SCÈNE VI SÉVÈRE, FABIAN
SÉVÈRE
Qu'est-ceci, Fabian? Quel nouveau coup de foudre Tombe sur mon bonheur et le réduit en poudre! Plus je l'estime près, plus il est éloigné ; Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné ; Et toujours la fortune, à me nuire obstinée , Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née ; Avant qu'offrir des vœux je reçois des refus : Toujours triste, toujours et honteux et confus De voir que lâchement elle ait osé renaître , Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître, Et qu'une femme enfin dans la calamité Me fasse des leçons de générosité.
Votre belle âme est haute autant que malheureuse , Mais elle est inhumaine autant que généreuse, Pauline; et vos douleurs avec trop de rigueur D'un amant tout à vous tyrannisent le cœur. C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne, Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne ;
1 Les larmes de Pauline n'ont pu rien sur Polyeucte; elle s'adresse pour le sauver à celui même qui est le ])lus intéressé à ce qu'il meure, à son rival. Elle croit qu'un homme qui lui a paru digne d'elle doit être capable de ce trait lie générosité. C'étaient là des beautés neuves et originales dont personne n'avait donné l'idée. Cette délicatesse de sentiment ne se trouvait ni dans les théâtres des anciens, ni dans ceux des modernes; elle était dans l'âme du grand Corneille. (La Harpe.)
On ne sait qui l'on doit plus admirer de Pauline ou de Sévère. « C'est un trait de génie d'avoir placé à côté de l'héroïsme surnaturel , inspiré par une religion divine, ce que la nature et l'humanité ont de plus parfait et de plus sublime. » (Geoffroy.)