‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 148 sur 153 · SUR LES MÉPRISES · texte numérisé non relu

SUR LES MÉPRISES

épouse, un de ses fils et un des enfants esclaves, recueillis par une barque de pêcheurs corinthiens, tandis que lui, son second fils et l'autre esclave étaient sauvés sur un vaisseau qui faisait voile d'un côté opposé. Son fils Antipholiis et le jeune esclave Dromio Tout quitté depuis cinq ans pour aller tous deux à la recherche de leurs frères, qui se nomment aussi Antipholus et Dromio. ^geon, désolé, voulant à son tour retrouver le fils qui lui était resté, est venu jusqu'à Éphèse, où, dit-il, il recevrait la mort volontiers s'il connaissait le sort de ses enfants. Le duc Solinus remet son supplice an lendemain dans l'espoir qu'il trouvera la somme nécessaire au rachat de sa vie. Personne ne se présentant pour cautionner Tinfortuné j^geon, il va perdre la vie lorsqu'une suite de circonstances extraordinaires amènent vers le lieu où il doit périr les deux Antipholus, ses enfants, et les deux Dromio, ses esclaves, qui, sans s*étre jamais vus, se retrouvent réunis à Éphèse ; les deux Antipholus sont reconnus par leur père, à qui le duc fait grûce, et dont le bonheur est complet quand, dans l'abbesse d'un monastère où l'on avait donné asile à un de ses fils cru fou, il découvre sa femme Emilie.

Ces quatre jumeaux, parfaitement semblables, donnent lieu, pendant tout le cours de la pièce, à une foule de méprises, plaisantes .et graves alternativement, qui rappellent les Mé^ nechmes de Plante et VÂmphytrùm de Molière. Il est évident que plusieurs scènes de ce chef-d'œuvre du premier des comiques français ont été imitées des Méprises,

Fidèle observateur et peintre admirable de la nature, le grand Shakspeare, en variant à l'infini ses créations, ne s'est jamais écarté de la vérité. Son œil perçant lit dans le cœur humain, et son génie dédaigne les préjugés du siècle qui s'opposeraient à la révélation des secrets qu'il découvre. Une épouse fidèle, une mère tendre et dévouée qui perd à la fois tous les objets de son amour, ne peut se livrer à sa douleur et conserver sa raison qu'en pleurant au pied des autels de celui qui consola Lia et ressuscita le fils de la Sunamite ou de la veuve de Naïm. Gomme elle a rempli ses devoirs d'épouse et de mère, Emilie remplit ceux que lui impose la vie monastique qu'elle a choisie. Une charité immense, celle que prescrivit le législateur des chrétiens, embrase son cœur. Elle se résigne à souffrir, en soulageant les maux d'autrui; à la triste mais incontestable joie

de sentir couler ses larmes dans le repos da clotlre» elle foit snccéder l'actiTité qui recherche les infortunés, la rèsoloiioD qui les recueille et les soutient^ la persévérance qui lescoadait au bonheur qu'elle n'espère plus pour elle-même. Ce n'est plos la Toiz ie son époux» de ses fils» qui frappe son oreille; mais les gémissements du malheur ont la puissance, les charmes de cette voix, et la chrétienne a puisé dans les austérités le courage d*y répondre.

Tel est le caractère de Tabbesse, tracé par le prince des poé tes anglais^ à une époque et dans un pays où rabnégation de soi-môroe et les vertus toutes pures, toutes intellectuelles des récluses s'appelaient momeriês de wmnês. Shakspeare devinait que dans les Ames nobles l'étroite observance des règles devenait Tamour de l'ordre, tel que voulut s'y soumettre celui qui fixa le cours des astres et le retour des saisons \ que les jeûoes, les rigueurs de la pénitence, n'étaient que le triomphe de l'esprit sur la chair; que la prière perpétuelle n'était que cette communion de pensées qui lie les créatures à leur Créateur, et que les solitaires se chargent d'exprimer, enjoignant Bimile monde au ciel ; que tant de soins, de minutieux détails, n'étaient que les œuvres d'une charité prévoyante et habile qni ne néglige rien, à l'imitation de Jéhovah, pourvoyant à la Doarriture du passereau et au vêtement du lys des vallées... Ce fut ainsi que le génie de Shakspeare comprit la vie cénobitiqa^» ^ que la pratiquèrent toujours les vrais chrétiens.

Mais au fond de ces voûtes obscures et silencieuses, sous cette bure, sous ces voiles, Emilie, qui chaque jour sent s'eSacer les vains souvenirs du monde, conserve rexpérienCe qu'elle y a acquise, connaît et apprécie les illusions des enfants da siècle, et s'aidant des lumières divines qui sont devenues le prix de ces nouvelles vertus, rassure les consciences ou les épouvante. C'est Sur une des passions les plus âpres qui puissent troubler la paix du cœur et la félicité de l'union conjugale? qu'une jeune femme vidnt auprès d'elle répandre des larmes* « Je ne suis plus aimée» dit-elle ( celui qui m'avait choisie 0^ » fuit!... Une mélancolie, un chagrin profond, altèrent son JD caractère.».*— A-'t4l perdu sa fortune? demande la recluse; » a-t-il vu mourir un ami? ott, comme tant déjeunes hommes, » a-t-il laissé errer ses regards, et l'objet d'une passion iàol- D tère est-il dev^u l'arbitre de sa vie? — La fortune Ini^^

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B demeurée fidèle; ilQ^Bpoiiitperdud'aml...-«Non9ttiiamour » illégitime doit seul avoir anéanti celui qu'il m*avait juré. -^ » Et vous ne lui ayez point adressé de plaintes, de feproehest... » Seule ou entourée de parents et d'amis; vous étieÉ sftencieuse » et feigniez dMgnorer cette offense? — Non, je n'ai point enj» courage par une indulgente faiblesse ce nouvel amour qui a » détruit rnoti repos et le sien... J'ai perdu dans les veilles in- » quiètes et dans les larmes la beauté qui l'avait charmé. J'étais » toujours sur ses pas; ma tendresse épiait ses démarches; mes » yftux lui exprimaient une juste défiance... Ma bouche, qui » ne souriait plus, s'ouvrit enfin, et je lui témoignai mon in- » dignation. Quand je ne pouvais être entendue que de lui, je » ne l'épargnais point... Avions-nous des témoins, mes allusions » faisaient souvent rougir son front... Jamais je n'ai laissé de » trêve à cette afifection criminelle, qui, vous le voyez, a fini » par altérer sa raison. — Pourquoi n'accusez-vous point de » ce malheur les aigres et constantes clameurs d'une femme » jalouse? Quel poison avez-vous servi à la table de votre » époux? Quelles épines avez-vous semëea sur sa couohe I Quoil » nul répit dans ses travaux ni dans ses délassements ? et son » sommeil troublé par vos cris comme celui du criminel par » les remords?... Femme coupable I c*est votre jalousie et non » son amour qui l'a rendu insensé. Plus de paix, plus de joies » domestiques. L'humeur constante, l'ingénieuse persécution, » d'un côté... de l'autre, le découragement, la tristesse, l'in- » consolable désespoir, et le délire qu'ils provoquent... Frap- » pez votre poitrine, ou, si j'ai manqué de discernement, si » mes paroles vous outragent, répondez-moi et justifiez-vous... » Pourquoi vous taire î— Hélas! votre voix a réveillé celle de )) ma conscience. Je n'entends plus qu'elle... »

Cette justice sévère qu'exercé l'abbesse, sans doute elle s'y conforma toujours ; aussi, quand elle retrouve son époux privé de sa liberté : (sr Je le dégagerai de ses chaînes, s'écrie-t-elle ; le » rendre libre, c'est le rendre à son Emilie. »

En montrant l'énergie du caractère de l'abbesse quand elle usa du droit d'asile accordé à son monastère, et qu'elle le sou*» tint avec fermeté, Shakspeare a voulu que les vertus de la religieuse fussent récompensées dans la mère de famille ; c'est son fils que, sans le reconnaître, Emilie a protégé et défendu, et c'est de l'épouse de son fils qu'elle a obtenu les aveux qui ont

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motivé cette dure leçon, dont la jeune femme ne perdra jamais la mémoire.

Ce caractère de l'abbesse si grand et si noble, il n'a fallaque deux scènes à Shakspeare pour le faire connaître, tant il a sa donner de force aux situations, ainsi qu'aux paroles prononcées par ce personnage. C'est un des traits distinctifs du génie que d'expliquer sa pensée en peu de mots et d'en faire le sujet d'one méditation profonde qui conduit à la découverte de mille beautés que l'âme saisit, que l'esprit développe, et qui seraient passées fugitives, si elles eussent été décrites par celui qui les créa: c'est l'art ou plutôt le génie de Shakspeare.

La comtesse DE BRADF.

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