‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 63 sur 229 · L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE · texte numérisé non relu

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE

Sèche tes pleurs, Ghimène, et reçois sans tristesse Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.

D. RODRIGUE

Ne vous offensez point, Sire, si devant vous Un respect amoureux me jette à ses genoux.

Je ne viens point ici demander ma conquête. Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête', Madame ; mon amour n'emploiera point pour moi Ni la loi du combat, ni le vouloir du roi. Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père, Dites par quels moyens il vous faut satisfaire. Faut-il combattre encor mille et mille rivaux , Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux , Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée , Des héros fabuleux passer la renommée?

Si mon crime par là se peut enfin laver, J'ose tout entreprendre, et puis tout achever. Mais si ce fier honneur, toujours inexorable , Ne se peut apaiser sans la mort du coupable , N'armez plus contre moi le pouvoir des humains ;

1 Rodrigue a oB'ert sa tète si souvent, que cette nouvelle offre ne peut plus produire le même effet. Les personnages doivent toujours conserver leur caractère , mais non pas dire toujours les mêmes choses. L'unité de caractère n'est belle que par la variété des idées. (Volt.)

i-22 LE CID

Ma tête est à vos pieds, vengez -vous par vos mains. Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible ; Prenez une vengeance à tout autre impossible. Mais, du moins, que la mort suffise à me punir : Ne me bannissez point de votre souvenir; Et, puisque mon trépas conserve votre gloire, Pour vous en revancher ' conservez ma mémoire , Et dites quelquefois, en déplorant mon sort : « S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort. »

Relève-toi, Rodrigue. 11 faut l'avouer. Sire, Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire ; Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr ; Et quand un roi commande, on lui doit obéir. Mais, à quoi que déjà vous m'ayez condamnée , Pourrez- vous à vos yeux souffrir cet hyménée '? Et quand de mon devoir vous voulez cet effort , Toute votre justice en est-elle d'accord? Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire. De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire , Et me livrer moi-même au reproche éternel D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel - ?

D, FERNAND

Le temps assez souvent a rendu légitime

Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime.

1 Le mot de revancher est devenu bas: on dirait aujourd'hui pour m'en récompenser. (Volt.)

2 11 semble que ces derniers beaux vers que dit Cliimène la justifient entièrement. Elle n'épouse point le Cid; elle fait même des remontrances au roi. J'avoue que je ne conçois pas comment on a pu l'accuser d'indécence, au lieu de la plaindre et de l'admirer. Elle dit à la vérité au roi : C'est à moi d'obéir ; mais elle ne dit pas : J'obéirai. Le spectateur sent bien pourtant qu'elle obéira ; et c'est en cela, ce me semble, que consiste la beauté du dénoùment.

La réponse du roi et les derniers vers qu'il prononce achèvent de justifier Corneille. Comment pouvait-on dire que Chimène était une fille dénaturée, quand le roi lui-même n'espère rien pour Rodrigue que du temps, de sa protection , et de la valeur même de ce héros? (Volt.)

Sors vainqueur d'un combat dont Chiméne est le prix

VCTK V. SC.KNK Mil 123

Rodrigue t'a gagnée , et tu dois être à lui ;

Mais, quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui ,

Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,

Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire.

Cet hymen dilTéré ne rompt point une loi

Oui, sans marquer de temps, lui destine ta foi.

Prends un an , si tu veux, pour essuyer tes larmes.

Rodrigue, cependant, il faut prendre les armes. Après avoir vaincu les Maures sur nos bords , Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts , Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre , Commander mon armée et ravager leur terre. A ce seul nom de Cid ils trembleront d'efîroi ; Ils t'ont nommé seigneur, ils te voudront pour roi. Mais, parmi tes hauts faits, sois-lui toujours fidèle ; Reviens- en, s'il se peut, encor plus digne d'elle ; Et par tes grands exploits fuis- toi si bien priser, Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.

D. RODRIGUE

Pour posséder Chimène, et pour votre service. Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse? Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer, Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.

D. FERNAND

Espère en ton courage, espère en ma promesse ;

Et, possédant déjà le cœur de ta maîtresse.

Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi,

Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi '.

1 Les reproches incontestables que l'on peut faire au Cid, sont: 1° le rôle de l'Infante, qui a le double inconvénient d'être inutile et de venir se racler mal à propos aux situations les plus intéressantes; 2° l'imprudence du roi de Castiile , qui ne prend aucune mesure pour prévenir la descente des Maures , quoiqu'il en soit instruit à temps, et qui par conséquent joue un rôle peu digne de la royauté ; 3» l'invraisemblance de la scène où don Saache apporte son épée à Chimène , qui se persuade que Rodrigue est mort , et persiste dans une méprise beaucoup trop prolongée ; 4" la violation fréquente de cette règle

12i LE CID

essentielle , qui défend de laisser jamais la scène vide, et que les acteurs entrent et sortent sans se parler et sans se voir; o° la monotonie qui se fait sentir dans toutes les scènes entre Chimène et Rodrigue, où ce dernier offre continuellement de mourir. Voilà, ce me semble, les vrais défauts qu'on peut blâmer dans la conduite du Cid; ils sont assez graves. Remarquons pourtant qu'il n'y en a pas un qui soit capital, c'est-à-dire qui fasse crouler l'ouvrage par les fondements, ou qui détruise l'intérêt. (Lv H.^rpe.)

Page 1