ACTE V, SCÈNE III
Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie. Pour vivre sous tes lois à jamais asservie. Si tu peux rejeter de si justes désirs, Regarde au moins ses pleurs, écoute ses soupirs; Ne désespère pas une âme qui t'adore.
POLYEUCTE
Je vous l'ai déjà dit, et vous le dis encore ,
Vivez avec Sévère, ou mourez avec moi '.
Je ne méprise point vos pleurs, ni votre foi ;
Mais, de quoi que pour vous notre amour m'entretienne -,
Je ne vous connois plus si vous n'êtes chrétienne.
C'en est assez : Félix, reprenez ce courroux, Et sur cet insolent vengez vos dieux et vous.
PAULINE
Ah! mon père, son crime à peine est pardonnable ; Mais, s'il est insensé, vous êtes raisonnable : La nature est trop forte, et ses aimables traits Imprimés dans le sang ne s'effacent jamais; Un père est toujours père, et sur cette assurance J'ose appuyer encore un reste d'espérance.
Jetez sur votre fille un regard paternel : Ma mort suivra la mort de ce cher criminel; Et les dieux trouveront sa peiné illégitime, Puisqu'elle confondra l'innocence et le crime, Et qu'elle changera, par ce redoublement %
1 L'obstination de Polyeucte, sa résignation, son transport divin, plaisent beaucoup. (Volt.)
2 Ce vers, dit Voltaire, est un barbarisme. Un amour qui entrelient, et qui entretient pour', et de quoi qu'il entretienne'. 11 n'est pas permis de parler ainsi. — Voltaire n'a pas repris ce barbarisme dans le Cid, où Rodrigue et Chimène disent tour à tour :
De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne.
Ce qui était français dans le Cid ne l'est-il plus dans Polyeucte?
3 11 est triste que redoublement ne puisse se dire en cette occasion : le sens est beau; mais on n'a jamais appelé redoublement la mort d'un mari et d'une femme. (Volt.)
370 POLYEUCTE
En injuste rigueur un juste châtiment :
Nos destins, par vos mains rendus inséparables,
Nous doivent rendre heureux ensemble, ou misérables;
Et vous seriez cruel jusques au dernier point
Si vous désunissiez ce que vous avez joint.
Un cœur à l'autre uni jamais ne se retire ;
Et pour l'en séparer il faut qu'on le déchire.
Mais vous êtes sensible à mes justes douleurs.
Et d'un œil paternel vous regardez mes pleurs.
FÉLIX
Oui, ma fille, il est vrai qu'un père est toujours père : Rien n'en peut effacer le sacré caractère ; Je porte un cœur sensible, et vous l'avez percé. Je me joins avec vous contre cet insensé.
Malheureux Polyeucte, es-tu seul insensible? Et veux- tu rendre seul ton crime irrémissible? Peux-tu voir tant de pleurs d'un œil si détaché? Peux-tu voir tant d'amour sans en être touché? Ne reconnois-tu plus ni beau-père, ni femme, Sans amitié pour l'un, et pour l'autre sans flamme? Pour reprendre les noms et de gendre et d'époux, Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux?
POLYEUCTE
Que tout cet artifice est de mauvaise grâce! Après avoir deux fois essayé la menace , Après m'avoir fait voir Néarque dans la mort. Après avoir tenté l'amour et son effort, Après m'avoir montré cette soif du baptême, Pour opposer à Dieu l'intérêt de Dieu même, Vous vous joignez ensemble! Ah! ruses de l'enfer! Faut-il tant de fois vaincre avant que triompher ' ! Vos résolutions usent trop de remise ; Prenez la vôtre enfin, puisque la mienne est prise.
1 Enfer ne rime avec triompher qu'à l'aiJe d'une prononciation vicieuse : grande preuve que l'on ne doit rimer que pour les oreilles. (Volt.)