ACTE lU, SCÈNE V
Mais quand on peut sans honte être sans fermeté , L'affecter au dehors c'est une lâcheté : L'usage d'un tel art nous le laissons aux hommes , Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes. Nous ne demandons point qu'un courage si fort S'abaisse , à notre exemple, à se plaindre du sort : Recevez sans frémir ces mortelles alarmes ; Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes ; Enfin , pour toute grâce en de tels déplaisirs, Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.
LE VIEIL HORACE
Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,
Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre ,
Et cèderois peut-être à de si rudes coups,
Si je prenois ici même intérêt que vous ;
Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères ,
Tous trois me sont encor des personnes bien chères ;
Mais enfin l'amitié n'est pas de même rang ,
Et n'a point les effets de l'amour ni du sang;
Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
Sabine comme sœur, Camille comme amante ;
Je puis les regarder comme nos ennemis ,
Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.
Ils sont, grâce aux dieux, dignes de leur patrie ,
Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie;
Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié,
Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.
Si par quelque foiblesse ils l'avoient mencliée ,
Si leur haute vertu ne l'eût répudiée,
Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement'
De l'affront que m'eût fait ce mol consentement.
1 Ce discours du vieil Horace est plein d'un art d'autant plus beau qu'il ne parait pas. On ne voit que la hauteur d'un Romain, et la chaleur d'un vieillard qui préfère l'honneur à la nature : Kais cela même prépare tout ce qu il dit dans la scène suivante; c'est là qu'est le vrai génie. (Volt.)
Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres,
Je ne le cèle point, j'ai joint mes vœux aux vôtres.
Si le Ciel pitoyable eût écouté ma voix ,
Albe seroit réduite à faire un autre choix ,
Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces ,
Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces;
Et de l'événement d'un combat plus humain
Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain.
La prudence des dieux autrement en dispose ' ;
Sur leur ordre éternel mon esprit se repose ;
Il s'arme en ce besoin de générosité.
Et du bonheur public fait sa félicité.
Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines,
Et songez toutes deux que vous êtes Romaines;
Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor :
Un si glorieux titre est un digne trésor.
Un jour, un jour viendra que par toute la terre
Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre ,
Et que, tout l'univers, tremblant dessous ses lois ,
Ce grand nom deviendra l'ambition des rois.
Les dieux à notre Énée ont promis cette gloire.