‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 172 sur 229 · ACTE I, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE III

Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet De l'amour qu'on nous offre et des vœux qu'on nous fait! Tant qu'ils ne sont qu'amants nous sommes souveraines. Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines; Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.

STRATONICE

Polyeucte pour vous ne manque point d'amour ;

S'il ne vous traite ici d'entière confidence ',

S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence ;

Sans vous en affliger, présumez avec moi

Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi- ;

Assurez-vous sur lui qu'il en ajuste cause.

Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose',

Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas

A nous rendre toujours compte de tous ses pas.

On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverses;

Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses,

Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés*

IS'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez :

Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine ;

Il est Arménien, et vous êtes Romaine,

Et vous pouvez savoir que nos deux nations

N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions.

Un songe en notre esprit passe pour ridicule ,

Il ne nous laisse espoir, ni crainte , ni scrupule ;

Mais il passe dans Rome avec autorité

Pour fidèle miroir de la fatalité.

PAULINE

Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne,

1 Cela n'est pas français; c'est un barbarisme de phrase. (Volt.)

2 Ce dernier vers tient trop du bourgeois. (Volt.)

3 Vers absolument comique. (Volt.)

* Le mot propre est unis; on ne peut se servir de celui d'assemblés que pour plusieurs personnes. (Volt.)

302 POLYEUCTE

Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit, Si je t'en avois fait seulement le récit.

STRATONICE

A raconter ses maux souvent on les soulage.

PAULINE

Écoute, mais il faut te dire davantage ,

Et que, pour mieux comprendre un si triste discours,

Tu saches ma foiblesse et mes autres amours :

Une femme d'honneur peut avouer sans honte

Ces surprises des sens que la raison surmonte :

Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,

Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.

Dans Rome , où je naquis, ce malheureux visage' D'un chevalier romain captiva le courage; Il s'appeloit Sévère : excuse les soupirs Qu'arrache encor un nom trop cher à mes désirs.

STRATONICE

Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie Sauva des ennemis votre empereur Décie, Qui leur tira mourant la victoire des mains, Et fit tourner le sort des Perses aux Romains? Lui, qu'entre tant de morts immolés à son maître , On ne put rencontrer, ou du moins reconnoltre ; A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux. Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux ?

Hélas! c'étoit lui-même, etjamais notre Rome

N'a produit plus grand cœur, ni vu plus honnête homme.

Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien.

Je l'aimai , Stratonice ; il le méritoit bien.

Mais que sert le mérite où manque la fortune?

1 Ce malheureux visage... Cette expression est condamnée comme burlesque. (P.)

ACTK I, SCfcNE ll[ 303

L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune: Trop invincible obstacle, et dont trop rarement Triomphe auprès d'un père un vertueux amant.

STRATONICE

La digne occasion d'une rare constance !

PAULINE

Dis plutôt d'une indigne et folle résistance. Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir, Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère', J'attendois un époux de la main de mon père, Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.

Il possédoit mon cœur, mes désirs, ma pensée ; Je ne lui cachois point combien j'étois blessée ; Nous soupirions ensemble et pleurions nos malheurs ; Mais au lieu d'espérance il n'avoit que des pleurs, Et, malgré des soupirs si doux, si favorables, Mon père et mon devoir étoient inexorables. Enfin je quittai Rome et ce parfait amant, Pour suivre ici mon père en son gouvernement ; Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieux Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux; Et comme il est ici le chef de la noblesse , Mon père fut ravi qu'il me prit pour maîtresse. Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré ; Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée. Et moi, comme à son lit je me vis destinée, Je donnai par devoir à son afiection

1 Parmi ce grand amour est un solécisme ; pnrmi demande toujours un pluriel ou un nom collectif. (Volt.)

304 POLYEUCTE

Tout ce que l'autre avoit par inclination'. Si lu peux en douter, juge-le par la crainte Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte.

STRATONICE

Elle fait assez voir à quel point vons l'aimez.

Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés?

PAULINE

Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère, La vengeance à la main, l'œil ardent de colère : Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux ; 11 n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire; Il sembloit triomphant, et tel que sur son char Victorieux dans Rome entre notre César.

Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue : « Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due , « Ingrate, m'a-t-il dit ; et, ce jour expiré , (( Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré. » A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée; Ensuite des chrétiens une impie assemblée. Pour avancer l'effet de ce discours fatal, A jeté Polyeucte au pied de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon père-. Hélas ! c'est de tout point ce qui me désespère ! J'ai vu mon père même, un poignarda la main. Entrer le bras levé pour lui percer le sein : Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images; Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages^

1 Rien ne paraît plus neuf, plus singulier, et d'une nuance plus délicate. Quoi qu'on en dise, ce sentiment peut être très-naturel dans une femme sensible et honnête. (Volt.)

2 On dit réclamer le secours de quelqu'un; mais peut-on dire re'clamer quelqu'un ù son secours?

ï Rages ne se dit plus au pluriel ; je ne sais pourquoi, car il faisait un tres-bel eflet dans Malherbe et dans Corneille. (Volt.)

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