ACTE II, SCÈNE M
POLYEUGTE.
Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.
NÉARQUE
Par une sainte vie il faut la mériter.
POLYEUGTE.
Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter. Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? .fe suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait ; La foi que j'ai reçue aspire à son effet. Qui fuit, croit lâchement, et n'a qu'une foi morte*.
NÉARQUE
Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe ; Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.
POLYEUGTE.
L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.
NÉARQUE
Vous voulez donc mourir ?
POLYEUCTE
Vous aimez donc à vivre ?
NÉARQUE
Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre. Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.
POLYEUGTE.
Qui marche assurément n'a pas peur de tomber: Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. Qui craint de le nier, dans son âme le nie ; Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.
NÉARQUE
Qui n'appréhende rien présume trop de soi.
1 11 n'est personne qui n'admire ce sublime enthousiasme de Polyeucte pou les vérités dont il vient d'être éclairé. Les rôles sont changés : tout à l'heure c'était Néarque qui pressait Polyeucte, maintenant c'est Polyeucte qui presse Néarque. C'est la grâce du baptême qui a opéré dans Polyeucte cet heureux <iian<:rement.
326 POLYEUCTE
POLYEUCTE
J'attends tout de sa grâce, et rien de mafoiblesse. Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse! D'oii vient cette froideur ?
NÉARQUE
Dieu même a craint la mort.
POLYEUCTE
II s'est offert, pourtant; suivons ce saint effort ; Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. Il faut (je me souviens encor de vos paroles ) Négliger pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Hélas ! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite Que vous me souhaitiez , et que je vous souhaite ? S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux Qu'à grand'peine chrétien j'en montre plus que vous?
NÉARQUE
Vous sortez du baptême , et ce qui vous anime , C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime ; Comme encor tout entière, elle agit pleinement. Et tout semble possible à son feu véhément : Mais cette même grâce en moi diminuée.
Et par mille péchés sans cesse exténuée. Agit aux grands effets avec tant de langueur, Que tout semble impossible à son peu de vigueur : Cette indigne mollesse et ces lâches défenses Sont des punitions qu'attirent mes offenses ; Mais Dieu , dont on ne doit jamais se défier. Me donne votre exemple à me fortifier.
Allons , cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes; Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir Comme vous me donnez celui de vous offrir !
POLYEUCTE
A cet heureux transport que le Ciel vous envoie ,