‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 162 sur 229 · ACTE V, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE II

Fut un crime d'Octave, et non de l'empereur.

Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne, Le Ciel nous en absout alors qu'il nous la donne ; Et, dans le sacré rang où sa faveur l'a mis , Le passé devient juste, et l'avenir permis '. Qui peut y parvenir ne peut être coupable ; Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable : Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main ; Et jamais on n'a droit sur ceux d'un souverain.

EMILIE

Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre, Je parfois pour l'aigrir et non pour me défendre. Punissez donc, seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats ; Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres; Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger, Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger.

CINNA

Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore D'être déshonoré par celle que j'adore !

Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer : J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer. A mes plus saints désirs la trouvant inflexible , Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible; Je parlai de son père et de votre rigueur. Et l'offre de mon bras suivit celle du cœur. Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme! Je l'attaquai par là, par là je pris son âme. Dans mon peu de mérite elle ne négligeoit, Et ne put négliger le bras qui la vengeoit. Elle n'a conspiré que par mon artifice ;

1 Ce vers n'a pas de sens. L'avenir ne peut signitier les crimes à venir; et s'ii le signifiait, cette idée serait abominable. (Volt.)

284 CINNA

J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice '.

EMILIE

Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir, Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir?

CINNA

Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.

EMILIE

La mienne se flétrit si César te veut croire.

CINNA

Et la mienne se perd si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups-.

EMILIE

Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; Ce seroit l'afToiblir que d'affoiblir la tienne : La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, Tout doit être commun entre deux vrais amants.

Nos deux âmes, seigneur, sont deux âmes romaines; Unissant nos désirs, nous unîmes nos haines ; De nos parents perdus le vif ressentiment Nous apprit nos devoirs en un même moment; En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent, Nos esprits généreux ensemble le formèrent ; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas ; Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.

AUGUSTE

Oui , je vous unirai, couple ingrat et perfide, Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide ;

1 Pourquoi toute cette contestation entre Cinna et Emilie est-elle un peu froide? C'est que si Auguste veut leur pardonner, il importe fort peu qui des deux a séduit l'autre. Ces disputes, ces combats à qui mourra l'un pour l'autre, font une grande impression quand on peut hésiter entre deux personnages, quand on ignore sur lequel des deux le coup tombera, mais non pas quand tous les deux sont condamnés et condamnables. (Volt.)

2 Généreux coup» ne peut se dire d'une entreprise qui n'a pas eu d'effet. (Volt.)

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