ACTE V, SCÈNE III
Je n'adore qu'un Dieu , maître de l'univers , Sous qui tremblent le ciel, la terre et les enfers; Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie, Voulut mourir pour nous avec ignominie, Et qui, par un effort de cet excès d'amour, Veut pour nous en victime être offert chaque jour. Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre. Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre : Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux; Vous n'en punissez point qui n'ait son maître auxcieux; La prostitution, l'adultère, l'inceste, Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste, C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels. J'ai profané leur temple et brisé leurs autels ; Je le ferois encor, si j'avois à le faire ' , Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère, Même aux yeux du sénat , aux yeux de l'empereur.
FÉLIX
Enfin ma bonté cède à ma juste fureur : Adore-les, ou meurs.
POLYEUCTE
Je suis chrétien.
FÉLIX
Impie!
Adore-les, te dis-je, ou renonce à la vie.
POLYEUCTE
Je suis chrétien ^.
FÉLIX
Tu l'es? 0 cœur trop obstiné !
1 Ce vers est dans le Cii, et est à sa place dans les deux pièces. (Volt.)
2 Ce mot, je suis chréiien, deux fois répété, égale les plus beaux mots des Horaces. Corneille , qui se connaissait si bien en sublime , a senti que l'amour de la religion pou\ait élever au dernier degré d'enthousiasme, puisque le chrétien aime Dieu comme la souveraine beauté , et le ciel comme sa patrie. (Chateaubriand.)
372 POLYEUCTE
Soldats, exécutez l'ordre que j'ai donné.
PAULINE
Où le conduisez-vous?
A la mort.
POLYEUCTE
A la gloire.
Chère Pauline, adieu; conservez ma mémoire.
PAULINE
Je te suivrai partout, et mourrai si tu meurs.
POLYEUCTE
Ne suivez point mes pas, ou quittez vos erreurs '.
FÉLIX
Qu'on l'ôte de mes yeux, et que l'on m' obéisse. Puisqu'il aime à périr, je consens qu'il périsse.