ACTE IV, SCÈNE
Et se tenant cachée aide à mon stratagème ;
Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous
L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.
Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles; L'onde s'enfle dessous , et d'un commun effort Les Maures et la mer montent jusques au port. On les laisse passer; tout leur paroit tranquille; Point de soldat au port, point aux murs de la ville. Notre profond silence abusant leurs esprits, Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris ; Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors, et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatants. Les nôtres à ces cris de nos vaisseaux répondent; Ils paroissent armés. Les Maures se confondent, L'épouvante les prend à demi descendus.
Avant que de combattre ils s'estiment perdus. Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre ; Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre, Et noiis faisons couler des ruisseaux de leur sang. Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang. Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les ralhent, Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient; La honte de mourir sans avoir combattu Arrête leur désordre et leur rend la vertu. Contre nous de pied ferme ils tirent leurs épées : Des plus braves soldats les trames sont coupées ' ;
1 Corneille substitua à ces deux vers les deux suivants :
Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges, De notre sang au leur font d'horribles mélanges.
Alfange est un mot espagnol qui signi6e tabre , cimeterre, coutelas; l'épé? était alors une arme inconnue aux Maures; en substituant alfange à épée, Corneille a donné à son expression plus de vérité. (Volt.)
Et la terre , et le fleuve , et leur flotte , et le port ,
Sont des champs de carnage où triomphe la mort.
0 combien d'actions , combien d'exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres,
Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il portoit,
Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit!
J'allois de tous côtés encourager les nôtres.
Faire avancer les uns et soutenir les autres ,
Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour,
Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour.
Mais enfin sa clarté montre notre avantage :
Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage;
En voyant un renfort qui nous vient secourir,
L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
Ils gagnent leurs vaisseaux , ils en coupent les câbles ,
Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables,
Font retraite en tumulte, et sans considérer
Si leurs rois avec eux peuvent se retirer.
Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte ;
Le flux les apporta, le reflux les remporte ,
Cependant que leurs rois engagés parmi nous,
Et quelque peu des leurs tous percés de nos coups,
Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
A se rendre moi-même en vain je les convie ;
Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas;
Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats .
Et que seuls désormais en vain ils se défendent,
Ils demandent le chef : je me nomme ; ils se rendent :
Je vous les envoyai tous deux en même temps ;
Et le combat cessa faute de combattants.
C'est de cette façon que , pour votre service...