ACTE V, SCÈNE VI
Et peut-être qu'un jour je les connoîtrai mieux. J'approuve cependant que chacun ait ses dieux ' , Qu'il les serve à sa mode, et sans peur de la peine. Si vous êtes chrétien, ne craignez plus ma haine : Je les aime, Féhx, et de leur protecteur Je n'en veux pas sur vous faire un persécuteur. Gardez votre pouvoir, reprenez-en la marque ; Servez bien votre Dieu, servez notre monarque -, Je perdrai mon crédit envers sa majesté, Ou vous verrez finir cette sévérité :
Par cette injuste haine il se fait trop d'outrage.
FÉLIX
Daigne le Ciel en vous achever son ouvrage ,
Et, pour vous rendre un jour ce que vous méritez,
Vous inspirer bientôt toutes ses vérités !
Nous autres bénissons notre heureuse aventure : Allons à nos martyrs donner la sépulture. Baiser leurs corps sacrés, les mettre en digne lieu, Et faire retentir partout le nom de Dieu -.
1 Sévère parle ici en philosophe païen (jui regarde la religion du même œil qu'un règlement de iwlice. Quand chacun a ses dieux, il n'y a de Dieu pour liersonne. (Geoffroy.)
i La manière dont le fameux Baron récitait ces vers en appuyant sur servez notre monarque était reçue avec transport. (Volt.)
4 Polyeucte est unique entre les chefs-d'œuvre de Corneille par l'art et la régularité de la conduite, par le naturel et la vérité du dialogue, mais surtout parées sentmients doux et tendres, par ces bienséances fines et délicates que le sublime Corneille dédaigne souvent dans ses autres ouvrages, et qu'il a su rendre héroïques dans celui-ci. (Geoffroy.)
FIN DE POLYEUGTE
Ce martyre est rapporté par Surius au 9 janvier. Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Decius. Il étoit Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission de l'empereur de faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet ami l'ayant décidé à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on publioit , arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le reste est de mon invention.
Pour donner plus de dignité à Faction, j'ai fait Félix gouverneur d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public afin de rendre l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé ailleurs; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques autorités, j'ajouterai ici que Minturnus, dans son Traité du poète, agite cette question : Si la Passion de Jésus-Christ et les martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause quils passent cette médiocre bonté, et résout en ma faveur. Le célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la Poétique de notre philosophe, mais a fait un Traité de la constitution de la tragédie selon
sa pensée, nous en a donné une sur le martyre des Innocents. L'illustre Grotius a rais sur la scène la passion même de Jésus- Christ et l'histoire de Joseph ; et le savant Buchanan a fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint Jean-Baptiste. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëmC; où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention : aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des saints , et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le porter sur le théâtre que sur ce que nous empruntons des autres histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter quelque chose , pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs poèmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que j'ai nommé : les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de Mariamne avec les Furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on en peut supprimer quelque chose quand il y a apparence qu'il ne plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place ; car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de David et de Bcthsabée, je ne décrirois pas comme il en devint amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine , de peur que l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour se serait emparé de son cœur.
Je reviens à Polyeucte , dont le succès a été très-heureux. Le style n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de Cinna et de Pompée; mais il y a quelque chose de plus touchant, et les tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble
les dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau, et l'enchaînement des scènes mieux ménagé. L'unité d'action et celle de jour et de lieu y ont leur justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le divertir.
Il est hors de doute que , si nous appliquons ce poëme à nos coutumes, le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la règle. Quand le roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres bénédictions qu'il reçoit du Ciel, on ne les exécute pas dès le jour même ; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer l'exécution, Nos acteurs n'avaient ici aucune de ces assemblées à faire. Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce sacrifice â un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, de gagner son esprit par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience d'obéir aux volontés de l'empereur.
L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte, puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux appartements de Félix et de sa fille, 11 semble que la bienséance y soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère, dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet, A quoi je réponds qu'elle a deux raisons de venir au-devant de lui : l'une, pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutoit l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur; l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se retirant dans ce cabinet s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière , et se délivrer par cette retraite d'un entretien
dangereux pour elle; ce qu'elle n'eût pu faire si elle eût reçu sa visite dans son appartement.
Sa confidence avec Stratonice touchant l'amour qu'elle avoit eu pour ce cavalier me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres d'affections qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le secret justement au jour de l'action qui se représente; et nonseulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur, en les faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut prendre garde avec soin que celui à qui on les appiend ait eu lieu de les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans le Cid, avoue à Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus tût. Cîéopàtre, dans Pompée, ne prend pas des mesures plus justes avec Charmion : elle lui conte la passion de César pour elle , et comme
Chaque jour ses courriers
Lui portent en tribut ses vœux et ses lauriers.
Cependant, comme il ne paraît personne avec qui elle ait plus d'ouverture de cœur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence que c'était elle-même dont cette reine se servoit pour introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer quelque raison qui lui eût laissé ignorer jusque-là tout ce qu'elle lui apprend et de quel autre ministère cette princesse s'étoit servie pour recevoir ces courriers. 11 n'en va pas de même ici : Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige, on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confi lence plus tôt qu'elle ne l'a faite.
Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte , parce
que je n'avois personne pour la faire ni pour l'écouler que des païens, qui ne la pouvoient ni écouter ni faire que comme ils avoient fait et écouté celle de Néarque ; ce qui auroit été une répétition et marque de stérilité , et n'auroit pas d'ailleurs répondu à la dignité de l'action principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire connoître par un saint emportement de Pauline, que cette mort a convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une bouche indigne de le prononcer, Félix son père se convertit après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la vraisemblance , parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et singuliers qu'on ne peut tirer en exemples ; et elles servent à remettre le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans cela j'aurois bien eu de la peine à retirer du théâtre dans un état qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la curiosité de l'auditeur.
FIN DE l'examen DE POLYEUCTE