‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 209 sur 229 · ACTE IV. SCÈNE III 3ol · texte numérisé non relu

ACTE IV. SCÈNE III 3ol

Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez : C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre; Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre.

PAULINE

Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.

POLYEUCTE

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien !

PAULINE

Ne feignez qu'un moment : laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père,

POLYEUCTE

Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir : Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir ' , Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière. Sa faveur me couronne entrant dans la carrière; Du premier coup de vent il me conduit au port. Et, sortant du baptême , il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre , et le peu qu'est la vie , Et de quelles douceurs cette mort est suivie!... Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas encore touchés - ?

PAULINE

Cruel! car il est temps que ma douleur éclate ^ , Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate ; Est-ce là ce beau feu, sont-ce là tes serments?

1 On ii'ôle point des périls; on vous sauve d'un péril, on détourne un péril , on vous arrache à un péril. (Volt.)

2Rotrou s'est encore souvenu de cette petite tirade. Adrien, dont le rùle est joué par Genêt, dit à Nathalie :

Oh ! si de mon désir l'effet pouvoit éclore ! Ma sœnr , c'est le seul nom dont je te puis nommer. Que sons de douces lois nous pourrions nous aimer ! Ta saurois que la mort par qui l'âme est ravie Est la fin de la mort et non pas de la vie. {Act. III.) 3 lime semble que ce couplet est tendre, animé, douloureux, naturel et très il sa place. (Volt.)

332 POLYEL'CTE

Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments?

Je ne te parlois point de l'état déplorable

Où ta mort va laisser ta femme inconsolable;

Je croyois que l'amour t'en parleroit assez,

Et je ne voulois pas de sentiments forcés ;

Mais cette amour si ferme et si bien méritée

Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée ,

Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,

Te peut-elle arracher une larme, un soupir?

Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie;

Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie ;

Et ton cœur, insensible à ces tristes appas,

Se figure un bonheur où je ne serai pas!

C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?

Je te suis odieuse après m'être donnée!

POLYEUCTE

Hélas !

PAULINE

Que cet hélas ' a de peine à sortir ! Encor s'il commençoit un heureux repentir. Que, tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes! Mais, courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.

POLYEUCTE

J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser, Ce cœur trop endurci se pût enfin percer! Le déplorable état où je vous abandonne Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne; Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs, J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs : Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière. Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière ; S'il y daigne écouter un conjugal amour. Sur votre aveuglement il répandra le jour.

1 Cet hélas! est un peu familier; mais il est attendrissant, quoique le mot sortir ne soit pas noble. (Volt.)

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