‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 178 sur 229 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

FABIAN

Non, mais encore un coup ne la croyez point.

SÉVÈRE

Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point : As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée ?

FABIAN

Je tremble à vous le dire ; elle est...

SÉVÈRE

FABIAN

Quoi?

Mariée.

SEVERE

Soutiens-moi, Fabian ; ce coup de foudre est grand, Et frappe d'autant plus, que plus il me surprend.

FABIAN

Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage'?

SÉVÈRE

La constance est ici d'un difficile usage ; De pareils déplaisirs accablent un grand cœur ; La vertu la plus mâle en perd toute vigueur ; Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises , La mort les trouble moins que de telles surprises ' . Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours. Pauline est mariée !

FABIAN

Oui, depuis quinze jours Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie, Goûte de son hymen la douceur infinie.

SÉVÈRE

Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix ; Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois :

1 II y a toujours chez Corneille un peu de raisonnement dans la passion , toujours des maximes détacliées, toujours des pensées retournées en plus d'une manière... C'est ici l'auteur rjui parle, et non pas le personnage. On ne débite pas des lieux communs quand on est profondément aftligé. (V.)

314 POLVEUCTE

Foible soulagement d'un malheur sans remède! Pauline, je verrai qu'un autre vous possède!

0 Ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour; 0 Sort, qui redonniez l'espoir à mon amour, Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée , Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée !

Voyons-la toutefois , et dans ce triste lieu Achevons de mourir en lui disant adieu; Que mon cœur, chez les morts emportant son image , De son dernier soupir puisse lui faire hommage.

FABIAN

Seigneur, considérez...

SÉVÈRE

Tout est considéré.

Quel désordre peut craindre un cœur désespéré ? N'y consent-elle pas'?

FABIAN

Oui, seigneur, mais...

SÉVÈRE

N'importe.

FABIAN

Cette vive douleur en deviendra plus forte.

. Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir; Je ne veux que la voir, soupirer et mourir.

FABIAN

Vous vous échapperez sans doute en sa présence. Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance ; Dans un tel entretien il fuit sa passion, Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation ' .

SÉVÈRE

Juge autrement de moi : mon respect dure encore ; Tout violent qu'il est , mon désespoir l'adore. Quels reproches aussi peuvent m'être permis?

1 Ces quatre vers ne semblent pas assez nobles.

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