‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 6 sur 229 · ACTE 1, SCÈNE III il · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCÈNE III il

Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur , Comme il le reconnoit.

LÉONOR

Pardonnez- moi, Madame , Si je sors du respect pour blâmer cette flamme. Choisir pour votre amant un simple chevalier! Une grande princesse à ce point s'oublier ! Et que dira le roi ? que dira la CastilleV Vous souvenez -vous bien de qui vous êtes fille?

Oui, oui, je m'en souviens; et j'épandrai mon sang Avant que je m'abaisse à démentir mon rang. Je te répondrois bien que, dans les belles âmes, Le seul mérite a droit de produire des flammes ' ; Et si ma passion cherchoit à s'excuser, Mille exemples fameux pourroient l'autoriser : Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage. Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage; Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du roi , Tout autre qu'un monarque est indigne de moi.

Quand je vis que mon cœur ne se pouvoit défendre, Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre ; Je mis, au lieu de moi, Chimène en ces liens, Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens. Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée Avec impatience attend leur hyménée; Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui. Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui ; C'est un feu qui s'éteint faute de nourriture ; Et , malgré la rigueur de ma triste aventure , Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari , Mon espérance est morte, et mon esprit guéri.

» UansGuillem de Castro, l'infante dit à Rodrigue : « Il n'est pas impossible au bonheur dei;aler des positions inégales, lor&c[ue la noblesse est la même. >>

48 LE Cil)

Je souffre cependant un tourment incroyable; Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable; Je travaille à le perdre, et le perds à regret. Et de là prend son cours mon déplaisir secret. Je suis au désespoir que l'amour me contraigne A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne. Je sens en deux partis mon esprit divisé : Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé. Cet hymen m'est fatal ; je le crains et souhaite ; Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite ; Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas. Que je meurs s'il s'achève, ou ne s'achève pas.

LÉONOR

Madame , après cela je n'ai rien à vous dire, Sinon que de vos maux avec vous je soupire : Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent. Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant Votre vertu combat et son charme et sa force , En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, Elle rendra le calme à vos esprits flottants : Espérez donc tout d'elle et du secours du temps; Espérez tout du Ciel : il a trop de justice Pour laisser la vertu dans un si long supplice.

l'infante.

Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.

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