‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 88 sur 229 · SCENE II ' SABINE, JULIE · texte numérisé non relu

SCENE II ' SABINE, JULIE

SABINE

En est-ce fait, Julie? et que m'apportez-vous?

Est cela mort d'un frère, ou celle d'un époux?

Le funeste succès de leurs armes impies

De tous les combattants a-t-il fait des hosties'?

Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs ,

Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs?

JULIE

Quoi! ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore?

SABINE

Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore? Et ne savez-vous pas que de cette maison Pour Camille et pour moi l'on fait une prison ? Julie, on nous renferme ; on a peur de nos larmes : Sans cela nous serions au milieu de leurs armes ;

1 Ces quatre derniers vers semblent dignes de la tragédie ; mais ce monologue ne semble qu'une amplification. (Volt.)

î Cette seconde scène n'est mise ici que pour gagner du temps ; nous attendons avec inquiétude la nouvelle du combat. Mais autant la première scène a refroidi les esprits, autant cette seconde les échauffe : pourquoi? C'est qu'on y apprend quelque chose de nouveau et d'intéressant. (Volt.)

3 Hostie ne se dit plus , et c'est dommage ; il ne reste plus que le mot de victime. (Volt.)

Ce mot hotlie, si bien employé ici, l'est encore mieux dans Polyeucte, à cause du caractère religieux de la pièce ;

Cette seconde hottie est digne de ta rage.

Et par les désespoirs d'une chaste amitié' Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.

JULIE

Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle;

Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle.

Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer,

On a dans les deux camps entendu murmurer.

A voir de tels amis, des personnes si proches,

Venir pour leur patrie aux mortelles approches,

L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur ;

L'autre d'un si grand zèle admire la fureur;

Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale.

Et tel l'ose nommer sacrilège et brutale.

Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix ,

Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix;

Et, ne pouvant souffrir un combat si barbare,

On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare.

SABINE

Que je vous dois d'encens, grands dieux qui m'exaucez!

JULIE

Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez : Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre ; Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre. En vain d'un sort si triste on les veut garantir. Ces cruels généreux n'y peuvent consentir. La gloire de ce choix leur est si précieuse, Et charme tellement leur âme ambitieuse. Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux. Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux. Le trouble des deux camps souille leur renommée.

1 On n'emploie plus aujourd'hui désespoir au pluriel ; il fait pourtant un trèsbel effet. Mes de'plaùirs , mes craintes , mes douleurs, mes ennuis, disent plus que mon déplaisir , ma crainte, etc. Pourquoi ne pourrait-on pas dire mes désespoirs , comaie on dit mes espérances? Ne peut-on pas désespérer de plusieurs choses , comme on peut en espérer plusieurs? (Volt.)

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