‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 35 sur 229 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi ;

Juge de son pouvoir dans une telle oflense ;

J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance ;

Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,

J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt ;

Je me suis accusé de trop de violence ;

Et ta beauté sans doute emportoit la balance ,

Si je n'eusse opposé contre tous tes appas

Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas ;

Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme,

Qui m'aima généreux, me haïroit infâme ;

Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix ,

G'étoit m'en rendre indigne, et diffamer ton choix.

Jeté le dis encore, et veux, tant que j'expire,

Sans cesse le penser, et sans cesse le dire.

Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter

Pour effacer ma honte et pour te mériter :

Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,

C'est maintenant à toi que je viens satisfaire;

C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce heu tu me vois.

J'ai fait ce que j'ai dû , je fais ce que je dois ;

Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime ,

Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime ;

Immole avec courage au sang qu'il a perdu

Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.

Ah ! Rodrigue , il est vrai , quoique ton ennemie, Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie ; Et, de quelque façon qu'éclatent mes douleurs, Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs. Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage , Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage • Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien ; Mais aussi le faisant, tu m'as appris le mien. Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire ;

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Elle a vengé ton père , et soutenu ta gloire ; Même soin me regarde , et j'ai , pour m'affliger, Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. Hélas ! ton intérêt ici me désespère : Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père , Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir Tout le soulagement qu'elle eût pu recevoir ; Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes, Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu ; Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ; Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine , Me force à travailler moi-même à ta ruine. Car enfin n'attends pas de mon affection De lâches sentiments pour ta punition.

De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne, Ma générosité doit répondre à la tienne : Tu t'es, en m' offensant, montré digne de moi ; Je me dois, par ta mort , montrer digne de toi.

D. RODRIGUE

Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne : Il demande ma tête, et je te l'abandonne ; Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt; Le coup m'en sera doux aussi bien que l'arrêt. Attendre après mon crime une lente justice, C'est reculer ta gloire autant que mon supplice ; Je mourrai trop heureux mourant d'un coup si beau .

Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau. Si tu m'offres ta tête , est-ce à moi de la prendre? Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre; C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir; Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

D. RODRIGUE

De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne,

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