SCENE I
SABINE
Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces ' ; Soyons femme d'Horace, ou sœur des Curiaces : Cessons de partager nos inutiles soins ; Souhaitons quelque chose et craignons un peu moins. Mais las! quel parti prendre en un sort si contraire? Quel ennemi choisir d'un époux ou d'un frère ? La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux , Et la loi du devoir m'attache à tous les deux. Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres; Soyons iemme de l'un ensemble et sœur des autres ; Regardons leur honneur comme un souverain bien ; Imitons leur constance, et ne craignons plus rien. La mort qui les menace est une mort si belle , Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle. N'appelons point alors les destins inhumains ; Songeons pour quelle cause et non par quelles mains : Revoyons les vainqueurs sans penser qu'à la gloire Que toute leur maison reçoit de leur victoire ;
1 Ce monologue de Sabine est absolument inutile, et fait languir la pièce. Les comédiens voulaient alors des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle des femmes. Les auteurs avaient cette complaisance pour elles. (Volt.)
Ce monologue est curieux par la subtile logique qui y règne. 11 se divise en deux parties, dont l'une est la réfutation de l'autre. Du reste, chaque pensée prise isolément a de l'énergie et de l'éclat.
Et, sans considérer aux dépens de quel sang
Leur vertu les élève en cet illustre rang,
Faisons nos intérêts de ceux de leur famille :
En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille,
Et tiens à toutes deux par de si forts liens.
Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens.
Fortune, quelques maux que ta rigueur m'envoie,
J'ai trouvé le moyen d'en tirer de la joie ,
Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur,
Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
Flatteuse illusion, erreur douce et grossière. Vain effort de mon âme, impuissante lumière De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir, Que tu sais peu durer et tôt t'évanouir ! Pareille à ces éclairs, qui dans le fort des ombres Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres', Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté Que pour les abîmer dans plus d'obscurité. Tu charmois trop ma peine, et le Ciel, qui s'en fâche, Me vend déjà bien cher ce moment de relâche. Je sens mon pauvre cœur percé de tous les coups Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux. Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose, Je songe par quels bras et non pour quelle cause, Et ne vois les vaiqueurs en leur illustre rang Que pour considérer aux dépens de quel sang. La maison des vaincus touche seule mon âme ; En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme. Et tiens à toutes deux par de si forts liens Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens.
1 La tragédie admet les métaphores , mais non pas les comparaisons : pourquoi, parce qne la métaphore, quand elle est naturelle, appartient à la passion; les comparaisons n'apjiartiennent qu a l'esprit. (Volt.)
Remarquons que ces vers sont pittoresques : chose rare dans Corneille et très-ordinaire dans Racine. ,