SUR LE SUCCÈS JUSTIFIE TOUT
gcr des situations qui en augmentent Tintérét, Parmi les personnages épisodiques qui sont assez nombreux dans cette pièce, Shakspeare s^cst plu à en peindre un dont le caractère produit quelques scènes comiques : c'est un capitaine français, nommé Parolles^ qui fait partie de la suite du comte de ftoussillon.
Dans le drame de Shakspeare, c'est Hélène qui est la Gillette deNarbonne de Boccace. Avec quel brillant coloris il Ta représentée; avec quelle habileté il a triomphé des difficultés! Il n'y a peut-être pas un tableau plus parfait d'un amour de femme que celui d'Hélène en proie à une langueur silencieuse que n'éteignent ni la réflexion, ni les obstacles. Forte du sentiment qui la domine et de sa constance, elle vole sur les ailes de l'espérance vers ce brillant avenir qui doit la réunir à l'objet de toutes ses affections. La passion repose ici sur elle-même , et, malgré la puissance des moyens de séduction dont la femme est si riche, Hélène n'emprunte rien à l'art ; elle ne consulte que la nature et son cœur. Elle n'a rien du charme pittoresque ou de la fiction brillante de Juliette, de la splendeur poétique de Porcia , ni de la grandeur virginale d'Isabelle ; sa situation est la plus pénible et la plus humiliante où une femme puisse être placée. En proie à son désespoir, elle vojt son secret dévoilé à la comtesse par son intendant. Celle-ci , qui chérit Hélène comme son enfant d'adoption , la fait venir et lui arrache l'aveu de son amour. Bien n'est plus touchant que cet aveu d'Hélène, si naïf, si vrai, et fortement empreint de cette éloquence d'un cœur simple et fasciné par les illusions de l'amour :
« Eh bien ! à vos pieds, je l'avoue devant Dieu et devant vous, » madame, j'aime votre fils encore plus que vous ne le chéris- » sez. Après le ciel, c'est lui que j'aime le plus. Mes parents » n'étaient pas riches, mais ils étaient honnêtes, et mon amour » est honnête comme eux. Que cet aveu ne vous offense point, » car je n'ai fait aucun tort à celui que j'aime; aucune avance » présomptueuse ne m'a guidée ; bien plus , je ne voudrais pas » môme obtenir sa main sans l'avoir méritée ; cependant j'i-
» gnore par quel moyen je pourrais y parvenir jamais De
» grâce I ne me rendez pas votre haine pour mon amour, parce » que j'aime ce que vous aimez I p
Hélène est pauvre , et elle idolâtre un homme qui, appartenant à un rang supérieur, paie son amour d'indifférence et
répouM malgré lui. Voici U manière dont le roi philosophe parle au jeune comte t
a Quoi I tu dédaignes Hélène parce qu*el!e est la fille d'ua » pauvre médecin ; tu te dégoûtes donc de la vertu pour uo » vain nomt Ne Juge pas ainsi, Bertrand. Quand un homme » vertueux sort d'une source obscure, cette source est îllusa> trée par celui qui en sort. Être enflé de vains titres et dénaé » de vertus, c'est là un honneur hydropique ; ce qui est bon » par soi-même ne doit pas sa bonté à son nom , comme ce qui j» est infâme reste toujours infâme malgré ses titres. Héièae » est jeune , sage , belle ; elle a reçu cet héritage de la nature » qui constitue le véritable honneur, et un homme ne mérite » que le mépris lorsqu'il se prétend fils de Thonneur et qu'il ne » ressemble pas à son père. Sache aussi que nos honneurs )» prospèrent , lorsqu'ils dérivent plutôt de nos actions que de » nos ancêtres. »
Ce philosophique discours ne toucha point Bertrand , mais force lui fut d^obéir an roi. En compensation, loin de partager la couche d'Hélène ^ le jour même de son mariage, il la quitte avec dédain , et fait dépendre son retour de conditions que son départ même fait regarder comme impossibles. Voici les conseils que la comtesse lijd donne :
<f Reçois ma bénédiction, Bertrand; ressemble à ton père » dans ses actions comme dans ses traits. Que la noblesse de }i ton sang et la vertu rivalisent en toi, et que ton mérite aie » autant de droits que ta naissance. Aime tous les hommes; » fie- toi à peu; ne fais tort à aucun : fais craindre plutôt que n sefttir ta puissance à ton ennemi. Garde ton ami sous la clef » de ta propre vie. Qu'on te reproche ton silence, et jamais » d'avoir parlé. Que toutes les grâces que le ciel voudra t'ac- » corder encore y et qne mes prières importunes pourront en o obtenir, ptenvent sur ta tête I x>
Ces détails et ces circonstances blessent notre délicatesse, et cependant la beauté du caractère d'Hélène triomphe de tout. Voilà un de ces prestiges de l'art qui sont si familiers à Shâkspeare. Dans Boccace , Gillette , en l'absence de son mari, administre la justice et gouverne ses domaines avec tant d'ordre et de sagesse qu'elle se fait aimer et estimer de
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tous ses vassaux. Sa beauté^ sa sagesse , ses manières royales et son ardent amour pour Bertrand, y sont peints sous les plus vives couleurs. Dans Shakspeare, Hélène ne tire ni dignité ni intérêt de sa situation; elle excite seulement toute notre sympathie, je dirai même notre respect, parla vérité et la force de sa passion ; elle aime plutôt le comte pour lui que pour elle; élevée sous le même toit, son amour n'est pas VefTet delà contagion d'un regard; ce n*est point un feu irréfléchi de jeunesse; cet amour seifible être né et avoir grandi avec elle; il absorbe toutes ses pensées, toutes ses facultés ; elle ne voit que Bertrand ; c'est sa vie, c'est son univers.
Quand elle apprend que Bertrand a quitté la France, elle ne moDtre de courroux que contre elle-môme.
a Pauvre comte, dit-elle, est-ce moi qui te bannis de la patrie, » et qui expose tes membres délicats aux fureurs de la guerre 7 » Est-ce moi qui t'exile d'une cour où tu étais le point de mire » des plus beaux yeux, pour t'exposer à 'ce plomb meurtrier » qui vole rapidement sur des ailes de feu. Projectiles destruc - » teurs, détournez- vous ; respectez mon bien-aimé seigneur. Sî » quelqu'un le frappe, c'est moi qui aurai dirige ses coups; sî » le fer est levé contre son sein intrépide, c'est moi, malheu- » reuse, qui l'aurai assassiné î Ah ! quoique ce ne soit pas ma » main qui le tue, je n'en suis pas moins la cause de sa mort. »
L'orgueil du rang et de la naissance est un préjugé dont Hélène ne peut comprendre la force, parce que son e^rit se place bien au-dessus, et que, comparé à l'amour qui la domine, il n'est rien près de lui. Elle ne peut concevoir que celui à q\à elle a voué son cœur et son existence , ne puisse pas la payer d'un tendre retour ; et, comme son afTection est hors de la portée des coups du sort, elle ne doute pas que ses soins et sa tendresse infatigables ne finissent par triompher de l'injuste indifférence de Bertrand. C'est avec cette confiance que, s'aban* donnant à la douce espérance, elle est capable de tout supporter ; c'est cette confiance qui élève et sanctifie sa noble résignation, et lui rend facile le sacrifice de son orgueil de femme, sur lequel l'amour et la vertu répandent un double encens.