‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 64 sur 229 · FIN DU CID · texte numérisé non relu

FIN DU CID

Ce poërae a tant d'avantages du côté du sujet et des pensées brillantes dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au plaisir que leur a donné sa représentation. Bien que ce soit celui de tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le pins de licence , il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent pas à la dernière sévérité des règles; et, depuis 163(5 qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de l'imagination n'y ont rien fait voir qui en ait effacé l'éclat. Aussi a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies parfaites , et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les anciens et les modernes. Il les assemble même plus fortement et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe.

Une maîtresse que son devoir pousse à poursuivre la mort de son amant, qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumées que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme , une mère et son fils , un frère et sa sœur ; et la haute vertu , dans un naturel sensible à ses passions , qu'elle dompte sans les affolblir^ et à qui elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable, que cette médiocre bonté , capable d'une foiblesse , et même d'un crime , où nos anciens étaient contraints d'ari'êter le caractère le plus parfait des rois et des princes dont ils faisoient leurs héros, afin que ces taches et ces forfaits , défigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu, s'accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spec-

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tateurs , et fortifiassent l'horreur qu'ils avoient conçue de leur domination et de la monarchie.

Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion : Chimène fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par la douleur où elle se voit abîmée ; et si la présence de son amant lui fait faire quelques faux pas , c'est une glissade dont elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connoît si bien sa faute, qu'elle en avertit ; mais elle fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. 11 n'est point besoin qu'on lui reproche qu'il est honleu.x de souffrir l'entretien de son amant après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce n'est point une résolution si ferme qu'elle l'empêche de cacher son amour de tout son pouvoir lorsqu'elle est en présence du roi. S'il lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces paroles ,

Sors vainqueur d"iin combat dont Chimène est le prix ,

elle ne se contente pas de s'enfuir de honte au même moment ; mais sitôt qu'elle est avec Elvire, avec qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son amour tout ensemble, et demande au Ciel que le combat se termine

Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.

Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côlé de Rodrigue de peur d'être à don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit pas la protestation qu'elle a faite un peu auparavant , que, malgré la loi de ce combat et les promesses que le roi a faites à Rodrigue, elle lui fera mille autres ennemis s'il en sort victorieux. Ce grand éclat même qu'elle laisse faire à son amour après qu'elle le croit mort, est suivi d'une opposition vigoureuse à l'exécution de celte loi qui la donne à son amant, et elle ne se tait qu'après que le roi l'a différée et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe d'ordinaire pour une marque de con-

sentement; mais quand les rois parlent, c'en est une de contradiction. On ne manque jamais de leur applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de leur contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire, quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à s'excuser de leurobéir lorsque le temps en sera venu, et conserver cependant une espérance légitime d'un empêchement qu'on ne peut encore déterminément prévoir.

Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de tirer Rodrigue de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Cliimène. Il est historique, et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairoit au nôtre, et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de l'effet ; et ce n'étoit que par là que je pouvois accorder la bienséance du théâtre avec la vérité de l'événement.

Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse ont quelque chose qui choque la bienséance de la part de celle qui le soulfie. La rigueur du devoir vouloit qu'elle refusât de lui parler et s'enfermât dans son cabinet au lieu de l'écouter; mais permettez-moi de dire, avec un des premiers esprits de notre siècle , « que leur « conversation est remplie de si beaux sentiments, queplusieui's « n'ont pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont « toléré. » J'irai plus outre, et dirai que presque tous ont souhaité que ces entretiens se fissent ; et j'ai remarqué aux premières représentations que, lorsque ce malheureux amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une curiosité merveilleuse et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avoient à se dire dans un état si pitoyable. Aristùte dit « qu'il y a des absurdités qu'il faut laisser dans un « poëme quand on peut espérer qu'elles seront bien reçues, et il « est du devoir du poète, en ce cas, de les couvrir de tant de bril- « lants qu'elles puissent éblouir. » Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles pour partir de personnes

fort affligées ; mais, outre que je n'ai fait que la paraphraser de l'espagnol, si nous ne nous permettions quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion , nos poëmes ramperaient souvent, et les grandes douleurs ne mettroient dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas ! Pour ne déguiser rien , cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène, et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche , ne me plairoient pas maintenant. Ces beautés étaient de mise en ce temps-là, et ne le seroient plus en celui-ci. La première est dans l'orgueil espagnol, et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait effet en ma faveur ; mais je ferois scrupule d'en étaler de pareilles à l'avenir sur notre théâtre.

J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'Infante et le roi ; il reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce dernier agit, qui ne paroît pas assez vigoureuse , en ce qu'il ne fait pas arrêter le comte après le soufflet donné, et n'envoie pas des gardes à don Diègue et à son fds. Sur quoi on peut considérer que don Fernand étoit le premier roi de Castille , et ceux qui en avoient été les maîtres avant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'étoit peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume pour le pouvoir faire. Chez don Guillem de Castro, qui a traité ce sujet avant moi, et qui devait mieux connoître que moi quelle étoit l'autorité de ce premier monarque de son pays , le soufflet se donne en sa présence, et en celle de deux ministres d'État qui lui conseillent , après que le comte s'est retiré fièrement et avec bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies, qui se pourraient révolter et prendre parti avec les Maures dont son État est environné. Ainsi il se résout d'accommoder l'affaire sans bruit, et recommande le secret à ces deux ministres qui ont été seuls témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien fondé aie faire agir plus mollement qu'on ne le feroit en ce temps-ci, où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il fasse une chose bien grande de ne jeter point l'alarme de nuit dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures, puisqu'on faisoit bonne garde sur les murs et sur le port ; mais il est inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de laisser

tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle est plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat , qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela paroit en ce qu'après la victoire de Rodrigue il n'en e.xige pas précisément l'effet de sa parole , et la laisse en état d'espérer que cette condition n'aura point de lieu.

Je ne puis dénier que la règle des vingt-quatre heures presse trop les accidents de cette pièce. La mort du comte et l'arrivée des Maures s'y pouvoient entresuivre d'aussi près qu'elles font, parce que cette arrivée est une surprise, qui n'a point de communication ni de mesure à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi du combat de don Sanche , dont le roi étoit le maître, et pouvoit lui choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur défaite avuit assez fatigué Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux ou trois jours de repos ; et même il y avoit quelque apparence qu'il n'en étoit pas échappé sans blessures , quoique je n'en aie rien dit, parce qu'elles n'auroient fait que nuire à la conclusion de l'action.

Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au roi la seconde fois, l lie l'avoit fait le soir d'auparavant , et n'avoit aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour importuner le roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle ne pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui auroit donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser de nouveau; mais les vingtquatre heures ne l'ont pas permis. C'est l'incommodité de la règle. Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas moins donné de gêne en cette pièce.

Je l'ai placée dans Séville , bien que Fernand n'en ait jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont l'armée ne pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement jusque-là; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque

probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu même.

Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir le défaut que j'ai marqué ailleurs, et qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être appelés dans la pièce ni directement ni indirectement par aucun acteur du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de l'auteur espagnol. Rodrigue, n'osant plus se montrera la cour, les va combattre sur la frontière, et ainsi le premier acteur les va chercher et leur donne place dans le poëme ; au contraire de ce qui arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service d'importance qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde incommodité de la règle dans cette tragédie.

Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène en scène ; et tantôt c'est le palais du roi , tantôt l'appartement de l'infante , tantôt la maison de Chimène , et tantôt une rue ou place publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées ; mais pour celles qui ont leur liaison ensemble comme les quatre dernières du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à toutes. Le comte et don Diègue se querellent au sortir du palais, cela se peut passer dans une rue ; mais, après le soufflet reçu , don Diègue ne peut pas demeurer dans cette rue à faire ses plaintes , en attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt environné du peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi, il serait plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met l'Espagnol, pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en ce cas il faudroit délier les scènes comme il a fait. En l'état où elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre, et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer qu'elles marchent; ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce qu'ils échapperoient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le comte , sortant du palais du roi , avancent toujours en se querellant, et sont ari'ivés devant la maison de ce premier, lorsqu'il reçoit le soufflet qui l'oblige à y entrer pour

y chercher du secours. Si cette fiction poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique, et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense, elles offres de service que lui font les premiers amis qui s'y rencontrent , sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier, mais que, ces menues actions ne servant de rien à la principale, il n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse sur la scène. Horace l'en dispense par ces vers :

Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor... Pleraque negligat.

Et ailleurs :

Semper ad eventum festinet.

C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don Diégue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il avoit chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y accompagnoient, et même que quelques autres le cherchoient pour lui d'un autre colé; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout l'intérêt à l'action ; ces sortes d'accompagnements , dis-je, ont toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir.

Les funérailles du comte éloienl encore une chose fort embarrassante, soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce , soit que le corps ait demeuré en présence dans son hôtel, en attendant qu'on y donnât ordre. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention et rempli l'auditeur d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son imagination par mon silence , aussi bien que le lieu précis de ces quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure que cet artifice m'a si bien réussi , que peu de personnes ont pris garde à l'un ni à l'autre , et que la plupart des spectateui's, laissant emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en ce poëme , ne se sont point avisés de réfléchir sur ces deux considérations.

J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit.

C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit don Diègue , et cacher aux yeux la mort du comte , afin d'acquérir et de conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait à un vieillard chargé d'années et de victoires les jette aisément dans le parti de l'offensé, et cette mort qu'on vient dire au roi tout simplement, sans aucune narration touchante , n'excite point en eux la commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant , qu'ils ont vu forcé parce qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité , malgré l'intérêt et la tendresse de son amour.

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