‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 132 sur 153 · SUR PEINES D'AMOUR PERDUES · texte numérisé non relu

SUR PEINES D'AMOUR PERDUES

et, bien plus, une lettre d'amour » remise en secret , une vraie lettre d'amour; «r autant de rimes galantes qu'on en peut entasi> ser dans une feuille de papier écrite des deux côtés , et sur » la marge et partout. » C'est ainsi que la princesse de France parle de cette missive ; elle s'y connaît. Ce n'est pas la première lettre d^amour qu'elle reçoit. Elle les lit, mais elle n'y répond pas.

» Que diront les seigneurs de la cour de Navarre , lorsqu'ils sauront que leur roi a si promptement violé toutes ses promesses? Ce qu'ils diront! demandez, si vous l'aimez mieux, ce que dira le roi lorsqu'il apprendra que chacun de ses anachorètes est devenu aussi parjure que lui. L'esprit de Rosaline a séduit Byron ; la grâce de Catherine a captivé Dumaine ; Longueville a mis sa vie aux pieds de la belle Marie. L'amour n'a pas voulu permettre qu'on le bravât à ce point; il a détruit toute cette ThébaSde, comme un château de cartes, en soufflant dessus. Ses seigneurs ont capitulé secrètement, mais le mystère se découvre; aussi coupables les uns que les autres, ils se pardonnent mutuellement, et leurs orgueilleuses conquérantes, pour leur faire expier leurs projets insensés de retraite, ajournent leur bonheur. Cependant il se pourrait bien que la rigueur de xes belles vint à s'adoucir, si la mort du roi de France n'imposait à la princesse et aux dames de sa cour le deuil d'une année.

» La princesse de France ressemble à ces spirituelles et mignardes femmes du Déeaméron de Boccace , ou de VHepiamé' ran de la reine Marguerite ; elle a leur esprit subtil et raisonneur; elle aime les vives réparties et les jeux de mots brillants. Elle possède tout le charme de la coquetterie , mais d'une coquetterie honnête et réservée , ainsi qu'il convient à une noble fille. Accoutumée aux hommages des cours, elle sait se défendre de la séduction. Elle a une grande expérience des choses, sans que sa vertu en ait le moins du monde souffert. La princesse de France rappelle toutes ces femmes élégantes et souveraines par leur beauté, qui embellissent notre histoire, et brillent comme des diamants autour de la vieille monarchie.

D Quelle incroyable variété Sbakspeare a déployé dans ses

caractères de femmes I Juliette I alouette matinale qui, levée

dès l'aurore, gazouillez au balcon avec votre amant; Desde-

mona, colombe plaintive entre les serres d'un noir vautour;

Ophélia, modeste nymphe qu'un ff#a?e impétueux entrutne danisoncoura; Perdita, rosede» boi» aimée du rossif^nol; CordeUa » saule au rameau mélancolique qui abritez la blanche tête d'un vieillard délaissé ; et tous , sombre lady Macbeth , ua poignard à la main comme l'antique Melpomène; et vous , lady Anne, vase d'or où le roi Richard UI verse si aisément lepoi*» son de ses louanges; toutes enfin, admirables dans votre nature, ou gracieuse ou terrible 9 vous résumeiE sans contredit la plus complète expression du oœur féminin à laquelle le génie d'un homme ait jamais pu atteindre ! Shakspeare a tracé des por t r ai ts immortels comme la nature. On ne peut plus que tremper la plume dans ses couleurs.

» Les comédies de Shakspeare, qui sont loin d*étre empreintes de la réalité de ses drames , possèdent un charme qu'on ne retrouve pas ailleurs. On pardonne à Tabus de l'esprit en fa* veur de la grâce et de l'imagination. Leur lecture produit Tef* fet de ces rêves heureux où vous vous sentez enlever par des ailes légères, et où vous planez sur des jardins embaumés comme une ombre élyséenne. Ces comédies ne sont guère faites pour être jouées devant des hommes occupés des intérêts de la vie. Il leur faudrait pour spectateurs les juges charmants d'une ancienne cour d'amour. Elles ressemblent un peu à ces héroî* nos de TArioste^ chevauchant par monts et par vaux» cou*rant les aventures, dormant à la belle étoile, poursuivant et fuyant leurs amants , intrépides et sûres comme des guerriers , mais toii^ours femmes à l'occasion. Quelques-unes , plus idéales encore , poétiques descendantes de Chaucer et de Spenser» semblent avoir été imaginées pour amuser Tiiania » la reine des fées; on les dirait tissucs avec des ailes de papillons par un sylphe ingénieux. »

UiPPOLTTE LUCAS.

SUR LA DOUZIÈME NUIT. 6t3

COMME IL vous PLAIRA,

OU

LA DOUZIÈME MUIT.

rRAOt-coaitofB.

Sébasiiea et Viola sont deux jameaux dont la ressemblance est telle, que^ lorsque la sœur revêt les babîtsde sod frère^ on la prend pour lui. Dans un voyage sur mer, la tempête brise leur navire ; ils sont sauvés séparément , Viola par le ca|Mtaine de réquipage qui parvient à gagner la côte à Taide de la chaloupe ^ et Sébastien par un pirate , au moment où, porté 8or un débris» le jeune homme Initait au milieu des flots courroucés» Viola aborde en IUyrie« Dans le désir d'aller à la recherche de son frère qu'elle espère avoir été sauvé, elle prend des habits d*homme ; et> par la protection du capitaine qui la guide, elle entre , en qualité de page , au service du duc Orsino. Celui-ci est passionnément amoureux de la beUe et vertueuse comtesse Olivia , qui ne veut recevoir ni le duc ni ses présents. Ce-r pendant l'amoureux Orsino se flatte que son nouveau page, » dont la figure ingénue^ les lèvres vermeilles et la voix » douce et tendre conviendraient mieux à une femme qu'à mi- » homme^» sera plus propre que tout autre à. se faire écouter de la èhaste Olivia. Cesario (/c'est le nom qu'a pris Viola) par* vient en effet à exécuter les ordres de son maître. Il plaide sa cause avec une chaleur d'autant plus généreuse, que le faux page a con^u lui-même une vive passion pour le jeune dua dont il porte à regret les amoureux messages. Les instances de l'aimable dame le rappellent plus d'une fois dans cette maison,, où nul homme ne devait pénétrer ; et ces visites» dans lesquelles Olivia laisse voir sa tendre faiblesse » amènent la comtesse à

une résolution subite , celle de mettre fin à cette situation équivoque , en offrant sa main au jeune messager d'un amant qu'elle ne peut ni ne veut écouter.

Cesario ( Viola ). ^ a Chère dame , laissez-moi voir votre visage ! •

OlMa. — Avez-vous quelque commission de votre maître à négocier avec mon visage? Mais bous allons tirer le rideau , et vous montrer le portrait. Regardez ^ monsieur, voilà ce que vous direz que j'étais quand vous m'avez vue : n'est-il pas bien fait ? » ( Elle relève êon vaUe. )

Olivia est une de ces organisations à la fois tendres et fières, délicates et romanesques , qui , formées pour l'amour et retenues par les difficultés de faire un choix, hésitent longtemps, balancent , s'enveloppent de mille précautions , et finissent le plus souvent par recevoir du hasard l'impression puissante qui doit décider de leur sort. La naissance d'Olivia , ses richesses , sa beauté, l'ont rendue l'objet des adorations de mille amants, parmi lesquels se distingue, par l'ardeur de sa passion, Orsino, duc d'Illyrie. Pour échapper à ces împortunîtés , la charmante fille fuit le monde; et la mort d'un frère tendrement aimé est le motif apparent de cette austère retraite. Elle a déclaré que, a de sept ans, nul homme ne jouira de sa vue; que, comme » une religieuse cloîtrée , elle ne marchera que sous le voile; » qu'elle arrosera chaque jour une fois le pavé de sa chambre n de larmes amères , pour se livrer sans contrainte au regret » que lui cause un frère qui n'est plus , et dont sa tendresse 0 veut entretenir l'image dans son triste souvenir. » Malgré cette sévérité apparente, Olivia est dans son intérieur pleine de douceur et de bonté; elle traite ses gens sans hauteur, et même avec une sorte de familiarité ; elle supporte avec indulgence les espiègleries d'une soubrette étourdie , les hardiesses d'un bouffon assez impertinent, et les incartades d'un parent qui vit près d'elle , et dont les penchants ignobles et les mœurs grossières contrastent étrangement avec la délicatesse et l'élévation d'âme de sa charmante nièce. A ces qualités aimables Olivia en réunit d'autres non moins précieuses : « elle sait » gouverner sa maison avec sagesse , régir ses biens , prendre » en main les affaires, et les expédier avec la suite, la prudence w et la fermeté que l'on remarque dans toute sa conduite. »

Pourtant cette fermeté, cette prudence » cette stabilité , se trouvent mises en défaut d'une manière inopinée; et la femme qui , pour fuir Tamour, s'est condamnée à la plus profonde retraite , qui a dédaigné les hommages d'un prince souverain, s'éprend tout à coup de la figure d'un jeune page chargé pour elle d'un message d'amour.

Après avoir consenti à lever son voile , elle s'amuse à ques* tionner l'aimable enfant sur sa naissance et sa patrie ; en l'écoutant , elle oublie sa réserve , et tout en se disant dans son trouble : « Gomment peut-on prendre si vite la contagion ?» la tendre et prudente Olivia s'abandonne à l'événement, au risque du repos de toute sa vie ; car cet amour impérieux, violent, qui s'empare si soudainement de tout son être, n'est qu'une déception, une erreur : Cesario , le jeune page , n'est ; comme elle, qu'une faible et tendre femme.

Dans l'intervalle de ces différentes scènes , il s'en troave d'autres d'un genre moins élevé, et dont Shakspeare s'est servi avec beaucoup d'art pour égayer l'action. Des caractères pris surnature, à.la manière de ce grand maître, viennent contraster par leur vulgarité bouffonne avec ceux des principaux héros de la pièce. C'est un sir Toby, oncle d'Olivia , buveur déterminé et railleur sans esprit , qui veut faire épouser à sa nièce l'un de ses amis, sir André, espèce de Gassandre, à la fois querelleur et poltron ; c'est Malvolio, intendant de la comtesse, autre imbécile plein de son importance , et dont la ridicule vanité fournit les scènes les plus plaisantes de la pièce. Pour se venger de ses impertinences , les autres domestiques, à la tôte desquels se trouve la malicieuse et spirituelle Marie, soubrette de la comtesse, forment contre l'intendant un complot auquel sir Toby et son ami ne dédaignent pas de s'adjoindre. Une lettre écrite par la soubrette dans un style très-emphatique persuade à Malvolio que la comtesse est éprise de lui. La scène du jardin, et le monologue de Malvolio en lisant et commentant cette lettre , sont du meilleur comique. L'humeur railleuse 'de sir Toby s'exerce également sur son ami sir André, dont il stimule le faux courage en lui désignant le page comme un rival et l'obstacle à ses projets près d'Olivia. Un cartel , vrai chef» d'oeuvre de balourdise , est écrit par la pauvre dupe au soi-disant jeune homme; mais celui qui l'a poussé à celte extrémité ne remet point la lettre, de peur que le page

ne detfne aa style à quelle espèce d'homme il a âil^ife; et lir Toby , dans Fespoir d'une scène amusante, se contente de faire sayoir au page que son adversaire est l'homme le plus sanguinaire et le plus habile de toute la contrée» La renc(mtre a lieu, quoique Viola, toi^ours soua les habits de page , ne puisse comprendre la nécessité de se battre ayeo un homme qu'elle n'a jamais vu. Au moment où elle tire Tépée d'une manière fort craintive, elle est secourue par Antonio le pirate» qui, trompé par ses habits et sa ressemblance ayec Sébastien » la prend pour son jeune protégé, qui vient d'arriver ainsi que lui en lilyrie. lien résulte un quiproquo fort embarrassant de part et d'autre; et des officiers de justice qui ont reconnu le pirate, dont la tête a été mise à prix pour d'anciennes déprédations, arréteni celui*ci-au nom du duc*

Cependant le véritable Sébastien i qui cherche partout AotO" nio, vient jeter une nouvelle confusion dans ces événemeois; on le prend pour le faux page ; et sir André» qui le retrouve près de la demeure d'Olivia , en croyant n'avoir rien à craiodre de sa valeur» le maltraite et lui donne un soufflet. Le bouillant jeune homme tire son épée : un combat s'engage entre lui et sir Toby» accouru au secours de son ami ; mais dans le moment Olivia» avertie par le bouffon du danger qui menace celui qu'elle aime» accourt éperdue et trompée comme les autres; elle interrompt le combat , cherche , par des mots pieioa ^^ tendresse et d'effroi, à calmer celui qu*eile croit Gesario; elle le conjure d'entrer chez elle» Le jeune homme » surpris et rafi tout à la fois, cède à de si douces instances, et prie le ciel que « le délicieux songe, si c'en est un » puisse durer toiyours* » Dans les scènes suivantes, Olivia, charmée de voir lo jeune pags répondre à ses sentiments» lui montre touCson amour; et; àc peur de le voir changer de façon dépenser» elle lui propose dunir en secret son sort au sien, jusqu'à ce que les circoDSiaoces leur permettent de rendre cette union publique. L'heureux Sébastien consent à tout} et un prêtre bénit ce mariage pr^' cipité.

Cependant le duc, suivi de Viola» vient interroger le pir*^/' qu'on lui a amené. Viola reconnaît en lui l'homme qui l'a d*îl|* vrée des chances funestes d'un combat avec sir André; ma»* Antonio, qui le prend pour Sébastien, l'accable de reprocher pour avoir feint de ne pas le reconnaître dans cette r^^'

contre. Olivia, mancK^e paf le duc, abrite; Trompée k la vue de Viola qu'elle croit ôtre celui auquel elle vient de s'unir, et qu'elle a conjuré do garder la maison jusqu'à son retour elle s'écrie : « Cesario , vous tenez mal votre promesse I » Orsino, auquel ces paroles révèlent un rival dans celui qu'il regardait comme un fidèle confident, entre en fureur, et menace de faire périr l'indigné objet qui lui a été préféré. Loin de s'effrayer, Viola, le faux pa^e, tépond avec douceur * que tout prêt, tout D joyeux et tout dévoué, il subira volontiers mille morts pour ii rendre le repos à l'âme de sdn mattre. d

-- « Cesario , ou vas-tu? » s'écrie Olivia.

-:- Sut les pas de celai que j'aime plus que moi-même, répond Viola, plus que je n'aime ma vie, mille fois plus que je n'aimerai jamais une femme jd

Olivia reproche tendrement au faux Gesftiid sa eoââdlte| elle lui rappelle le lien récent qui les unit, appelle en témoignage le prêtre qui l'a formé, et celui-ci vient confirmer la vérité.

- Le duc irrité, mais généreux i repousse alors Viola qui veut le suivre : «Adieu, lui dit-il, prends-la I mais songe à conduire » tes pas de manière à éviter ma présenceliD

Dans ce moment sir André* la tête ensanglantée» arrive en criant : « Qu'on se hâte de porter du secours à sir Toby, qui » vient d'être blessé par un enragé page nommé Cesario.» Celuici se présente alors ; il demande pardon à Olivia du malheur qu'il a causé en défendant sa vie contre d'injustes attaques* La vue des deux jumeaux et le témoignage d'Antonio expliquent toutes ces méprises; le frère et la sœur se reconnaissent» Olivia retrouve l'époux qu'elle avait choisi , et le duc, qui n'a pas oublié le dévouement de la tendre Viola, la récompense en la faisant duchesse dlltyrie.

Telle est la rapide evqoiflse de cette pièce à laquelle Shakspeare a donné le titre de la douzième Nuit, et qui est probablement une aUusloo an recueil des nouvelles italiennes de Bandello , auquel il a emprunté le fond de son sujet* « Quoi qu'il en soit^ dit M. Amédée Pichot, dan» sa notiee placée en tète de la douzième Nuiêf on y trouve un heureux mélange de sentiment et de gaieté, qde les Anglais appellent humour; et

tout contriboe à rendre cette comédie une des plus agréables de Shakspeare. »

ËUSB VOIAKT.

Viola est rhérotne de cette pièce. Seule et sans protection dans un pays étranger, elle est admise , en qualité de page, chez Orsino, duc d'IUyrie, qu'elle trouve en proie à une passion chevaleresque pour Olivia, et à un |;oùt dominant pour la musique. Malgré cette disposition du duc et tout ce que son caractère offre de fantastique , le cœur de Viola s'éprend d'un véritable amour pour lui. C'est daus cette pénible situation que , comblée des bontés du duc , elle est choisie pour son confident, et pour être auprès d'Olivia Tinterprète de ses tourments. Après que le duc a fait connaître à Viola tout son amour pour Olivia , il lui demande s*il connaît ce sentiment. Le page répond qu'il aime une personne semblable au duc par la figure et par Tâge.

Le due, — a Approche , jeune homme ; si tu aimes jamais y dans les doux transports de ton ftme soùviens-toi de moi, car tous les vrais amants sont tels que je suis, changeants et volages, excepté dans la constante pensée de Tobjet aimé... Comment trouves-tu cet air?

{On vient d^enlendre une symphonie.) Viola. — Il retentit comme un écho dans le cœur où régne Tamour.

Le duc. — Tu parles en maître; je gagerais ma vie que tout jeune que tu es, ton œil s'est fixé sur quelque objet qui le charme; n'est-il pas vrai?

Viola. — Vous ne vous trompez pas.

Le due, — Quelle femme est-ce?

Viola, ^ Elle vous ressemble.

Leduc, •» Elle n'est donc pas digne de toi..... Quel âge a« t-elle?

Viola. — A peu près le vôtre^ seigneur. Le duc. — Elle est trop ftgée, par le ciel! Qu'une femme choisisse toujours un époux plus âgé qu'elle , c'est le moyen qu'elle soit plus assortie à son époux et plus sûre de conserver sa place dans son cœur; car, mon enfant, nous avons beau vanter notre sexe , nous sommes plus étourdis , plus flottants dans nos caprices ; nous sommes plus aisément emportés par

le désir et par rinconstance; notre amoar 8*U86 et se perd plus vite que celui des femmes*

Viola. — - Je le crois ainsi , seigneur.

Le due. -— Aie donc soin que ton amante soit plus jenoe que toi» ou ton afifectionne pourra tenir et durer. Les femmes sont comme les roses : leur fleuri une fois épanouie , tombe dans l'espace d'une heure.

Viola. — - Il n'est que trop yrai que c'est là le sort qui les at* tend.

Le duc.-— N'établis aucune comparaison entre l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi et celui que j'éprouve pour Olivia.

Viola. — Je connais trop bien l'amour qu'ont les femmes pour les hommes. Je vous assure qu'elles ont un cœur aussi sincère que nous. Mon père' avait une fille qui aimait , comme moi... si j'étais femme, j'aimerais votre altesse.

Le duc. — Et quelle est son histoire ?

Viola. — Jamais elle n'a déclaré son amour » mais elle a tenu sa passion cachée comme le ver dans le bouton; elle dévorait les roses de ses joues ; pâle et mélancolique y elle était tranquille comme la Patience sur un monument, souriant à la Douleur. N'était-ce pas là de Famour, seigneur? Nous autres hommes , nous pouvons en dire et en jurer davantage; mais, en vérité , nos démonstrations vont plus loin que notre volonté , car toujours nous prouvons beaucoup dans nos serments et bien peu dans notre amour.

Leduc. — Mais ta sœuf^est-elle morte de son amour?

Viola. — Vous voyez en moi tout ce qui reste d'enfant dans

la maison de mon père Je ne sais maintenant, seigneur, si

j'irai trouver cette dame ?»

Que cette position de Viola est embarrassante I elle est forcée de faire taire son orgueil de femme, et de martyriser constam* ment son cœur, en cachant soigneusement le trait qui le déchire. Viola soutient cette douloureuse épreuve , et, sous son habitde page, elle éveille l'amour dans l'àme d'Olivia et la jalousie dans celle d'Orsino.

Sa situation est dès Jors très-déUcate ; que de tourments et de persécutions n'a-t-elle pas à éprouver ? Viola se conduit avec autant de modestie que d'esprit pour se tirer de ce double

écuéil. Sa ^oatîoti ilotis conduit à parler de la différetiee de son caractère et de celui de Rosalinde. L^humeur capriciease que conserve celle-ci, libre et sans reproche, au milieu de la forêt des Ardennes, ne saurait eon?eoîr à Viola» qui doit aroir A partager cet enjouement caractéristique d'un page. Malgré son dégulséradnl , cependant ^ les tendres aentiments de m sexe percent toujours. La timidité féminine ne lui permet pas d'affecter tin coiîrage qne son costume semble annoncer; la répugnance , je dirais même l'horreur, qu'elle éprouve poor recourir à son glaive,. produit an effet très-plaisant, au momeot môme où elle nous charme et nous intéresse* Heureusement Shakspeare met Viola aux prises avec un homme aussi timide qu'elle ; et ce n'est qu'en tremblant qne sir André, grand niais lurnommé Mai dêJtmêf et Viola tirent leufs épées.

L'amour profond, silencieux et [latientde Viola pour leduc^ forme un contraste avec l'opiniâtreté d'Olivia^ La passion soadaine ou plutôt la fantaisie de celle-ci ponr le page dégttisé se revêt d'une si belle teinte poétique que l'on ne saurait raocoser de hardiesse. Olivia est une princesse de roman avec tous ses privilèges. Elle est , comme Porcia , d'une haute naissaDce^

d'une éducation distinguée et mattrease absolue de ceux qui l'entourent; mais elle ne l'est pas d'elle-même oomme Porcia. Elle n'a jsmais rencontré d'opposition dans sa vie; par eonséquent» la prênHère contradiction qu'elle éprouTe eootertit un caprice en une passioa dominante. Cependant elle cherche à se justifier.

Au milieu de son égarement^ elleMaenous donne jamais sujet de la mépriser, même quand nous avons pitié d'elle.

La distance de rang qui sépare la comtesse du jeune pag^ t le véritable sexe de Viola , les manières élégantes et pleines de dignité d'Olivia , excepté quand la passion l'emporte sur son orgueil ; sa fréidetir eoftstaiite pour le duc , le ton Aottt , pi^Q" dent et ferme avec lequel elle gouverne $è maison t ses soins généreux pour son intendant Mâlvolio : tontes ces circonstaDces relèvent dans notre imagination ^ et font de son caprice poa' le page une source d'amusement et d'intérêt, au lieu^afl sujet de reproche.

£et dùUMUme Niiit de iSbakspeare est une pièce qlii ^^ une source perpétuelle d'idées aussi agréables que variéeâ. >> n'appartient qu'à lui et à quelques auteurs privilégiés d'of-

SUR LA DOtZtfiME NUIT. m

frif) dans tt&6 peinture harmonJqae, la perfectSofi de la grdee et du setitiment avec les plus grauds effets de l'intrigue et de reojouement , l'esprit le plus piquant et la bonté la plus indulgente; en un mot» de nous présenter sur ta même âeène Viola et Olivia avec Malvolio (intendant puritain d'Olivia )t et an grand ivrogne , sir Toby, son oncle. Dans Juliette et dam Hélène y Tamour est une passion violente , une efltervesoence qui mattrlse Famé» C'est le tableau d'Uno grande passiob, p<nnt avec les couleurs les plus vives» les plus brillantes et les plus variées. Dans Viola Timpulsion de rimagination » la puissance de la réflexion et Fénergie morale sont plus faiblement développées. Dans le caractère de Viola> Shakspeare a montré ces qualités élémentaires de la Femme , la modestie» la grâce et la tendresse, qui, lorsqu'elles se développent sous des influences naturelles, suffisent pour en faire un modèle de perfection.

Une mauvaise éducation peut quelquefois égarer la femme» une destinée malheureuse peut robscurcir. Le déf eldrppement de quelque fticulté mentale ou rasoendant d'une passion peut l'opprimer; mais ces qualités eisentlellei ne sont Jamalâ entlè» rement déracinées de son cœur.

Le sujet de cette pièce est tiré d'une nouvelle 4e Bftfkdello ) elle est riche en intrigues ; la partie comique est entièrement due à Shakspeare ; et nous sommes forcés de convenir que C'est ce qu'il y a do mieui. Les bouffonneries, les situations équivoques y fourmillent. Parmi les etcellentes caricutures qu'on y distingue » sir Toby et sir André tiennent le premier rang. Le rôle du puritain Malvolio est aussi fort plaisant* Hien de plus comique que les airs de hauteur et de protection que celui-ci se donne» dam l'espoir de la réussite de soli mariage.

Jlfork. ***- <t GachoE-vous dans le bosquet de buis; Malvolio descend le long de cette allée; il était là-baa, au soleil; l'air oo« cupé» saluant sou ombre depuis une demi^heure ! oliservea«le, je vous en prie» il voosàimea à rire; car je suis certaine que cette lettre va faire de lui un idiot en eitase. Tenes-vons là, car voici la truite qu'il faut prendre en la chatouillant.

Jfd/vo/to.*^ C'est par hasard; il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde. Marie me dit une fois que sa maltresse avait du penchant pour moi» et je l'ai entendue elle-même aller jusqu'à dire que» si jamais elle prenait de l'amour» ce serait pour un

homme de ma physionomie; de plas^ elle me traite avec plus de distinction qu'aucun de ceux qui sont attachés à son serYice. Que dois-je penser de tout cela?

Str ro6y. -^ Ce coquin a bien de la présomption*

Fabian, — Ob , paix I Ses orgueilleuses pensées font de lai un paon bien ridicule. Comme il se rengorge et se pavane en étalaot son plumage I

Sir André. — Morbleul je tous battrais ce maraud...

Sir Toby. —Paix, tous dis-je 1

Malv. — Derenlr comte de Malrolio...

Sir Tofty.— Ah! coquin...

Sir André, — Un coup de pistolet, un coup de pistolet sur lai.

5trro6y.— Paix! paixl

Maiv. — Il y en a des exemples. La dame de Strachy a épousé un valet.

Sir André. '^Fï de lui, par Jezabell

Fab, — Oh 1 paix I Ty voilà tout à fait enfoncé : voyez comme son imagination le boursouffle et le grossit 1

Malv. — Après avoir été marié trois mois avec elle, assis dans ma grandeur*. •

Sir Toby. ^ Ohl où aurai-je une fronde pour lui lancer ooe pierre dans rœill

Malv* — Appelant mes officiers autour de moi, dans ma robe de velours à ramages, au sortir de mon lit de repos, où j'aarai laissé Olivia endormie...

Sir Jofty. — Feux et flammes !

Fab. — Oh ! paix donc , paix !

Jlfa/v.— Alors prendre le caractère de ma grandeur , et, après avoir promené sur eux un regard dédaigneux, leur dire que je connais ma place, et que je voudrais qu'ils connussent aussi la leur... Mander mon cousin Toby...

Sir Toby. — Chaînes et cachots l

Fab. — Oh I paix, paix, paix : voyez I voyez )

Malv. — Sept de mes gens, obéissant au premier signe, sortent pour l'aller chercher; je parais sombre en attendant, e( peut-être remontant ma montre, ou jouant avec quelque riche bijou, Toby s'avance : que de révérences et de politesses ii m^ faiti

Sir Ti^y. — Laisserons-nous vivre ce faquin?

Faft.— Paixl quand six chevaux attelés voudraient nous arracher notre silence !

Malv, — Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon sourire familier un regard austère et impérieux,^

Sir Toby, — Est-ce que sir Toby ne vous applique pas un soufflet sur la joue?

Malv. — Lui disant : Cousin Toby , puisque la fortune a jeté votre nièce dans mes bras^ accordez-moi le privilège de vous faire une remontrance.

Sir Tofty.— Quoi, quoi?

Malv, •— Il faut vous corriger de votre ivrognerie.

Sir To^y. — Veux-tu, manant I,.*

Fab. — Patience^ ou nous romprons tous les fils de notre plan.

Malv, — De plus, vous dépensez le trésor de votre temps avec un imbécile de chevalier.

Sir André, --Cesi moi , je vous le garantis.

Malv, —Un sir André I

Sir André, —Je le savais bien que c'était moi; car bien des gens me traitent de sot.

Malv, — Qu'avons-nous ici î

Fab, — Voilà mon paon tout près du piège.

Sir Toby, — 0ht paixt et que le génie de la gaieté lui inspire de la lire tout haut.

Malv.. — Sur ma vie, c'est la main de ma maltresse : voilà ses e, ses V, ses t, et voilà comme elle fait ses grands P. En dépit de tout le monde, oui, oui, c'est sa propre main.

Sir André, — Ses e, ses v, ses I. Pourquoi cela?

Malv. — A mon bien aimé, inconnu, celte lettre et mes tendrei V(BUX, Juste, voilà ses phrases. Permets, chère cire. Doucement.... et le cachet est une Lucrèce dont elle a coutume de sceller ses lettres. C*est ma maîtresse ; à qui cela s'adresserait-il?

Fab, — Son cœur et tous ses sens sont enivrés, d

En terminant cette notice, nous ajouterons qu'il parait que M. Lemercier, dans sa comédie ayant pour titre : le Frère et la Sœur jumeaux , a souvent imité l'intrigue de celle de Shakspeare.

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