‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 214 sur 229 · ACTE IV, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE V

Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment ;

Vous en êtes la cause, encor qu'innocemment.

Je ne sais si votre âme, à vos désirs ouverte ,

Auroit osé former quelque espoir sur sa perte :

Mais sachez qu'il n'est point de si cruel trépas

Où d'un front assuré je ne porte mes pas.

Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure,

Plutôt que de souiller une gloire si pure,

Que d'épouser un homme, après son triste sort',

Qui de quelque façon soit cause de sa mort :

Et, si vous me croyiez d'une âme si peu saine ,

L'amour que j'eus pour vous lourneroit tout en haine.

Vous êtes généreux, soyez-le jusqu'au bout.

Mon père est en état de vous accorder tout :

Il vous craint; et j'avance encor cette parole.

Que, s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole.

Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;

l'aites-vous un effort pour lui servir d'appui.

Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande;

Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.

Conserver un rival dont vous êtes jaloux ,

C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;

Et si ce n'est assez de votre renommée,

C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée ,

Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher,

Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher :

Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.

Adieu. Résolvez seul ce que vous devez faire;

monde qui n'aime point du tout son mari ♦. » — Elle aima autrefois Sévère par inclination , mais plus tard Polyeucte par devoir ; ce qui n'empérhe pas que cet amour ne soit très-sincère et très-fort.

1 Par la construction, c'est le triste sort de cet homme qu'elle épouserait en secondes noces; et par le sens, c'est le triste sort de Polyeucte dont il s'agit. (Volt.)

* Voyez M"" de Sévigué, lettre du le août Ifiso.

358 POLYEUCTE

Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer, Pour vous priser encor je le veux ignorer'.

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