SCÈNE III CHIMÈNE, ELVIRE
CHIMÈNE
Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte ; Je puis donner passage à mes tristes soupirs. Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs. Mon père est mort, Elvire, et la première épée
1 Quelque insipidité qu'on ait trou\ée dans le personnage de don Sanche, il me semble qu'il fait là un effet très-heureux en augmentant la douleur de Chimene; et ce mot Malheureuse , (ju'elle prononce sans presque l'écouler, est sublime. Lorsqu'un personnage qui n'est rien par lui-même sert à faire valoir le caractère principal . il n'est point de trop. (Volt.)
ACTK III. SCKNK III 81
Dont s'est armé Rodrigue a sa trame coupée. Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau: La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau', Et m'oblige à venger, après ce coup funeste, Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.
ELVIRE
Reposez-vous, Madame.
CHIMÈNE
Ah! que mal à propos, Dans un malheur si grand lu parles de repos! Par où sera jamais ma douleur apaisée, Si je ne puis haïr la main qui l'a causée ! Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel, Si je poursuis un crime, aimant le criminel?
Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore?
CHIMÈNE
C'est peu de dire aimer, Elvire, je l'adore ; Ma passion s'oppose à mon ressentiment, Dedans mon ennemi je trouve mon amant, Et je sens qu'en dépit de toute ma colère Rodrigue dans mon cœur combat encor mon père, n l'attaque, il le presse, il cède, il se défend. Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant : Mais en ce dur combat de colère et de flamme , 11 déchire mon cœur sans partager mon âme. Et, quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir, Je ne consulte point pour suivre mon devoir.
1 Scudéry trouvait là trois moitiés. Cette allectaiion, cette apostrophe a ses yeux ont paru à tous les critiques une puérilité dont on ne trouve aucun exemple dans le théâtre grec,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Par quel art cependant ces vers touchent-ils? N est-ce pas que ta moiUé de ma cie a mis l'autre au tombeau, porte dans l'àme une idée attendrissante, qui subsiste encore malgré les vers qui suivent? (Volt.;
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Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige. Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige , Mon cœur prend son parti; mais, malgré son effort, Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.
ELVIRE
Pensez- vous le poursuivre?
CHIMÈNE
Ah! cruelle pensée, Et cruelle poursuite où je me vois forcée ! Je demande sa tête, et crains de l'obtenir; Ma mort suivra la sienne , et je le veux punir.
ELVIRE
Quittez, quittez. Madame, un dessein si tragique; Ne vous imposez point de lois si tyranniques.
CHIMÈNE
Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras,
Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas!
Mon cœur, honteusement surpris par d'autres charmes.
Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes !
Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur
Sous un lâche silence étoufîe mon honneur!
ELVIRE
Madame, croyez-moi, vous serez excusable De conserver pour vous un homme incomparable. Un amant si chéri! vous avez assez fait; Vous avez vu le roi, n'en pressez point d'effet, Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.
CHIMÈNE
Il y va de ma gloire, il faut que je me venge; Et, de quoi que nous flatte un désir amoureux, Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.
ELVIRE
Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.
CHIMÈNE
Je l'avoue.