINNA, EMILIE, FULVIE
LIVIE
Vous ne connaissez pas encor tous les complices ; Votre Emilie en est, seigneur, et la voici.
CINNA
C'est elle-même , ô dieux !
AUGUSTE
Et toi, ma fille, aussi !
Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire, Et j'en étois, seigneur, la cause et le salaire.
AUGUSTE
Quoi! l'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujourd'hui T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui! Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne , Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne ' .
EMILIE
Cet amour qui m'expose à vos ressentiments
N'est point le prompt effet de vos commandements;
Ces flammes dans nos cœurs sans vos ordres étoient nées,
Et ce sont des secrets de plus de quatre années :
Moi, quoique'je l'aimasse, et qu'il brCQàt pour moi.
Une haine plus forte à tous deux fit la loi :
Je ne voulus jamais lui donner d'espérance
Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;
Je la lui fis jurer: il chercha des amis :
Le Ciel rompt le succès que je m' étois promis-,
* Cette petite ironie est-elle bien placée dans ce moment tragique 1 Est-ce ainsi qu'Auguste doit parler? (Volt.)
2 On ne rompt point un succès, encore moins un succès qu'on s'est promis; on rompt une union , on détruit des espérances, on prévient des projets. Le Ciel ne m'a pas accordé, m'ôte, me ravit le succès que je m'étais promis. (V.)
282 CLXNA
Et je vous viens, seigneur, offrir une victime ; Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime, Son trépas est trop juste après son attentat, Et toute excuse est vaine en un crime d'État : Mourir en sa présence, et rejoindre mon père. C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère,
AUGUSTE
Jusques à quand, ô Ciel ! et par quelle raison Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison? Pour ses débordements j'en ai chassé Julie ; Mon amour en sa place a fait choix d'Emilie' ; Et je la vois comme elle indigne de ce rang. L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang : Et, prenant toutes deux leur passion pour guide , L'une fut impudique, et l'autre est parricide. 0 ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits?
EMILIE
Ceux de mon père en vous firent mêmes effets-.
AUGUSTE
Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.
EMILIE
Il éleva la vôtre avec même tendresse :
Il fut votre tuteur, et vous son assassin ;
Et vous m'avez au crime enseigné le chemin ;
Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère ,
Que votre ambition s'est immolé mon père,
Et qu'un juste courroux dont je me sens brûler
A son sang innocent vouloit vous immoler.
LIVIE
C'en est trop, Emilie; arrête, et considère Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père : Sa mort , dont la mémoire allume ta fureur,
1 Emilie ne fut jamais adoptée par Auguste; elle ne l'est que dans cette pièce. (Volt.) '- Fii-eni mêmes effets n'est recevable ni en vers ni en prose. (Volt.)