‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 70 sur 229 · CAMILLE, JULIE · texte numérisé non relu

CAMILLE, JULIE

CAMILLE

Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne! Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne , Et que, plus insensible à de si grands malheurs , A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? De pareilles frayeurs mon âme est alarmée : Comme elle je perdrai dans l'une et l'autre armée. Je verrai mon amant, mon plus unique bien- , Mourir pour son pays, ou détruire le mien ; Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine , Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine. Hélas!

JULIE

Elle est pourtant plus à plaindre que vous : On peut changer d'amant, mais non changer d'époux». Oubliez Curiace, et recevez Valère,

versation. La tragédie ne permet pas qu'un personnage paraisse sans une raison importante... Sabine n'a pas une raison assez forte de s'en aller...

Cette idée d'entretenir Julie domine l'intérêt... Il eût été plus théâtral et plus intéressant que Sabine eût reproché à Camille sa joie, et que Camille lui en eût expliqué la cause. (Volt.)

1 A cacher. La grammaire exige pou>- cacher.

2 Uon plus unique, dans le sens du mot latin unicun , qui signifie quelquefois chéri, cher :

Tibi ille unicus, mi etiam nnico magis unicus. (Plaot.)

3 La tragédie descend ici au ton de la comédie. Cette subtilité d'ailleurs est bien froide; il faut d'autres consolations à la véritable douleur. On trouve quelquefois des choses semblables dans le théâtre grec : Sophocle fait dire à Antigone : « Qu'un époux vienne à mourir, j'en puis trouver un autre; mais « quand mon père et ma mère reposent dans la tombe, la perte d'un frère n'est " plus réparable. »

Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire , Vous serez toute nôtre , et votre esprit remis N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis.

CAMILLE

Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes. Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, J'aime mieux les souffrir que de les mériter.

JULIE

Quoi! vous appelez un crime un change raisonnable?

Quoi ! le manque de foi vous semble pardonnable'?

JULIE

Envers un ennemi qui peut nous obliger?

CAMILLE

D'un serment solennel qui peut nous dégager!

JULIE

Vous déguisez en vain une chose trop claire ; Je vous vis encor hier entretenir Valère, Et l'accueil gracieux qu'il recevait de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux.

CAaHLLE,

Si je l'entretins hier et lui fis bon visage -,

N'en imaginez rien (ju'à son désavantage ^ ;

De mon contentement un autre était l'objet.

Mais, pour sortir d'erreur, sachez-en le sujet.

Je garde à Curiace une amitié trop pure

Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime paijure.

11 vous souvient qu'à peine on voyait de sa sœur Par un heureux hymen mon frère possesseur, Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père

' Voila la première de ces belles répliques qui abondent dans Corneille.

2 Faire bun visage est du discours le plus familier. (Volt ;

3 Tout cela est d'un style un peu bourgeois. (Volt.)

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