‹ Chefs-d'œuvre de ShakespeareChapitre 149 sur 153 · LES JOYEUSES COMMÈRES DE WINDSOR · texte numérisé non relu

LES JOYEUSES COMMÈRES DE WINDSOR

COMEDIE

La fière Elisabeth, qui plaisantait peu en politique et en amour, aimait cependant la bonne plaisanterie ; elle trouvait bon qu'on cherchât à la distraire des ennuis du trône; et Je personnage de Falslaff, dans Henri IV, ayant eu l'honneur de dérider son front royal, elle demanda à Shakspeare de mettre encore en scène le gros chevalier. L'auteur d'Hamlei ne voulut pas, pour complaire à sa souveraine , manquer à son génie qui lui défendait de refaire ce qu'il avait déjà fait. Il prit bieu le môme personnage, mais il le vieillit : c'est le môme homme avec des cheveux gris; c'est le môme caractère avec d'autres penchants. Ici Shakspeare ne le livre plus aux railleries d'un prince débauché, dont il est l'instrument et le jouet. Il le met aux prises avec deux bourgeoises de Windsor, qui, à la honte

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des grandes dames, se permettent de rester honnêtes femmes, sans cependant se refuser d'être de joyeuses commères. Elles n'ont plus cette timidité de jeunesse qui s'alarme d'une déclaration d'amour; elles ont en outre l'avantage d'être riches : aussi le vieux Fal'staff, que les désirs de son ccèur pressent moins que les besoins de sa bourse , se propose de faire de ces deux belles ses Indes oriefUiiles et œeidenkUes , comme il le dit luimême. Malheureusement pour lui» mistriss Ford et mistriss Page sont de bonnes amies qui se communiquent la double et identique d<^claration de Falstaffj» et se promettent d'en tirer parti pour punir à la fois la fatuité du galant et la jalousie du mari de l'une d'elles. Deux vengeances, deux plaisirs. C'est mistriss Page, la plus fine, la plus rusée, la plus malicieuse, mais la moins hardie des deux commères, qui détermine son amie à donner un rendez-vous à l'amoureux suranné, tandis qu'elle fera le guet. Ce que femme veut, Dieu le veut, et tout se passe à la plus grande joie des deux femmes et au plus grand désappointement du chevalier, qui n'échappe à la colère du mari qu'enseveli dans un panier de linge sale que des valets emportent et vont jeter dans la Tamise. Heureusement Falstaff, cette fois, en est quitte pour un bain froid. A la seconde entrevue, il est moins heureux encore. Son déguisement en vieille sorcière lui vaut des coups de bâton ; et lorsque, pour dernière épreuve, il se transforme dans le personnage fantastique de Heme le chasseur, afin de retrouver sa belle dans le parc au milieu de la nuit , il se voit tout à coup assailli par des fées et des farfadets, armés de torches, qui le pincent et le brûlent. La mystification est d'autant plus amère qu'elle est publique et que les deux maris sont là pour le railler.

Nous avons au Théâtre-Français un joli acte de comédie par M. Barthe, mi\ta\é les Fausses Infidélités, et qui n'est qu'une imitation en miniature du grand tableau de Shakspeare. L'esprit, copiant le génie, ne pouvait que le rapetisser.

On conçoit tout ce qu'une analyse si courte et si sèche a d'incomplet et de décoloré. Mais notre tâche est surtout de faire connaître ici le caractère de la joyeuse commère qui imagine, tandis que Vautre exécute, les bons tours qu'on joue au pauvre chevalier.

Mistriss Page est une de ces femmes qui ont d'autant plus de gaieté dans l'esprit qu'elles ont plus d'honnête dans le cœur*

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'On ne la Tdt point étaler de grands sentiments de verta ; on ne Tentend point prêcher de beaux sermons de morale, ni foire parade de son obéissance à ses deroirs. Tonte spirituelle et rieuse qu'elle est, elle n'nse point de son esprit pour mal faire, mais pour s'amuser ; et encore sa prudence est telle qae , si le tour malicieux qu'elle joue ne réusât pas, elle n*en sera pas victime. Elle n'a pas d'ailleors an mari jalottx à corriger, comme mistriss Ford, son amie, cr Monsieur Page est an honnête » homme : il n'y a pas une femme à Windsor qui mène une vie » plus heureuse que mistriss Page. Elle fait ce qu'elle veut, » dit ce qu'eBe veut, reçoit tout, paye tout, se couche quand » il loi platt , se lève quand bon lui semble. Tout se fait selon » son bon plaisir ; mais elle mérite bien ce bonheur, car, s'il y » a une aimable femme i Windsor, c'est bien mistriss Page. » Sur un point seulement, elle n'est pas la maîtresse absolue du ménage. Le bon et honnête M. Page s'avise d'avoir une volonté pour marier sa fille, la charmante miss Anna Page. Il veut h donner à un pasteur gallois, tandis que sa femme la destine à un médecin français, on ne sait trop pourquoi. Peut-^tre pense-t-elle que les maris français sont de la meilleure espèce. Or, qu'arrive-t-ilY que la jolie miss Anna Page, qui n'aime ni le pasteur gallois ni le médecin français, se laisse enlever parle jeune Anglais qu'elle aime , et termine ainsi la quei'elle des deux époux.

Mais ce n'est là qu'on court épisode de la comédie qui roule principalement sur les mystifications que font subir à Faistaff les deux joyeuses bourgeoises. Doit-on croire qu'elles ne se vengent que parce que le gros chevalier a adressé à chacune d'elles la même épttre amoureuse? ^on sans doute. Elles parlent de lui en de tels termes qu'on doit supposer que leur dépit ne tient nullement à leur rivalité. Aussi mistriss Page dit^elle gaiement : « Je gagerais qu'il a un millier de ces lettres écrites » d'avance avec les noms en blanc, et nous n'avons que la x> seconde édition. » Puis elle ajoute : « Ceci me donne presque » envie de chercher querelle à ma vertu. S'il n'avait reconnu » en moi quelque faible que je n'y connais pas, il ne m'aurait » pas attaquée avec cette insolence. » Supposons qu'au liea d'un galant vieux et ridicule, la déclaration eût été écrite à chacune des deux commères par un beau et jeune cavalier, et demandons-nous ensuite si notre joyeuse mistriss Page eût mis

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le tnéme empressement à la communiquer à son amie et à lui proposer leur double vengeance? Nous n'oserions en répondre ; car, enfin, la résistance à un amoureux tel que Falsta£f n*a rien de bien diÔicile ni de bien glorieux. Quoi qu'il en soit, tenonsnous-en à ce que Shakspeare nous a montré de mistriss Page. C'est surtout une femme qui aime à rire et à s'amuser aux dépens des autres. Sa manie de railler ne s'arrête point à FalslafT, et le pauvre M* Ford, que sa femme met dans son tort, comme la comtesse y met Almaviva dans le Mariage de Figaro, devient à son tour la victime des sarcasmes de mistriss Page. Elle est sans pitié pour les maris jaloux, comme pour les amants ridicules. Ce pauvre Falstaff, comme elle s'amuse de sa frayeur, lorsque, caché dans un cabinet chez mistriss Ford, il l'entend venir annoncer que le mari accourt avec des gens armés pour le tuer s'il est dans la maison, a C'est un homme mort! d s'écriet-elle avec une apparence de terreur» tandis qu'elle a peine à ne pas rire aux éclats. Regardez-la dans ce moment du triomphe de sa malice I Comme ce joli visage prend une expression maligne I comme elle jouit de sa ruse, en pensant au pauvre amoureux qu'on voit soulever le rideau qui le cache et montrer sa face terrifiée I Mais elle veut plus encore que lui faire peur, et elle dit à son amie : « Puisse le ciel le conduire sous la canne de » ton mari, et qu'ensuite le diable conduise la canne! » Ce vœu peu charitable ne se réalise que trop pour les épaules du vieux Falstaff, à qui la peur d'être tué fait endurer patiemment les coups de bâton.

En vérité, mistriss Page, vous êtes impitoyable dans vos vengeances. Quoil la baignade et la bastonnade ne vous suffisent pas; il vous faut encore brûler la moustache du pauvre Falstaffl C'est donc bien mal à lui d'être vieux et pauvre, et de vous aimer I Quelle est votre morale? Qu*une femme peut être joyeuse et vertueuse à la fols. Soit? Le plus sage est pourtant de ne pas trop s'y fier.

Ed. MJ&NNECHET.

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