‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 46 sur 229 · ACTE IV, SCÈNE IFI · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IFI

Et les Maures défaits , avant qu'en ces alarmes J'eusse pu donner ordre à repousser leurs armes', Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi*. Mais les deux rois captifs feront ta récompense; Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence : Puisque Cid , en leur langue, est autant que seigneur, Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.

Sois désormais le Cid ; qu'à ce grand nom tout cède ; Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède ; Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois, Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.

D. RODRIGUE

Que Votre Majesté, Sire , épargne ma honte* ; D'un si foible service elle fiiit trop de compte , Et me force à rougir devant un si grand roi De mériter si peu l'honneur que j'en reçois Je sais trop que je dois au bien de votre empire Et le sang qui m'anime et l'air que je respire ; Et quand je les perdrai pour un si digne objet , Je ferai seulement le devoir d'un sujet.

D. FERNAND

Tous ceux que ce devoir à mon service engage Ne s'en acquittent pas avec même courage ; Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès, Elle ne produit point de si rares succès. Souffre donc qu'on te loue ; et de cette victoire Apprends -moi plus au long la véritable histoire.

1 Le roi ne joue pas là un personnage bien respectable : il avoue qu il n'a Jonné ordre à rien. (Volt.)

2 On ne dit plus vers loi pour envers lui.

3 Honte n'est pas le mot propre. Une valeur qui ne va point dans l'extês (dix vers plus bas) est plus impropre encore. (Volt.)

* L'omission de Vs aux premières personnes des verbes qui finissent par une consonne, ou par toute autre voyelle que l'e muet, est permise dans les vers.

D. RODRIGUE

Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, Une troupe d'amis chez mon père assemblée Sollicita mon âme encor toute troublée... Mais, Sire, pardonnez à ma témérité , Si j'osai l'employer sans votre autorité ; Le péril approchoit ; leur brigade étoit prête ; Me montrant à la cour je hasardois ma tête ; Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux De sortir de la vie en combattant pour vous.

D. FERNAND

J'excuse ta chaleur à venger ton offense. Et l'État défendu me parle en ta défense. Crois que dorénavant Chimène a beau parler. Je ne l'écoute plus que pour la consoler. Mais poursuis.

D. RODRIGUE

Sous moi donc cette troupe s'avance , Et porte sur le front une mâle assurance. Nous partîmes cinq cents ; mais, par un prompt renfort. Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, Tant à nous voir marcher en si bon équipage Les plus épouvantés reprenoient du courage! J'en cache les deux tiers aussitôt qu'arrivés ' Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ; Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure. Brûlant d'mipatience, autour de moi demeure, Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit Passe une bonne part d'une si belle nuit. Par mon commandement la garde en fait de même,

1 Cette façon de parler n'est pas française; il fallait dire aussiiôt qu'Us furent arrivés, ou ils furent cachés aussitôt qu'arrivés. (Acap.) — Aussitôt qu'arrivés est bien plus fort, plus énergique, plus beau en poésie que cette expression aussi ente que régulière , aussitôt qu'ils furent arrivés. (Volt.)

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