‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 208 sur 229 · ACTE IV, SCÈNE HI · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE HI

Seul VOUS VOUS haïssez, lorsque chacun vous aime ;

Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé :

Ne veuillez pas vous perdre , et vous êtes sauvé.

A quelque extrémité que votre crime passe,

Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.

Daignez considérer le sang dont vous sortez,

Vos grandes actions, vos rares qualités;

Chéri de tout le peuple , estimé chez le prince ,

Gendre du gouverneur de toute la province.

Je ne vous compte à rien le nom de mon époux :

C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous ;

Mais après vos exploits, après votre naissance,

Après votre pouvoir, voyez notre espérance ' ,

Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau

Ce qu'à nosjustes vœux promet un sort si ])eau.

POLYEUCTE

Je considère plus; je sais mes avantages. Et l'espoir que sur eux forment les grands courages -. Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers, Que troublent les soucis, que suivent les dangers. La mort nous les ravit, la fortune s'en joue; Aujourd'hui dans le trône ' , et demain dans la boue ; Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents, Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.

J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle : Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle ,

1 On ne peut dire après votre naissance, après votre pouvoir , comme on dit après vos exploits. Voyez notre espérance est le contraire de ce qu'elle entend, car elle entend. Voyez la juste terreur gui nous reste, voyez oii vous nous réduisez, vous d'une si grande naissance, vous qui avez tant de pouvoir I (Volt.)

2 Cela n'est pas bien écrit : la raison en est qu'il ne faut pas un grand courage pour espérer une grande fortune quand on est gendre du gouverneur de toute la province, et esllmé chez le prince. (Volt.)

3 Dans te trône. Cette locution était usitée au xvii' siècle : on la trouve fréquemment dans Bossuet.

350 POLYEUCTE

Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin , Au-dessus de l'envie , au-dessus du destin. Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie ; Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit, Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

PAULINE

Voilà de vos chrétiens les ridicules songes * ;

Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges :

Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!

Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous?

Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage ;

Le jour qui vous la donne en même temps l'engage :

Vous la devez au prince, au public, à l'État.

POLYEUCTE

Je la voudrois pour eux perdre dans un combat; Je sais quel en est l'heur et quelle en est la gloire. Des aïeux de Décie on vante la mémoire ; Et ce nom, précieux encore à vos Romains , Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains. Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne : Si mourir pour son prince est un illustre sort. Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!

PAULINE

Quel Dieu!

POLYEUCTE

Tout beau - , Pauline : il entend vos paroles, Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles.

1 C'est ici que le mot ridicule est bien placé dans la bouche de Pauline. Les ''ermes les plus bas , employés à propos , s'ennoblissent. (Volt.)

2 Tout beoM ne peut jamais être ennobli , parce qu'il ne peut être accompagné lie rien qui le relève: mais presque tout ce que dit Polyeucte dans cette scène est du genre sublime. (Volt.) — Sur ce mot lout beau, voyez Cinna, acte I<-' , scène n.

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