‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 220 sur 229 · SCÈNE II FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN · texte numérisé non relu

SCÈNE II FÉLIX, POLYEUCTE, ALBIN

KÉLIX.

As-tu donc pour la vie une haine si forte , Malheureux Polyeucte'? et la loi des chrétiens T'ordonne-t-elle ainsi d'abandonner les tiens'?

POLYEUCTE

Je ne hais point la vie, et j'en aime l'usage , Mais sans attachement qui sente l'esclavage, Toujours prêt à la rendre au Dieu dont je la tiens ; La raison me l'ordonne, et la loi des chrétiens; Et je vous montre à tous par là comme il faut vivre. Si vous avez le cœur assez bon pour me suivre.

FÉLIX

Te suivre dans l'abîme où tu veux te jeter ?

POLYEUCTE

Mais plutôt dans la gloire où je m'en vais monter.

FÉLIX

Donne-moi pour le moins le temps de la connoitre ; Pour me faire chrétien , sers-moi de guide à l'être ; Et ne dédaigne pas de m'instruire en ta foi , Ou toi-même à ton Dieu tu répondras de moi.

POLYEUCTE

N'en riez point, Félix, il sera votre juge ; Vous ne trouverez point devant lui de refuge ; Les rois et les bergers y sont d'un même rang : De tous les siens sur vous il vengera le sang.

FÉLIX

Je n'en répandrai plus , et, quoi qu'il en arrive , Dans la foi des chrétiens je souffrirai qu'on vive ;

366 POLYEUCTE

J'en serai protecteur.

POLYEUCTE

Non, non ; persécutez , Et soyez l'instrument de nos félicités ; Celle d'un vrai chrétien n'est que dans les souffrances ; Les plus cruels tourments lui sont des récompenses. Dieu, qui rend le centuple aux bonnes actions, Pour comble donne encor les persécutions : Mais ces secrets pour vous sont fâcheux à comprendre'; Ce n'est qu'à ses élus que Dieu les fait entendre.

FÉLIX

Je te parle sans fard et veux être chrétien.

POLYEUCTE

Qui peut donc retarder l'efTet d'un si grand bien?

FÉLLX.

La présence importune...

rOLYEUCTE.

Et de qui? de Sévère?

FÉLIX

Pour lui seul contre toi j'ai feint tant de colère : Dissimule un moment jusques à son départ.

POLYEUCTE

Félix , c'est donc ainsi que vous parlez sans fard ? Portez à vos païens, portez à vos idoles Le sucre empoisonné que sèment vos paroles-. Un chrétien ne craint rien, ne dissimule rien ; Aux yeux de tout le monde il est toujours chrétien.

FÉLIX

Ce zèle de ta foi ne sert qu'à te séduire.

Si tu cours à la mort plutôt que de m'instruire.

1 Ce mot fâcheux n'est pas le mot propre, c'est difficile. (Volt.) — Il nous semble que Corneille a voulu dire quelque chose de plus que difficile. Les vé ■ rites et les préceptes de la religion sont fâcheux à comprendre pour ceux (|ui ne veulent pas s'y soumettre, ils trouvent ces choses dures.

2 Ce mot de sucre n'est admis que dans le discours familier. (Volt.)

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