ACTE V, SCÈNE F
Je t'en vois cependant faire si peu de compte , Que, sans rendre combat, tu veux qu'on te surmonte. Quelle inégalité ravale ta vertu?
Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu ? Quoi ! n'es-tu généreux que pour me faire outrage '.* S'il ne faut m'olTenser, n'as-tu point de courage? Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur ? Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre; Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre '.
D. RODRIGUE
Après la mort du comte, et les Maures défaits,
Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets?
Elle peut dédaigner le soin de me défendre ;
On sait que mon courage ose tout entreprendre ,
Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux
Auprès de mon honneur rien ne m'est précieux.
Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez croire,
Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,
Sans qu'on Tose accuser d'avoir manqué de cœur,
Sans passer pour vaincu , sans souffrir un vainqueur.
On dira seulement : « Il adoroit Chimène;
« Il n'a pas voulu vivre , et mériter sa haine ;
« Il a cédé lui-même à la rigueur du sort
(( Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort :
t^ Elle vouloit sa tête et son cœur magnanime ,
« S'il l'en eût refusé, eut pensé faire un crime.
« Pour venger son honneur il perdit son amour;
(( Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,
« Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie,
« Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. »
1 Ce vers est également adroit et passionné ; il est plein d'art , mais de cet art que la nature inspire; il me paraît admirable; mais le discours de Chimène est un peu trop long. (Volt.)
112 LE GID
Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat, Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat; Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire'.
CHIMÈNE
Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas,
Ta vie et ton honneur sont de foibles appas ,
Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche.
Défends-toi maintenant pour m'ôterà don Sanche.
Combats pour m'affranchir d'une condition
Qui me livre à l'objet de mon aversion.
Te dirai-je encor plus? Va, songe à ta défense,
Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;
Et si tu sens pour moi ton cœur encore épris.
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Adieu. Ce mot lâché me fait rougir de honte -,