FÉLIX, SÉVÈRE, PAULINE, ALBIN
FABIAN
Père dénaturé, malheureux politique,
Esclave ambitieux d'une peur chimérique;
Polyeucte est donc mort! et par vos cruautés
Vous pensez conserver vos tristes dignités !
La faveur que pour lui je vous avois offerte.
Au lieu de le sauver précipite sa perte !
J'ai prié, menacé, mais sans vous émouvoir;
Et vous m'avez cru fourbe, ou de peu de pouvoir !
Eh bien ! à vos dépens vous verrez que Sévère
Ne se vante jamais que de ce qu'il peut faire ;
Et par votre ruine il vous fera juger
Que qui peut bien vous perdre eût pu vous protéger.
Continuez aux dieux ce service fidèle ;
Par de telles horreurs montrez-leur votre zèle.
Adieu ; mais quand l'orage éclatera sur vous ,
Ne doutez point du bras d'où partiront les coups.
FÉLIX
Arrêtez-vous, seigneur, et d'une âme apaisée Souffrez que je vous livre une vengeance aisée. Ne me reprochez plus que par mes- cruautés Je tâche à conserver mes tristes dignités ; Je dépose à vos pieds l'éclat de leur faux lustre. Celle où j'ose aspirer est d'un rang plus illustre ;
376 POLYEUCTE
Je m'y trouve forcé par un secret appas ; Je cède à des transports que je ne connois pas ' ; Et, par un mouvement que je ne puis entendre, De ma fureur je passe au zèle de mon gendre. C'est lui, n'en doutez point, dont le sang innocent Pour son persécuteur prie un Dieu tout-puissant; Son amour épandu sur toute la famille Tire après lui le père aussi bien que la fille. J'en ai fait un martyr, sa mort me fait chrétien : J'ai fait tout son bonheur, il veut faire le mien. C'est ainsi qu'un chrétien se venge et se courrouce; Heureuse cruauté dont la suite est si douce! Donne la main, Pauline. Apporte des liens; Immolez à vos dieux ces deux nouveaux chrétiens. Je le suis, elle l'est; suivez votre colère.
PAULINE
Qu'heureusement enfin je retrouve mon père!
Cet heureux changement rend mon bonheur parfait.
FÉLIX
Ma fille, il n'appartient qu'à la main qui le fait.
SÉVÈRE
Qui ne seroit touché d'un si tendre spectacle !
De pareils changements ne vont point sans miracle.
Sans doute vos chrétiens qu'on persécute en vain
Ont quelque chose en eux qui surpasse l'humain;
Ils mènent une vie avec tant d'innocence,
Que le Ciel leur en doit quelque reconnoissance :
Se relever plus forts, plus ils sont abattus.
N'est pas aussi l'effet des communes vertus.
Je les aimai toujours, quoi qu'on m'en ait pu dire;
Je n'en vois point mourir que mon cœur n'en soupire ;
• Félix, au dire de Voltaire, est trop vil pour se faire chrétien. Il faut convenir que cette conversion est moins vraisemblable et surtout moins touchante que celle de Pauline. Voltaire a seulement le tort d'oublier que son Gusman, iiui se convertit aussi, est encore plus vil que Félix.