AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
Cet Essaie publié il y a douze ans, et plusieurs fois réimprimé , a ëté traetiut en anglais par le docteur Drake^ l'homme qui a le mieux étudié la vie , le génie et Fépoque littéraire de Shakspeare. Encouragé par cette approbation , l'auteur, profitant det remaïquea de sou eéiéhre traducteur, et de quelques recherches toutes récentes du savant Collier j a cru devoir corriger et étendre son premier travail : il en a fait un ouvrage plus complet, et en grande partie nouveau, qu'il offre aux admirateiu^s étrangers et nationaux du poëte anglais.
BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRIIRE
La gloire de Shakspeare parut d'abord en France un paradoxe et un scandale. Plus tard, elle menaça presque hi yietlle renommée de notre théâtre ; et aujourd'hui rile la partage , dans l'opinion de beaucoup de juges éclairés. Cette rérolution du goût fait supposer sans doute une connaissance plus répandue , une étude plus attentive de la langue et des outrages du poète anglais ; mais elle tient surtout aux changements de l'état social et des mœurs. Les grandes choses que nous avons souffertes et vues depuis un deminsiède , la chute de raticien ordre et de l'ancienne élégance , nos tragédies royales et domestiques y plus terribles que celles du théâtre , nos frénésies populaires , la dureté de la guerre et de l'empire , et enfin la rudesse toujours inséparable d*un peu de démocratie , nous ont successivement préparés à mieux comprendre , à goûter davantage le génie extraordinaire de Shakspeare»
i £SSAi
£t cela soit dit en général > à part les engouements des artistes imitateurs, et les admirations par système et par théorie > qui n'ont jamais qu'une influence assez bornée. Hors de ce cercle, il est incontestable que le progrès de la liberté moderne, qui nous éloigne si fort du moyen âge, nous a donné cependant une plus vive intelligence de sa littérature énergique et sans frein. Shakspeare , qui est le couronnement du moyen âge , qui en reproduit avec tant de force Timagination et la barbarie , devait gagner à cette disposition nouvelle , choquer moins, plaire davantage, subjuguer d'abord les esprits par la grandeur de ses créations irr^ulières, et enGn leur laisser une admiration sérieuse et durable.
Voltaire a tour à tour appelé Shakspeaie un grand poëte et un misérable farceur, un Homère et un Gilles. Dans sa jeunesse , revenant d'Angleterre , il rapporta son enthousiasme pour quelques scènes de Shakspeare , comme une des nouveautés hardies qu'il introduisait en France : quarante ans plus tard, il prodigua mille traits de sarcasme à la barbarie de Shakspeare ; et il choisit particulièrement l'Académie , comme une sorte de sanctuaire , pour y fulminer ses anathèmes. Je ne sais si l'Académie serait aujourd'hui propre au môme usage ; car les révolutions du goût pénètrent dans les corps littéraires, comme daâs le public. Voltaire se trompait , en voulant ravaler le génie de Shakspeare ; et toutes les citations moqueuses qu'il entasse ne prouvent rien contre l'enthousiasme que luimême avait partagé. C'est dans la vie , le siècle et l'originalité native de Shakspeare , qu'il faut chercher, sans
système et sans humeur, la source de ses fautes bizarres» et du grand caractère de ses drames et de sa poésie.
Shakspeare (William) naquit le 25 avril 1564 » à Stratford-sur-Avon , petite bourgade de douze ou quinze cents âmes 9 dans le comté de Warwick. On ne sait rien avec certitude sur les premières années de cet homme si célèbre ; et , malgré les recherches minutieuses de l'érudition biographique , excitée par l'intérêt d'un si grand nom et par Tamour-propre national > les Anglais n'ont recueilli que peu de détails sur sa vie. On n'a pu , même chez eux, dét^miner bien nettement s'il était catholique ou protestant ; et on y discute encore sur la question de savoir s'il n'était pas boiteux, comme le plus fameux poète et comme le premier romancier anglais de notre siècle.
Il paraît que Shakspeare se trouva le fils aîné d'une famille de dix enfants. Son père, occupé d'un commerce de laines, avait successivement rempli dans la corporation de Stratford les fonctions déjuge de paix, de grand-bailli, et celles d'alderman , jusqu'au moment où des pertes de fortune lui firent abandonner une charge honorifique, dont il n'était plus en état de payer les frais. D'après une autre tradition, il joignait à son commerce de laines l'état de boucher ; et le jeune Shakspeare, brusquement rappelé de l'école publique de la ville, où ses parents ne pouvaient plus le soutenir, fut employé de bonne heure aux travaux les plus durs de cette profession. S'il faut en croire un témoignage contesté , lorsque Shakspeare était chargé de tuer un veau , il faisait cette exécution avec une sorte de pompe , et ne manquait pas de prononcer un discours
devant les voisins assemblés. La curiosité littéraire pourra» si elle veut , chercher quelque rapport entre ces hamngués du jeune apprenti et la vocation tragique du poëte ; mais on doit avouer que de semblables prémices nous jettent bien loin de$ brillantes inspirations du théâtre grec. Si Thespis > barbouillé de lie , promenait sur un tombereau les acteurs de ses drames consacrés à Bacchus, c'est aux champs de Marathon > et dans les fêtes d'Athènes victorieuse, qu'Eschyle entendit la voix des Muses , et fut appelé par elles.
Quoi qu'il en soit de ses premières et obscures occupations , Shakspeare fut marié de très-bonne heure. A dix-huit ans et demi, il épousa la fille d'un riche fermier du voisinage , Anna Ataway , qui avait alors vingt-six ans. Il eut d'elle, la première année de son mariage, une fille, baptisée le 4 6 mai 1585 sous le nom de Suzanne, puia, l'année suivante, deux enfants jumeaux, Samuel, qui mourut au sortir de l'enfance, et Judith qui survécut, ainsi que sa sœur aînée. Rien n'annonce d'ailleurs que cette union précoce ait été un mariage d'amour , ni que cette femme, dont le nom ne reparaît que trente ans plus tard, dans le testament de Shaksi^eare , ait occupé beaucoup de plaoe dans son oœur* Sans faire un aveu naïf» conmie notre vieux Gorneillç ;
Ce qnt j'ai de renom , Je le dois à Pamour , Shakspeare a dit quelque part : (1) « Jamais poëte n'osa
(1) Nerep durst poet touch a pen to write,
Until hi9 ipk were tenuperM wiih love's aighs.
SUR SHAXSPEARE. 7
» lottober une pkuiae pour écrke, avant que son enoi^ n'ait » âé mébuieée des lardàesiderattieur. » Hais lagéniedu poëCfe était enoofie loin i T^poqua de^ mac«ig«, <jui paratt lui avQÎr laissé toutes les alliiras é*uw Tîe aasea aTeotii* feuaat <» c'^ deux ans jqnàs que^^^bissam laauit dans le |iapc de Folbrook> domaînodu cbe¥ali6r Tboinas locy» shérif du oonté de Warwîck, il fut pris m fiagiant délil» I>éieiiu d'abord dans la maison do gaide^ sur une petite ootline que les curieaJi vont visiter <te nos jours, il fut» d'après la plainte de sir Thcanas» iXMtdamné à la répri» mandd publique » pêne qui pouvait patattre assez l%ire dans la rigueur des vieilles lois anglaises sur la cbasse* Blessé de cet alfront , le jeune faomme se vengea par des vers • en affiobant à la poriie du paio une ballade ii^u^ rieuse , dont les critiques modernes ent retrouvé demi sianoes , pleines de plaisanteries assea grassi^res sur le nom propre de sir Lucy » et sur les soins inutiles qu'il prend pour garder aes daima et sa femme* Ijo seigneur , doublement offensé , voulant poursaivre de nouveau le braconnier satirique , Shakspeare quitta brusquement Stratfordy et vint se réfugier à Londres. On ne peut doiMT de Taneodote ; le poSte l'a mise ltti«»m6me sur la aoène ; et c'est une tradition reçue et vraisemblable^ qu'en oomi* posant sa oomédie des Cavmirm ds Windêùr , il a fiiit figura sir Thomas Luey dans le peraonnagé ridicule de Robert Shallow^ écuyer et juge de paix^ qui se plaint que Falstaff a battu ses gens, tué son daim» et fiorcé fat loge de son parc.
Arrivé à Londres» Shakspeare se vit*il réduit, comme on
Va coftlé, à garder, à la porte d'un théâtre, les chevaux des curieux , ou fut-il tout d'abord engagé , pour quelque emploi subalterne^ dsins une troupe de comédiens? Voilà te qu'il est difiicilé d'affirmer à coup sûr. Un fait du moins indique comment la ressource du théâtre devait s'offrir de préférence à Tésprit du jeune aventurier, tombé sans asile et sans argent au milieu d'une grande ville. Il y avait alors à Londres trois comédiens natifs de Stratford ou des villages'voisins, Héminge, qui fut trente ans plus tard un des deux éditeurs de Shakspeare ; Thomas Green, qui fut acteur célèbre jusqu'à l'extrèmé vieillesse; Burbage enfin, qui devait bientôt prêter au génie du poëte la puissance d'un jeu longtemps renommé pour le naturel et l'énergie. On pieut supposer que la rencontre et l'appui de ses compatriotes ouvrit pronïptement à Shakspeare la carrière où l'appelait son génie. Ses premiers pas y furent assez obscurs, quoique, dès 1592 , on le voie attaqué dans un pamphlet comme acteur et comme auteur dramatique. Sa première grande création tragique, Raméo et Juliette, ne date que de 1595 , c'est-à-dire de sa trente et unième année, l'âge où Corneille fit le Cid.
C'est dans cet intervalle , entre la ballade contre sir Thomas Lucy et la scène ravissante des adieux de Roniéo , qu'il faut chercher l'éducation du poète, la naissance , la culture , les essais dé son génie : car l'admiration ne doit pas supposer que tout soit hasard ou invention éii lui ; et, quoiqu'on ait tant reproché à Shakspeare sa barbarie , il ne faut pas en conclure qu'il a tout tiré de lui-même , et que son âme poétique, ensevelie sous Vi-
gnorânoe , sans modèle » sans secours , a jailli soudainement à la lumière des cieux.
Sans douté Shakspeare> quoique dans un siècle fort éru* dit , n'avait pas £îit d'études classiques , et , comme dit Ben-Johnson, il »avait peu de latàn, à encore nioins de grec; mais il connut l'antiquité par Plutârque déjà traduit dans sa langue^ et par Montaigne qu'il lisait dans la nôtre. À la fomie de ses premiers ouvrages^ j'ai peine à croire qu'il ne sût pas l'italien, cet heureux écho de l'antique harmonie, dont l'influence régiiait alors sur d'autres idiomes de l'Europe, et communiqua tant de douceur aux yeiisde Fairfax et de Surrey. N'oublions pas eh effet, dans nôtre enthousiasme pour Shakspeare, qu'autour de lui, et même avant lui, la poésie anglaise avait déjà pris un heureux essor. Spenser, né vingt ans plus tôt que Shakspeare, avait écrit ëa stances harmonieuses Tes premiers chants de son poème de la Reine des fées, et prodigué, dans cei ouVrage et dans ses PoitoraleSf les richesses d'un style ingénieux, poli jus*qu'à raffectâtion , niais souvent créateur, et digne d'être un jour imité (1) par Milton. Enfin, deux siècles auparavant» dès le premier adoucissement de la barbarie, Ghaucer, imitateur de Boccace, avec plus de poésie, avait offert, dans son vieux style plein dé grâce et de force , grande abondance d'images naïves et d'expressions heureuses. Puis , à côté de cô trésor d'élégance indigène , une langue plus savante s'était formée, langue un peu prétentieuse et* raide, mais abondante, énergique et claire.
(1) Milton hàs acknowleg'd to me thaï Spenser vas his original. {Dryden's Préface to fus Fables,)
C'était sùrlout depub le règne de Ueari Vlil^ et la révolution religieuse ^ qu'un giand mouvement avait été donné aux écrits » que rimaginatioa s'éfôit échauffée , et que la controverse avait répandu dans la nation le be* soin des idées nonvdUes. La Bible seule , rendue popu^ laire par les versions des E^ritains, encore inaettfs» mais déjà passionnés » la Bible seule était une école de poésie pleine d'émotions et d'images ; elle remplaça presque , dans la mémoire du peuple , les légendes et les ballades du moyen âge. Les Psaumes de David ^ traduits en vers rudes , mais pleins de feu , étaient le chant de guerre de la réformation , et donnaient à la poésie , qui jusque«-Ià n'avait été qu'un passe^emps subalterne dans l'oisiveté des châteaux et de la cour , quelque chose d'^ithousiasle et de sérieux.
En même temps» l'étude des langues anciennes ouvrait une source abondante de souvenirs et d'images , qui pre^ naient une sorte d'originalité en étant à demi défigurés par les notions un peu confuses qu'en recevait la foule. Sous Elisabeth) Férudition grecque et romaine était le bon ton de la cour. Beaucoup d'auteurs anciens étaient tra* duits. La reine elle^'méme avait mis envers l' Hercule furieuao de Sénèque; et cette version^ peu remarquable d'ailleurs, suffit pour expliquer le zèle littéraire des seigneurs de sa cour. On se faisait érudit pour plaire à la reine > comme ^ dans un autre temps , on s'est fait philosophe ou dévot.
Cette érudition des beaux esprits de la cour n'était pas sans doute partagée par le peuple ; mais il s'en répandait quelque chose dans les fêtes et dans les jeux publics*
SUR SHAKSPEARE. Il
C'était une mythologie perpétuelle. Quand la reine visitait quelque grand de sa cour , elle était reçue et saluée par les dieux Pénates > et Mercure la conduisait dans la chambre d'honneur. Toutes les métamorphoses d'Ovide figuraient dans les pâtisseries du dessert. A. la promenade du soir , le lac du château était couvert de Tritons et de Néréides, et les pages déguisés en nymphes. Lorsque la reine chassait dans le parc , au lever du jour , elle était rencontrée par Diane , qui la saluait comme le modèle de la pureté virginale. Faisait-elle son entrée solennelle dans la ville de Norwich, TAmour, apparaissant au milieu des graves aldermen , venait lui présenter une flèche d'or , qui , sous Tinfluence de ses charmes puissants , ne pouvait manquer le cœur le plus endurci ^ présent, dit un chroniqueur (i) , que sa msyesté» qui touchait alors à la quarantaine, recevait avec un gracieux remerciement.
Ces inventions de courtisan , cette mythologie ofTicielle des chambellans et des ministres, qui étaient à la fois une flatterie pour la reine et un spectacle pour le peuple , répandaient l'habitude des ficticms ingénieuses del'antiquité, et les rendaient presque familières aux plus ignorants , comme on le voit dans les pièces mêmes où Shaksp^re semble le plus écrire pour le peuple de ses oonteippo* rains.
D'autres sources d'imagination étaient ouvertes , d'autres matériaux de poésie étaient préparés dans les restes de traditions populaires et de superstitions locales, qui se conservaient dans toute l'Angleterre. A la cour l'astro-
(1) Holioshed.
logie, dans les villages les sorciers, les fées, les génies étaient une croyance encore toute vive et toute puissante. L'imagination toujours mélancolique des Anglais retenait ces fables du Nord comme un souvenir national. En même temps venaient s'y mêler , pour les esprits plus cultivés, lies fictions chevaleresques de l'Europe méridionale , et tous ces récits merveilleux des muses italiennes , adoptés par la langue anglaise. Ainsi , de toutes parts et en tous sens, par le mélange des idées anciennes et étrangères, par la crédule obstination des souvenirs indigènes , par l'érudition et par l'ignorance , par la réforme religieuse et par les superstitions populaires, se formaient mille perspectives pour l'imagination ; et, sans approfondir davantage l'opinion des écrivains qui ont appelé cette époque Page d'or de la poésie anglaise , on peut dire que l'Angleterre , sortant de la barbarie , agitée dans ses opinidns> saris être troublée par la guerre, pleine de passions et de souvenirs, était alors le champ le mieux préparé où pût s'élever un grand poète.
. Le théâtre anglais , en particulier , était dès lors bien moins stérile et moins inculte qu'on le suppose. Avant Shakspeare^ il avait déjà reçu de la protection de la reine, et du talent de quelques hommes, une inspiration tour à tour érudite et barbare , qui n'était pas sans poésie. C'est même une chose à remarquer et à dire , que celte abondance de verve théâtrale , répandue dans toute une époque dont Shaskpeare est resté pour l'avenir le seul et immortel représentant. Si son nom a prévalu sur toutes les autres renommées dramatiques du même temps.
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s'il les a seul obscurcies de sa lumière > il n'en est p(is moins vrai qu'un peu avant lui et autour de lui » chez des auteurs anglais inconnus à l'Eurppe > on peut saisir quelques traces d'une verve tragique analogue à la sienne, et comme des effluves du même génie.
Apparemment , dans les grandeurs historiques de cette époque , dans ses catastrophes sanglantes , depuis l'échafaud des femmes de Henri YIII jusqu'à l'échafaud de Marie Stuart et d'Ëssex^ enfin dans la personne môme d'Elisabeth y implacable et tendre , sévère et passionnée , aimant les fêtes comme une femme» la politique et la guerre comme un grand roi > il y avait quelque chose qui suscitait particulièrement cette imagination sérieuse , âme de la tragédie. Peut-être aussi les grands effets d'un art mêlé de barbarie sont-ils» à tout prendre, plus accessibles et plus communs que la perfection du génie. Je le croirais volontiers, quand je vois, à côté du minerai d'or de Shakspeare , d'autres veines précieuses sillonner le même fonds. Le phénomène de son génie en paraîtra moins surprenant ; mais il sera mieux compris. A cette demande : « Quels furent les maîtres de Shakspeare ? » on pourra répondre : « Ses contemporains » ; et quelques-uns n'étaient pas indignes de l'être.
Depuis que la réforme eut décrédité les représentations de Mystères, la curiosité anglaise avait cherché d'autres spectacles, d'abord bien grossiers. A l'avéiiement d'Elisabeth, en 1568, il n'existait pas, à Londres même, un seul théâtre régulier. Des troupes errantes de comédiens prenaient accidentellement pour salie la cour intérieure
da quelque auberge ^ dont les corridors et les fenêtres sertaiént de loges aux spectateurs. Quelques années plus tard , la reine permettait TétaMissenient fixe d'un théâtre dans le quartier de Btaeh^Friars , et donnait à une compagnie d'acteurs» au servicedu comte d'Essex» licence déjouer tûuie côméiMéf trtugédie, intermède a pièce de théâtre^ autant pùur VùHfmêement dé nù% bimt-aimêB sujets , dit la patente royale ^ ^fue pùur noire consolatkm et notre plaisir , quand il nous plaira éelêsy chercher. Bientôt ees permissions se multiplièrent; et sans parler des enfants de chœur de la chapelle royale» de la cathédrale de Saint-^Paul et de Tabbaye de Westminster» qui jouaient pour la cour» il y eut à Londres plusieurs théâtres destinés au public : le Ghbe, construit sur le bord de la Tamise» qui n'était ouvert que Tété » et servait alors aux acteurs de Black^Ffiars; le Jardin de Parisy le Rideau, le Taureau ronge, etc. A la vérité» les premiers privilèges qu'avait accordés la reine ne permettaieni de représentation th^trale que le samedi » et hors des heures de la prière (i). Mais cette condition fut mal observée \ et les prédicateurs puritains se plaignirent bientôt que les comédiens faisaient quatre ou cinq samedis par semaine. Tant le public de la ville avait pris goût à cet amusement nouveau » qu'il préférait aux combats de ta^ureaux » conservés encore pour les plaisirs de la reine » dit une (ordonnance d'Elisabeth !
Ces premiers théâti^es n'étaient que des constructions en bois » sur le modèle des auberges qui avaient d'abord servi d'asile aux acteurs ambulants. Deux étages de loges
(1) Dut of the liours of prayer, aimo 1574.
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€4 de gakrîes s'élevaient en demi-cercle autoiur d'un e»fiQce déceuvett qui gardait le jaom de cout , et dont une mùHAi était oeeupée f9x la seine ^ et le reste par des spectateurs debout, comme ceux de notre ancien, parterre. La aetee était eUe^môme divisée ei^deux parties înégalesient exiiaiMéeS^ Une vadte toile Tabritait dan» le inacivais umf» ^ et le pkiMàer M était garni de paille. Maib quand e»)wait la tragédie» les mur» étaient tendus de noir. La représentation avait Heu le jouif, et commençait à une hewre erdiBairemsal. Jouer de mint était un luxe ré^ serve aux^ diéfttMa pat ticuliers> de ta cour et de quelques grande se^pneiiis. Du reste» les troifpes dramatiques b'6taient jamais eempoeées que d'hommes ; la sévérité anr glaise et puritaine n'eût pas souffert de femmes smr la scène. Dans les divertiesemeiits de la eoi^r, comme à la ¥Îlle, les rôles de feknmes étaient confiés au» |^s jeuMs act^irs.
C'est aifitt qtf'à- div^fSSB époques plusieurs teagédies , eomédieS'i on pastorales mythologiques furent jouées devant Itf reine ^ pav les enfants de chœur de* la eadiédralo ou des ohâteaia: voyauXy par les étudiants du* Temple, et par les jetmes maîtres ès-arts de Cambridge et d'Oxford.
Ls premier de ces ouvrages^ dans l'ordre de date» est la tragédie de Garboahêc, représentée à la cour en 1662^ deux ans avant la naissance de Shakq)eare« Le principal au^ leur de cette pièce, lord Bud«ttst , le même qai pr&ida le procès de Marie Stuart, s'entendait mieux sans doute à préparer , par un crime de cour , un sujet sanglant pour la tragédie , qu'à composer et versifier les scènes d'un
drame ; car je ne connais œuvre plus déclamatoire et plus insipide au milieu de Thorreur ^ que cette tragédie de Gorboduc, dont Voltaire a donné une plaisante et véridi" que analyse.
La môme année > on avait joué devant la reine Damon et Pithias, Palamon et ArcUe, deux (}rames de sir Edouard Richçurdy surnommé le phénix du siècle. Peu dç temps après» les Phéniciennes d'Euripide» traduites en vers par Georges Gascôyne» avaient excité l'enthousiasme savant de la cour. On ne peut douter que b^ucoup d'autres essais dramati» ques» oubliés ou perdus» ne se soient succédé sans interruption depuis cette époque. On voit» dans quelques-uns de ces ouvrages» le passage des Moralités allégoriques à la tragédie » et le mélange des deux formes, tel est un drame d'Àppiuê et Virginie, où la Conscience et la Justice figurent comnie personnages. Mais d'autres pièces» un Cambyse, un Vespasien, une Zénobie, un Guillaume le Conquérant, les In^ fortunes if Arthur, les fameuses Victoires de Henri V» étaient toutes historiques» sauf les disparates de bouffonnerie dont s'indignait sir Philip Sidney. La comédie ou satirique ou romanesque naissait aussi. Une traduction des Jumeaux supposés de l'Ariosle avait paru à la cour et à la ville ; et» dès 1578» la pièce de Promos et Cassandra offrait le sujet et quelques-unes des situations que Shakspeare a empruntés -dans sa jolie comédie de Mesure pour Mesure. Parmi les réminiscences de l'antiquité» une seule pièce ^ jouée devant la reine en 1684, le Jugement de Paris, par Georges Peel» annonçait un poëte. Quelques scènes de ce drame» <citées par un critique anglais de nos jours» ont un charme
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exquis de naturel et d'él^ance. GecMrges Peel traita aussi dans la suite quelques sujets de Thistoire nationale^ et fut un des rivaux de Shakspeare.
Vers le môme temps , John Lilly portait au théâtre un lainage prétentieux , subtil , mais non sans éclat poétise. Sa tragi-comédie à* Alexandre et Campaspe, ses comédies de Sapho et Phaon, à'Endymion, de GalaUe, de Midas, ouvrages artificiels et faux pour le dialogue > renferment çà et là quelques morceaux lyriques pleins de grâce et de douceur. Il fut, je n'en doute pas , un des modèles de Shakspeare, pour Tél^ance comme pour le faux goût.
Robert Greene , qui / mort dès 1593 , laissa plusieurs ouvrages de théâtre , doit être aussi compté parmi les précurseurs du poète. Le premier il mit en scène cette gra* cieuse féerie d'Obéron qu'a immortalisée Shakspeare.
A la même époque , le théâtre espagnol conmiençait à prendre sur la scène anglaise Tinfluence qu'il eut pen* dant un siècle. Quoique Lope de Yega> de deux ans seulement plus jeune que Shakspeare, ne fût qu'au début de son inépuisable génie , plusieurs pièces anglaises de ce temps sont , pour le sujet et la forme , imitées du théâtre espagnol.
Enfin, dû milieu des poètes lettrés , qui, depuis trente ans , multipliaient les essais de leur talait sur les théâ* très de Londres et de la cour , s'était élevé un homme doué de génie , celui que Philip a nommé une espèce de second Shakspeare ; c'est Christophe Marlowe , dont le théâtre sauvage, désordonné comme sa vie, renferme d'éclatantes beautés , et une hardiesse mélancolique qui I. 2
n'a p» été petdiM pour Sfaakspeare. On M 1^ croirait pm, en jetant les yeox sur le premier drame de Marlowe, Tamerlan, ou le Berger scythe, en deux parties , dont Texpoiition noua montre {Pasteurs rois, le mors à la bottcbe^ attelés au âiar du conquérant , qui les accable de ooups de fouet et d'injures déclamatoires. Malgré cette pièce > Bhrlowe avait un talent hardi , vigoureux , et capable de naturel dans les grandes choses. Échappé d'Ox^ ford pour entrer au théâtre , sa vie, perdue dans les excès de kMt genre, fut termiifkée par un coup de poignard, qu'il reçut d'un indigne adversaire, dans une taverne de village; et sa mémoire resta, dans un siècle religieux, entachée du reprocha d'impiété, encore plus que de mauvaises mœurs. Il avait écrite dit-on, oontie la Trinité; mais je ne doute pas que sa renommée d'incrédule n^ait tenu surtout au carac^ 1ère d'une de ses fictions tragiques. Le Fnust de Harlo'we, comparé à celui de Goethe, est moins ék^ant, moins artis* tement btsarre^ surtout moins ironique ; mais ce qui pouvait faive ie pathétique d'un semblable sujet , la fièvre du doufte dans une imagination supemtitieuse , l'audace de l'impiété dam «n cœur au désespoir, ddmient à cet ouvrage de grands traits d'éloquence. La scène où Faust, feuAhant au terme deeon bail avec le démon> attend son heure !Batale, produit une tUusion de terreur dont il semble que le poète ait été obsédé kû-même. « Fau9t ! tu n'as plus qu'une » misémble beoteà vivre ; et, après, lu dois être damné » éterneHemeiit ! Arrêtez-vous, sphères toujours mou- » vantes du cid ; arrêter- vous, afin que le temps puisse » cesser , et que minuit n'arrive jamais ! y
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« Les astieB suivent kut cou» ; k temps se précipite ; » l'horloge ?a sonner; le démoa va venir , et Faust sera » damné. Oh ! je me sauverai vers le ciel ! quelle main me » rejeMï» en bas? itegaidesuv quel point le sang du Christ » brille au firmament : une goutte de ce sang me sauvera,- » Oh ! mon Christ I...iiemedéehiiepas leoûeur pour avoir » nommé le Christ; je veux l'appeler encore. Oh !' épar- » gne^noi» Lucifer ! Oà est-ii maintenant? est-il parti ?. .. » Voilà son bras menaçant, et son visage ennemi. Moni* ^ tagneset collines, venez, veniez; écroulez-vous sur moi, » et cachez ma tête à la colèredu ciel!.. .Rien!... le veux » m*enfoncer dans les entrailles de la terre. Terre, ouvrer » toi! non... ohl non, elle ne veut pas me recevoir. » Vous, étoiles, qui présidâtes à ma naissance, vous qui » œ^aïKz départi pour lot la nest et Tenfër, attirez vers )» vous Vansty comme unevapenr légère poupée dans les » flancs dn nuage qui grossit au loin; afin cpie, lorsque » vous me vomirez dans les airs> mes membres dédiirés )» tombent de velie bouche fumairte, maïs que vous bas-* » siez mon âme mMler et atteindre aux oieux I »
{\L' horloge smme. )
€ Oh! la demi-heurft est passée; l'henze entière le ]^ sera bientôt. Oh I si mon ânaô doit souffrir, pow^ mon y^- pédié, mettez qudque termes» mot punition ! que FaËsl M vive en eoS&t mille afiSy cent mille aïs; et qu'à la fm il i' soit sauvé! Il n'est point aecevdè de tarme aux âme» y^ cendamnées.!... Pourquoi n'es-tu pas un être créé sans » âme? ou pourquoi eslrelie immortelle, cette âme que » tu as? O Pythagose, sLla mélemp^«0S6 était vraie, cène
» âme sortirait de moi ; et je serais tranformé en quelque A béte brute. Les bètes sont heureuses ; car, à l'instant où y» elles meurent^ leurs âmes aussitôt se dissipent , et reni> trent dans les éléments ; mais la mienne doit vivre en-- 1* core^ pour être tourmentée dans Tenfer. Maudits soient » les parents qui m'ont engendré ! »
( L'horloge sonne minuit» ) < Voilà rheure! voilà l'heure! Maintenant, ô mon » corpSy disparais dans l'air; ou le démon va t'emporter » 'dans le fond de l'enfer ! Oh ! mon âme, change- toi en » quelque goutte d'eau y et tombe dans l'Océan , pour » n'être jamais retrouvée !»
(Le tonnerre éclate, et les Démons entrent,)
Le reste n'est pas indigne de cette scène : çà et là brillent de sombres lueurs qui semblent s'être réfléchies sur Ham« let; et Milton, ce génie original, qui a tant imité, n'a peutêtre surpassé nulle part la définition idéale que Marlowe donne des enfers , dans cet ouvrage tout plein de leur puissance! Faust demande où est l'enfer : « L'enfer, lui » répond Méphistophélès , n'a pas de limites , et n'est » pas circonscrit à un lieu particulier. Où nous sommes, 1» là est l'enfer; où est l'enfer^ là nous devons toujours » être. Enfin, pour tout dire en un mot, quand l'univers » se dissoudra , et que chaque créature sera jugée, seront » enfer tous les lieux qui ne sont pas le ciel. »
Marlowe donna aussi l'exemple de l'horreur tragique poussée au dernier degré; et , à cet égard encore, il doit avoir agi sur le caractère du drame anglais dans Shak-
SUR SHAKSPEARE. ûi
speare. Sa tragédie de l'Empire du Vice est un ramas de tableaux hideux , tels que pourrait à peine les rassembler rimagination artificielle d'une littérature blasée. Harlowe semble se jouer de ces horreurs , en se faisant , comme dit un de ses personnages, « une lyre toute composée d'os- » sements de morts espagnols ! » Mais , ce qui était plus difficile» et importe plus aux annales de l'art, Marlowe, le fantastique et horrible Marlowe , a su trouver avant Shakspeare les fortes et simples couleurs du drame historique moderne. Sa tragédie de la Mort ttÊdounrd II ouvre cette source tragique de l'histoire d'Angleterre , où a puisé le peintre de Richard III. La scène de l'emprisonnement d'Edouard , celle de son abdication , celle de sa mort enfin, sont d'une grande énergie; et si, dans ce dernier tableau, la situation ramène le poète à son goût naturel pour les spectacles de souffrance matérielle et d'angoisse fu^ nèbre, il y porte du moins une éloquence pathétique. On nous excusera de citer cette scène.
Le château de Berkley. Le roi est resté seul avec Lightborn.
Edouard. — Qui est là? quelle est cette lumière? pourcpioi viens-tu ?
Lightbom, — Pour vous consoler , et vous apporter de joyeuses nouvelles.
Éd. — Le pauvre Edouard trouve peu de consolation dans tes yeux , méchant. Je sais que tu viens pour me tuer.
lAght. — Pour vous tuer , mon gracieux seigneur ! Il est loin de mon cœur de vous faire mal. La reine m'a
envoyé pour voir comment vous ôces Uailé ; car elle est sensible à votre misère. Et quels yeux peuvent s'empêcher de répandre des larmes, en voyant on roi dans ce déplorable état !
Éd. — Pleures4u déjà ? Écoule-moî quelque temps, et adors ton cœur^ fût^il , comme celui de Oumey et de ttbtrevis, taillé dans le roc> se foodrait de lui-même, avant que j'aie achevé mon histoire. Ce donjon dans lequel ils me retiennent est une sentine , où les immondices de tout le château se déchargent.
Ligla. — Oh, ks misérables !...
Êd, ^-" Et là , dans la fiinge et rcNrdare, je suis resté debout l'espace de ces dix jours ; et, de peur que je dorme, on bat continuellement du tambour. Us me donnât du pain et de l'eau , à moi qui suis roi ! Par le défaut de sonuneil et de nourriture, mon esprit est troublé , mon corps engourdi ; et je ne sens plus mes membres. Oh ! que mon sang ne peut-il sortir goutte à goutte de chacune de mes veines , comme cette eau tombe de mes vêtements souillés! que ne peut-il crier jusqu'à la reine Isabelle, et lui rappela que j'étais aut^, alors que pour elle je courus la joute en France , et désarçonnai le duc de Glermont!
Light. — Oh! n'en dites pas davantage, milord; cela brise le cœur; Gouches-vous sur ee lit» et reposez-vous un moment.
Éd. — Ces regards ne peuvent rien receler que la mort. Je vois ma fin tragique écrite sur ton front. Attends du moins quelques moments; retiens un peu ta main san-
SUR SHARSPEARE. 93
glante, et lais$e«moi voir le coup «vaut qu'il ne vlohne , afin qu'à Tinstant môme pu je p^ral la \ie» mon ftmd puisse être plus fermement occupée dQ mon Dieu*
lÀglu, «-» Que veul donc Votre Aliène , jpour se défier ainsi de moi ?
Éd. — Que veux-tu donc, tcrf , pour dissimuler ainsi avec moi?
Ltght. — Ces mains ne forent jamais tachées du sang innocent ; elles ne seront pas aujourd'hui teintes de celui d'un roi.
Éd. — Pardonne-moi d'avoir eu cette pensée. Il m'est resté un diamant, reçois-le. Pardonne-moi cette pensée. Je crains encore, et je ne sais quelle en est la cause ; mais chacune de mes jointures taremble^ pendant que je îa donne cela. Oh ! si tu renfermes le meurtre dans ton cœur , puisse ce présent changer ton dessein et sauver ton âme ! Sache que je suis un roi. Oh! à ce nom, je sens un enfer de douleurs. Où est ma couronne?*., perdue, perdue! Et moi, je vis encore. • .
Lighi. — Vous êtes épié, m&lord. Goucbes^vous » et
reposez.
Éd. — Mats la douleur me tient éveillé. Je devrais dormir ; car, depuis eœ dix jour», mes pauptères ne se sont pas fermées. Maintenant , tandis que je parle , elles tombent de btigue; et cependant la crainte nm les foit rouvrir. Ob ! pounpioi es^tu assis Ëi?
Light. -*- Si vous vous méfiez de moi , je m'en irai , seigneur.
Éd. — Non , non ! car si tu as le dessein de me tuer , tu reviendras. Ainsi donc, reste.
Éd. — Oh I ne me fais pas mourir. Reste cependant ; oh ! reste quelque temps.
Light. — Gomment, milord?
Éd. — Quelque chose bourdonne à mes oreilles , et me dit que, si je m'endors , je ne m'éveillerai jamais. Voilà ridée qui me fait trembler ainsi ; mais , dis-moi donc > pourquoi jBS-tu venu ?
Light. — Pour te débarrasser de la vie ! Ici, Matrevis, ici .
Éd. — Je suis trop malade et trop faible pour résister. Assiste-moi , mon Dieu , et reçois mon âme ! . . .
Un homme qui pouvait écrire et sentir ainsi la tragédie existait déjà , quand Shakspeare vint à Londres. Et ce qu'on doit remarquer encore , cet homme avait popularisé la forme poétique qui convenait le mieux à la tragédie anglaise, le vers non rimé, mais soutenu par le rhythme et l'expression. Marlowe, dans ses derniers ouvrages, avait fait de ce vers l'emploi le plus heureux pour l'effet de la scène et la vérité du dialogue.
C'est au milieu de ces premiers trésors de la littérature nationale^ que Shakspeare, animé d'un merveilleux génie, forma promptement ses expressions et son langage. Ce fut le premier mérite qu'on vit éclater en lui , le caractère qui frappa d'abord ses contemporains ; on le voit par le surnom de poëte à la langue de miel(i), qui lui fut donné, et que
(I) Mellifluons »ind honey-t<)ngued Shakspeare. (Mères.)
Ton retrouve dans toutes les littératures naissantes» comme
l'hommage naturel décerné à ceux qui les premiers font
sentir plus vivement le charme de la parole » l'harmonie
du langage.
de génie de l'expression , qui fait aujourd'hui le grand
earactère et la vie durable dé Shakspeaie » fîit , on ne
peut en douter, ce qui saisit d'abord son siècle. Ck>mme
notre Corneille, il créa Téloqu^ce des vers» et fut puis*
sant par elle.
N'ayant d'autre éducation que l'exemple de ses contemporains, et l'esprit poétique déjà familier parmi eux, il
parait que Shakspeare ne se livra pas d'abord, ou du moins ne se livra pas uniquement à des essais dramatiques. Dès 1689 , on voit son nom figurer (1) parmi ceux des comédiens de Black'Friarêf dans une supplique où leur compagnie représente au chancelier qu'elle n'a jamais donné sujet de plainte, en portant sur la scène des matières d'État et de religion. Chaîné de modestes rôles , Shakspeare dut s'employer de bonne heure à corriger, à remanier ces pièces souvent anonymes , qui étaient alors la propriété d'une troupe de comédiens , et dont elle disposait à son gré. On peut croire même que son instinct de génie se montra dans ce travail , et qu'il excita bientôt la jalousie de ses camarades , puisque , dès 1592 , antérieurement à la date cer-, taine d'aucune de ses pièces originales, il est accusé, dans un écrit du temps , d'être un parvenu plein de suffisance , une corneille parée des plumes d'autrui , et de se croire le
(1) NewFacts regardingthe lije of Shakspeare ^ etc., from J. Paytie Collier. London, 1836.
$eiU ébranl^seène du payé. Ces paroles sfttiriques de Robert Greene, qai mourut la même année, font supposer que Shakspeare^ cimune acteur et CMume poëte, avait d^à réussi. Shakspeare^ fort blessé de cette attaque, se plaignit àmèrem^t d'un poète nommé CSietle > qili s'était &it Féditeur dil pampblët posthume de Greène; et il en d^* tint des excuses» qui sont assee remarquables. « J'ai ap** précié moi'-mème, dit Ghetle , ses manières , non moins civiles que son talent est supérieur ; et des personnes considérables m'ont parlé de la droiture de ses prooédés» qui atteste son honnêteté, et de sa grâce facile qui prouve son art. » Shakspeare toutefois, en publiant, Tannée suivante, un poème de Vénuê et Adonis , appelle cet ouvrage le premier'Ué de son imagination, soit qu'il attach&l peu de prix à sa part de travail dans des drames anonymes , soit plutôt qu'avant ce travail, et pour s'y préparer, il eût composé depuis quelques années le poème, dont il offrait alors la dédicace à lord Southampton , l'un des plus aimaMes seigneurs de la cour galante d'Elisabeth.
L'année suivante > Shakspeare dédiait encore à ce seigneur son poème de Lucrèce , aussi sévère que l'autre est libre , mais empreint également d'élégance et d'affectation italienne. Un recueil de quelques sonneu mythologiques, et d'autres vers d'amoqr publiés sous le titre du Pèterin passionné, semblent compléter ces premières études poétiques de Shakspeare , qui furent entremêlées sans doute à la composition de ses plus andennes pièces : Pmclès , la Peine d'Amour perdue, les trois parties de Henri VI, et les deux Gentilshommes de Vérone.
On remarque » en effet > un rapport» uAe affinité entre ces premiers drames et les poëmes de Shakspeare y pour Teniploî fréquent de la rime, et pour oertaines formes de stjfie. Lepoêmed'Adonîs respireoelte afféterie Tdnptueuse» œs gr&oes maniâées qui , dans Aoméo et Juliette» se mô* leHl eneoreà une passion ravissante. On j sent Tinspiration de Fairfaat et de Spenser, et un effort sou^nt habile , pour transporter , dans une langue du Nord , qudqoe ehose de ladouœur et du charme de la langue italienne. Le po^Bie du RamiemerU de Lùcrèoe , sans être moins Bi^é de faux goût y marque un progrès de force et de gravité dans le langage; et il est à remarquer que ces deux ouvrages furent les ]^enûers titres de la gloire naissante de Shakspeare. À cette époque y et longtemps après » Shakspeare 9 dans la Ubérté d'ime vie obscure^ livré sans doute aux goûts de Boa âge et de sa profession » répandit souvent les sentiments de son ooeur dans des Sanneti re>cueillis plus latd » mais qui dès lors étaient fort lus et fort admirés des sociétés du temps. Il essayait cette forme poétique sur l'heureux modèle que lord Burrey avait em-» prunlé naguère à l'Italie.
li feut lire ees somte(s> pour jug^ Tart savant de ht^ gage <pie Shakspeare mêlait à sa rudesse. Le plus grand nombre est adressé à lord Southampton. Ce Jeune sei^gneur, à peine âgé de vingt-trois ans, et célèbre par ses grâces chevaleresques, comme plus tard il le fut par son courage et sa fidélité à l'infortuné comte d'Essex, élait alors exposé à la tendresse jalouse ou au caprice impérieux d'Elisabeth , qui lui interdisait la main de miss Varnon ,
28 RSSAI ^
belle et noble Anglaise dont il était aimé. Il semble que Shakspeare , protégé par lord Southampton , n'était pas seulement pour lui un chantre reconnaissant, un admirateur idolâtre, mais qu'avec ce la ngage de tendresse mystique alors autorisée, il entra dans les secrets du cœur de son jeune patron, en le pressant de se marier au nom de la gloire de sa maison (1), et par les douces images de la famille et de la paternité. Southampton suivit ce conseil que lui donnait son amour. 11 épousa miss Varnon, au prix de quelques mois de prison qu'Elisabeth irritée fit subir aux deux amants. Nulle allusion à cette disgrâce dans les vers de Shakspeare ; mais il continua ses sonnets au jeune lord> sur un ton de tendresse humble et passionnée , quelquefois si étrange , qu'on a cru y reconnaître l'expression d'un amour mystérieux pour Elisabeth, cachée sous le nom de Southampton. Cette supposition de commentateur que tant de choses démentent, et qui s'accorde si mal avec la prison du jeune lord à cette époque , n'est nullement nécessaire pour expliquer l'exagération sentimentale du poète : c'était une imitation de Pétrarque , une élégance platonique empruntée à l'Italie, un langage convenu » auquel seulement Shakspeare a mêlé parfois des traits de sensibilité profonde et des retours mélancoliques sur lui -môme. On voit que la plupart de ces sontiets se rapportent aux
(1) Who lets 80 fair a house fall to decay,
Wliich husbandry in honor might'uphold, Against the stormy gusts of Winter^s day, And barren rage of death's Eternal cold ?
Von had a father : let your son say to. {Sonnet xni.)
SUR SHAKSPËAKE. 29
premiers temps de sa carrière , lorsqu'il luttait contre le malheur et Thumiliation de son état. C'est ainsi que s'adressant à Southampton ^ il lui dit en vers él^ants :
« Clomme un père décrépit (i) prend plaisir à voir son » enfant agile faire des actions de jeune homme » ainsi » moi » rendu boiteux par l'opiniâtre rancune du sort , » je tire ma consolation de ton mérite et de ta constance. » Beauté 9 naissance, richesse, esprit, que chacune de » ces choses, ou que toutes ensemble, et plus encore, > forment ton attribut et soient couronnées en toi ! j'at- » tache et je greffe mon amour sur ce trésor ; et alors' je » ne suis plus estropié, pauvre, ni méprisé. L'illusion » me donne une telle réalité , que dans ta richesse je » trouve ce qui me suffit , et que d'une part de ta gloire » je vis. »
Un mot pris à la lettre , dans ces vers , a fait croire que le poète était boiteux , et se plaignait d'une infirmité naturelle ajoutée pour lui aux maux de la fortune et de l'opinion . Mais un autre passage peu remarqué de ce»
(i) As a décrépit father takes delight
To see bis actire child do deeds of youtfay
So I, made lame bj fortunées dearest spite,
Tajte ail my comfort o£ thy worth and trath ;
For whether beauty, birtb, or wealth, or wit,.
Or any of thèse ail, or ail, or more,
EntUled in thy parts do crowned sit,
I make my love engrafted to this store :
So then I am not lame, poor, nor despisM,
Wbilst that this sbadow doth such substance'gire,-
That I in tliy abondance am suffîcM,
And by a part of ail thy glory live. (Sonnet x^xrii*).
mêOMS 90tmek ramène encore la même expreaaûm dans un sens évidemment figuré. < Dis que tu m'as abandonné pouc T» quekfaes fiiutes.> écril-ilà son ami(i); et j'appuiecai h moi-même le reproche. Parle de m(m infirmité ; et » aussitôt je kcMtesai > ft'ayaai pas de défense contre tes » raisons» )i
Sbakspeafle trouvait dans le jeune lord noBhseulepxent une protection libénale^ mais des consuls utilesà son talent. « Sois» lui dit-îl, fier de mesécrits(2); ils sont inspicéssous » ton influence» ils sont nés de toi. Dans les ouvrage des » autres tu corriges l^ style seulement ; et leur art est em« 1»^ belli par tes grâces; mais tu es mon art à moi; et tu y^ élèves ma, rude ignorance aussi haut qoa le pourrait la m science* » Cette amitié^ si tendse n'était pourtant pas sans orages. Quelquefois le poète se plaignait deVoubli de son noble patron ; quelquefois il craignait de mériter sa disgrâGce par des torts de conduite^ dont il semble rougir. 11 parle de la longue histoire de ses fautes cachées ; mais ce qui semble lui peser davants^ , c'est sa profession même : « Oh! pour mon honneur^ dit-il^ reprochez à la
(1) Say tirait tbou didaft fbrsake me far some fault f Ând I wiU ooomieitf upon that oMuk» :
Sp^k of my lameness, and I straigkt wiU hadk,
ÂgaioH thy reaMBs making no d^cace. {Sonnet lxxxix.)
(2) Yet be most proud of that vihiek l covpile, Whose influence is tUîney and jbora of tbee ; In otheps^ works thou dost bud mend tlie style^ Ând arts vrith tby sweet grâces graced be : But tbou art ail my act, aod dost adyaoce
As bi|;li as leacmng my rude ignorance* {Sonnet luviii.)
SUR SHAKSPËARE. 31
T» forlune, oMe déitécoiqpable<ie mes ioé(iiil9(i)» <le n'a- » YQir pas {lourvu à inaTk par quelque cboseddineiUe^ » qm lemétier public» qaà entretient fa oorruption publi* 9 quft^DelàvMirtqiifiiaoïinomreQoituiiainaïqiiefléir^^ » santé* De là ma oatufo ot presque rabaissée an niveau » de la tidbe où elle est inise« »
Ce retMf Inuailiant sur lui-même n'est pas un jeu de féSiUdy et panit avoir tourmenté son àme : c'est pour remercier l'amitié ou l'amour de l'aToir déiendu contre le déoouragenieiit de la hoate> qu*il Iiouto les expre»sîonskspiuslendfesetlesplusfaenreMaes. < Yotreamour n et votre pitié <2), dît41 qudqne part^effaottit la marque » iftt'une calomnie vulgaiw await empueinte sur mon » front, etc. > etc. Vous êtes mon univers; et je nedois n attendue qae<levoiBe boncbe macondanmalieii ou ma » touange* »
Ls naème sentiment lui inspire oe sonnet •charmant :
(1) 0 for my sake do you with fortune chide , The gmlt7 g6>4é6w«f «y faorflufol d«edft, That did ndt Setter iat tvf Me ptw'sée
Than public means, wtddi pnUîc mamieiis Iweeds. Thence cornes it that my name receives a brand; Ànd almost thence my nature is subduM To what it \rorks in. {Sonnet cxi.)
(2) Tour love and pîty doth the impression fill "Which vulgar scandai, stampM upon my brow ;
You are ray all-the-world, and I must strive
To know my $hame&aa4 praises from your toogue.
{Sonnet cui.)
« Lorsqu'en disgrâce avec la fortune et les hoi(nmes(i)> )» Coût seul je pleure sur ma condition de banni, que j'im- » portune le ciel de mes cris inutiles , que je me regarde » moi-même et maudis ma destinée , souhaitant de re&- » sembla à quelqu'un plus riche en espérances > d'être » beau comme lui y comme lui pourvu d'amis » enviani » l'adresse de celui-ci y le succès de celui-là , parmi » ces pensées me méprisant presque moi-même, par bon- » heur je songe à toi ; et alors , comme l'alouette, qui , » au premier éclat du jour, s'élance du sol grossier de » la terre, mon sort relevé monte en chantant vers les » portes du ciel : car le souvenir de ton doux amour m'ap- » porte de tels biens, que je dédaigne alors de changer » ma fortune contre celle des rois. »
Du reste, dans ce recueil, curieuse mais obscure confession de Shakspeare , on surprend bien peu de choses de sa vie. Il gémit parfois de son exil ; mais il ne dit rien de sa famille ou de son pays. Il pleure quelque part de précieux
(1) When in disgrâce Tvith fortune and men^s eyes
I ail alone beweep my outcast state, And trouble deaf heaven \vith my bootless cries, Ând look upon myself, and curse my fate, Wisbing me like to one more ricb in bope, FeaturM like bim, like bim witb friends possess^d, Desiring this man^s art, and that man^s scepe ; Yet in tbese thougbts myself almost despising, Haply I tbink on tbee, — and tben my state (Like to the lai-k at break of day arising From sullen earth) sings bymns at heaven^s gâte : For thy si^eet love rememberVi, such wealth brings, That tben I scorn to change my state with kings.
{Sonnet xux.)
SUR SHAKSPEARË. 33
amis y cachés dans la nuit interminable de la mort {i)\ mais il n'en nomme aucun : il rougit de sa profession d'acteur ; mais il ne parle d'aucune de ses pièces de théâtre. Ce n'est pas qu'il paraisse toujours ignorant ou insouciant de sa gloire , comme on l'a cru. Dans un de ses premiers sonnets , il disait tristement à Southampton : « Si tu sur- » vis au jour heureux pour moi où la mort couvrira mes » os de poussière y et que par hasard tu r^ardes encore » une fois ces pauvres vers incorrects de ton ami défunt , » compare-les avec les meilleurs du temps ; et, bien qu'ils » soient surpassés par tout le monde, garde-les, à cause de » ma tendresse, et non de leur mérite. » Mais plus tard il compte sur la gloire, et la promet. « Votre nom recevra » d'ici une immortelle vie (2), dit-il au courtisan d'Éli- » sabeth. Vous aurez pour monument ma douce poésie, » que liront des yeux qui ne sont pas encore; et des voix » à naître rediront, d'après moi, votre existence , quand » tous vos frères de ce siècle seront morts. » Au milieu de cet orgueil et de ce beau langage, le poëte
(1) Then can I drown an eye, unusM to flow,
For preciouft friends hid in death's dateless night.
(Sonnet xxx.)
(â) Your name from hence iinmortal life shall hâve,
Thougb I, once gone to, ail ihe world muBt die :
Your monument shall be my gentle verse, "Which eyes not yet created shall o*er-read; And longues to be, your being shall rehearse^ When ail tbe breathers of this world are dead.
(Sonnet lxxxi.)
34 EtôAI
revient sur les soupçons ou les reproches dont sa vie est Tobjet. Alors lui échappent quelques expressions aœères, bien différentes de la parure poétique habituelle à ses sonnets. « Mieux vaut (i), dit-il, être vil que réputé vil, » recevant le reproche d'être ce qu'on n'est pas, etc., etc. » Pourquoi tes yeux faux et menteurs d 'autrui signale- » raient-ils les écarts de mon sang trop vif ? Pourquoi mes » fragilité tiht-elles des espions plus fragiles eux*mêmes , » qui y dans leurs dires, racoqtent comme mauvais ce que I» je crois bon? Non, je suis ce que je suis; et ceux qui » tirent sur mes fautes comptent les leurs, le puis être )> droit, quoiqu'ils soient eux-mêmes crochus ; ce n'est pas » dans leurs mauvaises pensées qa'on doit cheicher mes » actions. »
Quel que fût ce blâme, rejeté avec tant d'énergie, on peut croire que la vie de Shakspeare devait être celle d'un comédien, dans les mœurs de ce temps» obscure et libre , se dédommageant de l'anathème par les plaisirs.
Un poète anglais qui , né dans le siècle suivant, put
(1) 'Tis better to be vile, thaa vile estêemM,
When not to be reçoives reproach of being ;
For why should others^ false adulterate eyes Give salutation to my sportive blood?
Or on my frailties why are frailer spies, Whichin tbeir ^ills couat bad ^bat I thihk good? Noi — I am that I am j and they that level At my abuses, reckon up their own :
I may be straight, though they themselves be bevel ; By their rank though Is my deeds must not be shown.
{Sonnet cm.)
SUR SHAK9PEARË. 35
recueillir quelques soayeftiis tracKtiomeb de Shakspeare, a dit qu'il fut fort estimé de son leEif»^ elqae son excessive candeur» son bon natuiel avaienl dû certainement p<^ter la plus aimable moitié de l'espèce hmoaine à l'aimer, eorome la force de son esprit obligeait les hommes les plus savants à l'admirer* Les sonnets de Sfaakspeare conflrment ce témoignage. «[ L'amour est mon pécbé{i), » ditil quelque part, comme aurait pu dire Holière; et, à côlé d'un portrait de femme , délicat et charmant , il fait dans quekpies vers de tels reproches à celle qu'il aime , qu'on doit supposer que, s'il obtint quelques fevenrs de grande dame, il eut à rougir de plus d'un dioix indigne de lui. Arinsi coulèrent ses jours, presque ignorés, en laissant après eax des monuments immortels.
Chaque année , Shakspeare donnait une ou deux pièces de théâtre. Sans pouv(Hr en assigner la date précise, on est à peu près d^accord sur l'ordre dans lequel elles se succédèrent ; et cet ordre nndique un progrès de génie , depuis Périclès, où il n'y a guère qu\me belle scène, jus(pi'à Macbeth^ OdieUoy h Tempête. Quelques-uns de ses ouvrages, Roméo et JuUeUe, Hûmlet, tes Commères de Windsor , ont été remaniés à deux reprises par lui , et augmentés presqpe du éduble* 11 ne s'est conservé que peu de sou^venirs de son jeu théâtral. Son cheM^œuvre, dit* on, était le rôle du spectre dans Hamkt; et encore un pamphlet du temps se moque de sa voix , et compare au cri d'une marchande d'buitares son cri sépulcral, Vengeance, Hamletl II jouait aussi , dans sa jolie pièce Commue il vow$
(1) Love 18 my sia..« {Sonnei cxlu.)
plaira , le rôle du vieil Adam. 11 remplissait sans doute beaucoup d'autres rôles du répertoire de ce temps. Ce n'est pas aujourd'hui une curiosité sans intérêt que de voir, sur les listes d'acteurs qui précèdent de vieilles éditions de drames anglais, le grand nom de Shakspeare figurer modestement parmi tant de noms obscurs , en tête d'un ouvrage oublié.
Shakspeare eut des rivaux ; et indépendamment de cette confusion que fait souvent le suffrage contemporain entre des talents fort in^aux> quelques-uns de ces prétendus émules de Shakspeare, qui se produisirent avec une ardeur sans relâche pendant un demi-siècle , n'étaient pas sans génie , au miHeu de leur élégance affectée ou de leur verve barbare. Fletcher , le plus poétique de tous ; Beaumont» son associé dans quelques ouvrages ; Tingénieux et facile Massinger; le pédantesque et pourtant inventif Ben- Johnson ; Webster, peintre énei^ique de révoltantes horreurs ; Ford , qui a eu quelques grands traits de terreur tragique ; Chapman, le traducteur d'Homère et l'auteur énergique d'une trs^édie des Guises; Midleton, Decker^ et surtout Heywood, qui, dans sa facilité vraiment espagnole, avait fait, en tout ou en partie, deux cent quarante pièces de théâtre, où se trouvent éparse» quelques scènes d'un pathétique admirable ; voilà sans doute la preuve d'un singulier mouvement dramatique, excité par Shakspeare, et dont il proûta.
A cette liste pourraient s'ajouter encoi^ plusieurs noms, et eptr 'autres celui de John Marslon , auteur de quelques pièces , dont Shakspeare ne dédaigna pas d'être l'édi-
SUR SHâRSPEARE. 37
leur, lui qui négligeait de publier ses propres ouvrages.
Retenu à Londres par son état de comédien et d'auteur, Shakspeare ne perdait pas cependant tout souvenir de sa ville natale 9 tout soin de la jeune famille qu'il avait si promptement quittée. Chaque année ^ dit-on » et c'est un des rares détails donnés sur lui par ses contemporains , il allait , dans la belle saison , passer quelque temps à Stratford, prés de sa femme » de ses enfants et de son vieux père. Il avait été rejoint par un de ses frères , que son exemple sans doute entraîna vers le théâtre , et qui n'est connu que par ces mots : Edmond Shakspeare, contée dien, inscrits sur le registre mortuaire de l'église de Saint- Sauveur , dans la paroisse de Southwark, où William Shakspeare était logé.
Le goût du poète pour les beautés de la nature , son impression si vive des frais paysages de l'Angleterre , indiqueraient seuls qu'il devait chercher le repos des champs. On a supposé toutefois de son temps un autre motif à ses fréquents voyages ; on a conté que » sur la route de son pays , il aimait à s'arrêter dans la ville d'Oxford > à l'auberge de ia Couronne > dont l'hôtesse y remarquable par l'élégance et la beauté, devint mère du poète Davenant. Shakspeare , familier dans la maison , fut parrain de cet aafant , qui lui appartenait^ dit-on, de plus près , et qui , dans la suite , mit un singulier amour-propre à se vanter de cette descendance. On concevra mieux , d'après cela , le zèle du royaliste Davenant pour le républicain Milton : c'était sans doute à ses yeux une double dette de parenté poétique.
Quoi qu'il eu soit , il semUe que des motifs plus sérieux conduisaient Shakspeare daus le comté de Warwick, et que , malgré les distraaioms de la vie comique , il eut- de boone heure œt esprit de retour qui lui fît qnit* ter Londres à cinquante ans» pour se retirer dans sa ville natale et dans sa famille. On le voit, dès 1597 , acquérir à Stratford une grande maison qu'il fit en partie rebâtir» en la ncmimant New-^Place. En 1602 , il achète» sur la paroisse de Stratford, un lot de cent sept acres de terre qui venait rejoindre sa maison. Plus tard , il prend, pour une somme assez forte , la moitié du bail des dîmes de la même paroisse. Il possédait en outre plusieurs petits domaines, vergers, jardins, non^seulement à Stratford, mais à Bushaxton et à Welcombe, villages du comté deWarwick, Selon toute apparence , il avait ainsi transporté dans son pays le produit de sa fortune théâtrale, et des libéralités qu'il avait reçues de quelques grands de la cour, et surtout dé loid Soutbampton.
De nouveaux tiens cependant semblaient fixer le poôte à Londres. Sa célébrité s'était accrue. Malgré les nombreuses productions dramatiques du temps, malgré les ri*» yalitéset les critiques, son génie dominait au théâtre. On sait qu'Elisabeth s'amusa beaucoup du personnage de Falstaff , dans ffenri F, et qu'elle voulut que le poète le mît une troisième fois en soëne dans un nouvel ouvrage. U semble à notre déUoatesse moderne que l'admiration d'Elisabeth aurait pu mieux choisir; et celle que Shak<< speare appelle la belle Ve$tale , couronnée par l'Occident, devait trouver autre chose à louer dans le plus grand
peintre des réroiuUons d'Angleterre, Ge qui semble plus m^itoire de la part de cette princesse » c'est l'heureuse liberté que garda Shakqpeare pour le choix de ses^sujets. Sous le pouvoir absolu d'Éliaabedi » il dispose à son gré des éténemènts du rogne de Henri VIUi retmoe sa tyrannie avec une simplicité tout historique , et peint des plus touchantes couleurs les vertus et les droits de Gathmne d'Aragon, chassée du trône et du lit de Henri Ym, pour faire place à la mère d'Elisabeth. Les dernières années de la reine , attristées par la vieillesse et la vengeance, la rendirent sans doute plus indifférente aux amusements du théâtre ; mais son successeur» Jacques V\ dans ses prétentions de savoir et d'esprit > se piqua de protéger l'art dramatique : par ,une de ses premières ordonnances 9 en date du 19 mai 1603 » il accorda aiù comédiens du Globcy qui n'étaient jusque*là que les ser* vitrars du lord chambellan, le titre de Comédiem du Roi» et conféra ce privilège à Laurence Fletcher et à William Shakspeare nommément. Le poète fut dès lors associé h la direction du théâtre , d'abord avec Fletcher, puis avec Richard Burbage, le célèbre acteur.
A ce titre, Shakspeare eut à défendre sa compagnie dans un procès curieux pour l'histoire des mœurs, et dont quelques détails inconnus ont été récemment décou* verts parmi de vieux papiers de la chancellerie anglaise* La corporation de la ville de Londres, de tout temps en^ nemie des comédiens par sévérilé puritaine , voyait avec impatience que le quartier de Blach^FriarSy où était leur principal établissement, fût considéré comme hors de son
enceinte, et soustrait à sa juridiction. Elle était surtout offensée qu'on se permît d'y jouer (parfois sur la scène la gravité bourgeoise des aldermen et la vertu de leurs épouses. Ge grief d'ancienne date s'envenima ; et vers 1608 le lord-maire présenta requête au chancelier pour faire cesser les immunités de Black-Friars, et ramener ce lieu privilégié sous l'autorité du Conseil commun. La ville, si sa prétention avait été reconnue, ne voulait rien moins que chasser les comédiens et supprimer le théâtre. Les comédiens ne pouvaient se sauver, qu'en prouvant par la coutume et l'usage que la juridiction réclamée ne s'était jamais étendue sur Black-Friars.
Burbage et Shakspeare parurent à cet efTet devant lord EUesniere, l'ancien garde des sceaux d'Elisabeth, resté chancelier de Jacques II. Us se présentèrent à lui avec une lettre de recommandation, dont le langage et la signature en inithies semblent indiquer la main de Southampton^ Après quelques mots de politesse familière, l'auteur de cette lettré prie le chancelier d'être, autant qu'il le peut/ bon aux pauvres comédiens de Black -Friars , menacés par le lord-maire et les aldermen de Londres de la perte de leurs moyens d'existence, par la destruction de leur salle de spectacle qui est un théâtre privé, et n'a jamais donné sujet de plainte par aucun désordre. « Les porteurs de la )> présente, ajôute-t-il, sont deux des priniqipaux de la com- » pagnie. L'un 6st Richard Burbage, qui invoque hum-* » blâment le favorable appui de votre seigneurie. Il est 9 homme célèbre, notre Roscius anglais, et celui qui sait ;» le plus admirablement adapter l'action aux paroles et
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» les paroles à raction(l)y etc. L'autre est un homme non » moinsdigne de faveur et mon ami particulier (2), ender- » nier lieu acteur fort compté dans sa compagnie dont il » est aujourd'hui sociétaire, et auteur de quelques-unes de » nos «meilleures pièces anglaises, de celles qui, comme » votre seigneurie ne l'ignore pas, étaient le plus particu- » lièrement goûtées de la reine Elisabeth, quand la compa- » gnie était appelée à jouer devant Sa Majesté aux fûtes » de Noël et de la Chandeleur, etc. Cet autre a nom » William Shakspeare; et ils sont tous deux du même » comté et presque de la même ville, tous deux vraiment » fameux dans leur genre , bien qu'il ne soit pas séant » à la gravité et à la sagesse de votre seigneurie de fré- » quenter les lieux où ils ont l'habitude de charmer l'o* » reille du public. Leur supplique a pour objet de n'être » point molestés dans leur profession, qui leur sert non- » seulement à se soutenir et à faii*e vivre leurs femmes et B leurs familles (étant tous deux mariés et de bonne répu- » tation), mais à secourir aussi les veuves et les orphelins » de quelques-uns de leurs camarades décédés. »
(1) « Yfho saitelh the action to tlie word, the word to the action. »
(Paroles empruntées à la tragédie à'Hamlet.)
(2) Theother îb a man no whit less desenring favour, and my spécial friend, till of laie an actor of good account in the company, now a sharer in the same, and writcr of some of our best English plays, which as your lordship knowcth were most singularly liked of queen Elisabeth, when the company was called upon to perforro before her Ma^esty at court at Christmas and Sbrovetide.
{NewFacts re^ardingthe Ufe of Shakspeare^ by Payne Collier. London, 1836.)
4â ES^AI
Lord EUâsmere, s'il n'allait pas aux spectacles publics, avait, quelques années auparavant, fait jouer par Burbage et sa troupe la tragédie d'Othello à son château d'Harefidd, où, dans l'été de 4603, il re^t en grande pompe la reine Elisabeth et sa cour» Soit souvenir de cette épo-* que, soit influence de la recommandation présentée, soit enfin que Sbakspeare eût plaidé sa cause et soutenu les franchises de Black'Frian avec cette intelligence des termes de la loi qu'on a remarqués dans quelques-unes de ses pièces, lord Ellesmere parait avoir donné raison aux comédiens contre la ville. On le voit par un effort qu'elle fit, peu de temps après, pour acheter ce qu'elle n'avait pu détruire. La n^ociation échoua, comme le procès. On peut conclure seulement des offres de la ville et des pré^ tentions de la Comédie que Shakspeare était, après Burbage, le plus intéressé dans Black'Friar8{i). Il demandait, pour son droit de propriété dans le mobilier du théâtre et pour quatre parts de sociétaire , la somme considérable alors de 1 ,400 livres sterling.
Il parait qu'indépendamment de son influence sur le théâtre de Black-Friars , Shakspeare fut encore chargé, par le roi Jacques , de la direction d'une troupe particulière destinée aux amusements de la cour. Ce prince fut charmé des prédictions flatteuses pour les Stuarts d'É- , cosse introduites dans la terrible tragédie de Macbeth ; et il écrivit, dit-on, au poêle une lettre de sa main, pour l'en remercier. On peut douter de l'anecdote. Mais un contem-
(1) New Particular» regarding the works of Shakspeare, From J. Payne Collier. 1836.
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porain dont le témoignage n'èBt pas équivoque» Ben^^ohnson » atteste Testime du nÀ pour le poète : « Doux cygne de rAvon(i)) s'écrie^tMl^ qud spectacle ce fîit pour nous de te vdr apparaître dans nos eaux , et prendre, sur les bords (fe 1» Tamise» ee vol heureux qui charmait Ëlisa et notre roi Jacques ! » l'imagine cependant que le docte souverain devait préférer les pièces de Ben-Johnson, toutes chargées d'imitations du latin et du grec. Sbakspeare avait surtout pour lui le suffrage public.
Quoique attaqué souvaiit par les allusions de Ben- Jobnson et de Fletcber, il vivait en amitié avec eux et d'autres lettrés du temps, entre autres le docteur Donne, célèbre par Tamertume de ses satires. On se réunissait au club de la Syrène, et on s'y raillait librement, La lutte était souvent assez vive entre Ben^obnson et Sbakspeare. Le premier, dit un contemporain, semblait un lourd et solide galion d'Espagne, assailli par une frégate vive et légère. « Que de choses nous avons vu naître à la Syrène! » Que de mots nous avons entendus, si fins et si remplis > d'une subtile flamme» que chacun, en les lançant, » semblait avoir mis dans un trait son esprit tout entier ! » Voilà comme un écrivain du temps, affilié de la Syrène, peint ces libres entretiens où s'égayait Sbakspeare , entre les noirs fantômes d'CHhello et du Roi Léar,
Le poète, en s'éloignant de la jeunesse, en descendant
(1) Sweet swan of Avon^ ivhat a sight it were.
To see thee in our waters yet appear ; And make tliose flights upon the banks of Thames, That 80 did take EHza, and our James.
au fond de celle vallée des ans dont parte Othello» n'était pas devenu insensible à d'autres plaisirs que œux du cbib de la Syrène. « A. trente-cinq ans j'aimais encore, » a dit Montesquieu. Shakspeare aima plus tard; et , dans ses sonnets » qui' sont , à tout prendre , les seuls mémoires de sa vie, il se plaint de vieillir en se laissant tromper. « Croyant faussement qu'elle me croit jeune^ » dit-il y bien qu'elle sache que les meilleurs de mes jours » sont passés 9 j'ajoute foi naïvement à sa langue men- » teuse; et des deux côtés on fausse la vérité. » Quand cinquante ans arrivèrent cependant, le poète , dans toute la force de son génie , dit adieu à ces beautés qui lui cachaient son âge ; et» se dégageant de la direction du théâtre, il partit pour Stratford, où quelques années auparavant il était allé marier sa fille Suzanne, et avait planté, dans le jardin de New^Place , un mûrier longtemps celèbre. Selon toute apparence, c'est dans l'année 16i4 que Shakspeare quitta ainsi tout à fait Londres; car, depuis lors, il n'est plus nommé comme propriétaire du Ghbe; et, cette année môme, Fletcher donna sur ce théâtre sa comédie de la Dame dédaigneuse, où le monologue d'Hamlet et les dernières paroles d'Ophélie sont malignement parodiés.
Shakspeare, rentré dans sa ville natale, auprès de sa femme, si longtemps et si souvent quittée, et de ses deux filles, semblait destiné à jouir du repos dans une heureuse aisance : mais ce repos fut court; et il en est resté encore moins de souvenirs que des autres années du poète. U fut, dit-on seulement , bien accueilli des gentilshommes du
voisinage 9 alla qudquefois à la taverne de Stratford, et fit une épigramme sur un de ses voisins , riche et vieux gentilhomme, fort de ses amis, mais un peu usurier. On voit encore , par les actes publics du temps , qu'il eut un procès avec la commune de Stratford pour une question de clôture, et qu'en 1616 il maria sa seconde fille Judith, qui avait passé trente ans. Cette même année , le 23 avril , jour amûversaire de sa naissance, Shakspeare mourut, à cinquante-deux ans révolus. Ce même jour 23 avril 1616, expirait un autre moraliste inventeur, Cervantes, vieux et pauvre , et près de sa dernière heure implorant pour sa famille, par une lettre qu'il n'acheva pas, les aumônes de son protecteur, le comte deLémos.
Shakspeare , quoique la mort paraisse l'avoir surpris , laissait un testament écrit de sa main « en parfaite santé de corps et d'espril, » dit-il au commencement de cet acte daté du 25 mars 1616. Dans ce testament fait au nom de Dieu , il déclare d'abord qu'espérant et croyant avec certitude participer à la vie éternelle, par les seuls mérites de Jésus-Christ son sauveur, il confie son âme aux mains de Dieu son créateur, et son corps à la terre » d'où il est formé; puis il dispose, en bon gentilhomme anglais, de son bien, assez considérable pour le temps. Après avoir complété la dot de sa fille Judith , fait divers legs d'argent et de meubles à sa sœur Jeanne , aux enfants de sa sœur et à quelques amis , donné dix livres sterling aux pauvres de Stralford, il laissa la grande part de ses biens , sa maison et toutes ses terres , à sa fille aînée Suzanne, et , après elle , au fils aîné de Suzanne, puis aux
béritien mâles de ce fils; puis , à leur défaut» au second fils mâle de Suzamie, et aux héritiers mâles de ce fils, reuouvelaot cette disposition conditionnelle jusqu'à sept fois ; et, â défaut de tout héritier mâle, substituant ensuite lesdits biens àsa nièce Hall, au fils de cette nièoe, et enfin à sa seconde fille Judith. Deux dispositions sont encore à remarquer dans cet acte ; Tune est un sou'venir de Sbakspeare pour son ancienne profession de comédien, l'autre pour sa femme : a Je donne et lègue, dit-il, à mes cama^ » rades John Eeminge, Richard Rurbage et H^Ki Gondell, » trente-six schcliings pour leur acheter des bagues ; » et plus bas : « Je donne à ma femme mon meilleur lit de » couleur avec la garniture. » Enfin Shakspeare institue pour exécuteurs testamentaires son gendre John Hall et sa fille Suzanne. Hall, auquel Shakspeare avait marié sa fille bien-aimée, était un médecin qui devint célèbre dans la suite, et qui publia une espèce de Clinùfue, longtemps estimée, où, dans mile cas de pratique énumérés et décrils par lui, on ne chercherait aujourd'hui qu'un seul cas, dont malheureusement il ne parle pas , la maladie de son beau- père Shakspeare. Mais souvent l'homme de génie n'est pas deviné par les siens; et souvent aussi Thomme qui écrit ne se doute pas de quoi la postérité serait curieuse.
La réputation de Shakspeare a surtout grandi dans les deux sièdes qaà suivirent sa mort ; et c'est pendant ce période que l'admiration pour son génie est devenue , pour ain«i dire» un culte national. Mais, dans son siècle même, sa perte avait été vivement ressentie, et honorée des plus édaiants témœgnages de respect et d'enthousiasme. Ben-Johnson, son faible rival , lui rendit hommage dans des vers où il le compare aux Eschyle, aux Sophocle, aux Euripide , et où il s'écrie avec là même admiration , et presque la même emphase que les critiques anglais de notre temps : « Triomphe, ma chère Angleterre ; tu peux montrer un homme à qui tous les théâtres d'Europe doivent hommage. U n'appartenait pas à un siècle, mais à tous les siècles. La nature elle-même s'enorgueillit de ses paisées, et se complaît à porter la parure de ses vers brillants d'un édat si riche , et tissus avec tant d'art. » Cet enthousiasme se soutient dans toute la pièce de Ben- Johnson , et finit par une espèce d'apothéose de l'étoile de Shakspeare, placée dans les deux pour échauffer à jamais le théâtre de ses rayons. Ce ne fut cependant que quelques années après la mort du poète, en 1621, que parut enfm une édition complète de ses œuvres. Les deux cottiédiens nommés dans son testament, Heminge et Gondell, prirent ce soin, auquel sa famille semble avoir été étrangère.
En dédiant leur publication à deux seigneurs de la cour, le comte de Pembrcd^e , lord-chaHJ3ellan , et le comté de Uontgommery, son frère, gentilhomme de la chambre, ils expriment la crainte « que leurs Grandeurs ne puissent descendre à lire de semblables bagateUes. Toutefois,
disent-ils, vos. seignairies ayant compté ces bagatelles pour qudque chose , et honoré les œuyres et Tauleur vivant de tant de faveur, nous espérons que vous usœz envers elles de la même indulgence qu'envers leur père. » Puis ils ajoutent» avec une humilité vraiment touchante : < Nous les avons recueillies» comme par un pieux ofBœ à r^rd du mort, afin de procurer tutelle à ces orphelins» sans ambition de profit ni de renommée » et seulement pour conserver la mémoire itun aussi digne ami, et n^un aussi bon compagnon que notre Shakspeare(i), w
La gloire de ces bagatelles cependant s'accrut sans cesse. Quelque défectueuse que fût celte édition » TAngleterre y reconnut le grand poète dont elle devait s'honorer ; et quoique» dans le milieu du dix-septième siècle» l'intolérance puritaine et la guerre civile » en proscrivant les jeux du théâtre » aient interrompu cette tradition perpétuelle d'une gloire adoptée par l'Angleterre» on en retrouve partout le souvenir. Milton l'a consigné dans une épitaphe en beaux vers » mêlés d'une affectation qui ne détruit pas l'enthousiasme.
« Quel besoin a mon Shak$peare(2)» pour ses os vénérés» de pierres entassées par le travail d'un siècle? Quel
(i) «( OdIj to kecp the memory of so worthy a friend and fellow alive as our Shakspeare. »
(2) What needs my Shakspeare for his honourM bones»
The labour of an âge in-piled stones; Or that his hallowM reliques shonid be hid Under a star-ypointîng pyramid.
Dear son of memory, great heir of famé, "What need'st thou such weak witness of tby name ;
besoin que ses saintes reliques soient cachées sous uiïe pyramide qui monte jusqu'aux cîèux ? Fib cbâri de la mémoire, grand héritier delà renommée, que t'importent ces Êdbles témoigni^ de ton nom ! Toi-mdme , dans notre admiration et dans notre stupeur, tu t'es bftti un monument de longue vie , tandis qu'à la bonté d^ l'art qui travaille lentement > tes nombres coulaient faciles> et que chacun , dans les pages de ton livre sans prix , recueillait avec une impression profonde ces vers inspirés. Alors toi, dans l'étourdissement d<Mit tu frappais notre imagination, tu nous. as rendus marbre par U'op d'effort pour concevoir ; et, ainsi enseveli, tu reposes dans une telle p(Hnpe, que les rois, fOfix un tombeau semblable, ambitionneraient de mourir! »
(hi voit, par ces témoignages et par d'autres qu'il serait facile de réunir, que le culte de Sha){speare, quelque temps affaibli dans la frivolité du r^ne de Charles II, n'a pas cependant &é en Angleterre le fruit d'une lente théorie , ni le calcul tardif d'une vanité nationale. Il suffit, d'ailleurs, d'étudier le théâtre d^ cet homme extraordinaire pour comprendre sa prodigieuse influence sur l'imagin^-
Thoa in our wonder, and astonishment Hast bailt thyself a live long monument : For whilst, ta the shame of slow uodeavouring art, Thy easy numbers flow , and that each heart Hath, from the leaves of thy anvalued book Those Delphick Unes witli deep impression took; Then thou, our fancy of itself bereaving, Dost make us marble with too much conceiyiDg : And so sepuIcherM, in such pomp dost lie, That kings, for such a tomb, would wisb to die. I. i
tioii de ses compatriotes; et cette môoaie étnde y £û4 voir d'assez grandes beautés pour mériter l'admiraticm de tous les peuples.
La liste des pièces non conlestées de Shakspeavo ren*ferme treiit6*6ix ouvsages produits dans un espace de vingt ou de vingt-dnq ans , depuis les premières années de sou séjour à Londres jusqu'en 1614. Ge n'est donc pas ici la fécondité prodâgieuse et lolle d'un Lope de Vega, de cet intarissable auteur dont les drames se comptent par milHers. Quoique Shakspeare, au rapport des deux oomédiens ses édifeuis y et de Ben-lohnson , écrivît avec rapidité, et ne raturât jamais ce qu'il avait écrit, on voit^ par Je nombre borné de ses compositions, qu'elles nes'^itassèrent pas confîisémaitdans sa pensée, et qu'elles n'en sortirent pas sans xnéditation et sans effort* Les pièces des poètes espagnols, ces pièces feites en vingt-quatre heures, comme disait l'un d'eax, semblent toujoure une improvisalioa favorisée par la richesse de la langue, pins encore que par le génie du poëte. Elles sont, la plupart, pompeuses et vides, extravagantes et communes. Lespièoes de Sbakspeace, au con^aire , réunissent à la fois les aocideMs soudains du génie, les saillies de l'enthousiasme, et les profondeurs de la méditation < Le théâtre espagnol a souvent l'air d'un rêve fantastiquie , dont le désordre détruit i'«ffet , et dont la confusion ne laisse aucune trace. I^e théâtre de Shakspeare, malgré ses défauts, est le travail d'une imagination vigoureuse , qui laisse d'ineffaçables empreintes , et donne la réalité et la vie même à ses plus bizarres caprices.
Ces observations autorisent-elles à parler du syslème
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diamaftiqae de Sbabspeoie , àf«gwkr€e5]filèiiie<ï90(ilne jiislement rival du théâlve aiMiqtte » ol à le ciler m&n OQBime un modale qui mérite d'ôtie ptéS6té1 H ne le cnw pas. £& ttttmt Sbak^peare avec Tadioûntiim la plus aiteoH ttvQ, il m'est iii{>oi9siUe d'y ireeomialire ce système pré* leadu» ess règles de géùia f<pi'il se eemit &itas, qu'il aurait saivies toujours » et <|ui remplaoerai<H»t peur lui la belle timplkiAé clKMsie par rbemeux instinct des premiers tragiques de la Grèce , et mise en prineipe par àristoie. Evi* tant les Ikéorîes iogéuîeuses inventées après coup» rementons au lait. Comment Sh^pearé trouva4'il le théâtre^ et eoBUBsent le iats8a4-il ? 0e son temps, la tragédie était oon* çue fiimfiemeni leoinme lane vepnésenlalîon d'événements singuliers 0u terribles» qui se suceédaiem sans unité ni de temps, ni de lUeu. Les scènes bouffonnes s'y mêlaient, par une imitaiien^des moeurs du temps, et de lenôme qu'à la cour le feu du roi paraissait dans les {rfus graves oérémonies. Cette manîàrede concevoir la tragédie, plus commode pour les auteurs, plus étourdissante, plus variée pour le puUic, fut également survie par tous les poëtes tragiques du temps. Le savant Ben4ohn8on, plus jeune que Shakspeare, mais pom-tanuon oontemporaifl,1BenilobB6on, qui savait à fond legrecetlelatiD,aprécisém^ les mêmes irrégularités que rinouhe et libre Shakspeare; il produit également sur le th^tre les événements de plusieurs années ; il voyage d'un pays à l'autre; il laisse la scène vide, ou la déplace à chaque moment ; il mêle le pompeux et le bouffon , le pathétique et le trivial , les vers et la prose ; il a le même système que Shakspeare, ou plutôt l'un et l'autre n'oyaient
aucun système : ik soiiraieiit le goût de lear temps. MUs Shakspeaie , plein d'im^uation , d'originalité , d'éloquence , jetait dans ces cadres barbares et vulgaires une foule de traits nouveaux et sublimes, à peu piès comme notre Molière, recueillant ce conte ridicule du Fesfm de Pierre, qui courait tous les théâtres de Paris, le transforme, l'agrandit par la création du rôle de don luan , et cette admirable esquisse de l'hypocrisie que lui seul a plus tard surpassée dans Tartufe»
Tel est Shakspeare(l) : il n'a point d'autre système que son génie ; il met sous les yeux du spectateur, qui n'en demandait pas davantage, une foule de faits plus ou moins éloignés l'un de l'autre. Il ne raconte rien ; il jette tout en dehors, et sur la scèiie : c'était la pratique de ses contemporains. Dans leurs pièces, souvent cette excessive liberté semble un moyen vulgaire; et, malgré Tinconteslable talent de quelques-uns d'entre eux , ils n'auraient pas subjugué l'imagination de leurs compatriotes et de l'avenir. Leur art dramatique, capricieux et sans frein, devenait pourtant un lieu commun, dont les effets uniformes et prévus s'usent encore plus vite que ceux d'une composition régulière et correcte. Dans Shakspeare, les scènes brusques et sans liai-
(1) Ce n^est pas que Shakspeare ne connût Pexistence des règles dramatiqaes. Il avait lu plusieurs drames de Pantiquité, traduits en anglais. Dans sa tragédie d^Hamlet , où il parle de tant de choses , il a parlé même des unités : « Yoilà^ dit Polonius, les meilleurs acteurs du monde » pour la tragédie, la comédie, Phistoire, la pastorale, la pastorale co- » mjque , ^histoire pastorale , le drame unique et indivisible , et les » poèmes sans limites. Pour eux, Sénèque n^est pas trop grave, ni Plaute J> trop léger : pour le genre régulier, et pour le genre libre, ils n'ont » pas leur pareil. »
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son ofirent quelque chose de terrible et d'inattendu. Ces personnages, qui se rencontrent au hasard , disent des choses qu'on ne peut oublier. Us passent > et le souvenir subsiste ; et, dans le désordre de l'ouvrage, l'impression que fait le poète est toujours puissante. Ce n'est pas que Shakspeare soit toujours naturel et vrai, Gortes, s'il est facile de reieh ver dans notre tragédie française quelque chose de factice et d'apprêté ; si l'on peut blâmer dans Corneille un ton de galanterie imposé par son siècle , et aussi étranger aux grands hommes représentés par le poète qu'à son propre génie ; si, dans Badne, la politesse et la pompe de Louis XIV sont mises à ctAé des mœurs rudes et simples de la Grèce héroïque , combien ne serait-il pas facile de noter dans Shakspeare une impropriété de mœurs bien autrement choquante ! Souvent quelle recherche de tours métaphoriques ! quelle obscure et vaine affectation ! G^ homme, qui pense et s'exprime avec tant de vigueur, emploie sans cesse des locutions alambiquées et subtiles, pour énoncer laborieusement les choses les plus simples.
C'est id surtout qu'il faut se rappeler le temps où écri* vait Shakspeare , et la mauvaise éducation qu'il avait reçue de son siède , seule chose qu'il étudia. Ce siècle, si favorable à l'imagination et si poétique , gardait en partie l'emprdnte de la barbarie subtile et affectée des savants du moyen âge. Dans toutes les contrées de l'Europe» excepté l'Italie, le goût était à la fois rude et corrompu ; la scholastique et la théologie ne servaient pas à le réformer. La cour mênâe d'Elisabeth avait qudque chose de pédantesque et de raffiné , dont l'influence devait s'étendre à
à notre temps ^ avec ces vieux monuments du r^e d'Elisabeth. Si une forme nouvelle de tragédie devait sortir de no^ mœurs aictuelles et du génie de quelque grand poëte, cette forme ne ressemUerait pas plus à la tragédie de Shakspeare qu'à celle de Badne. Que Schiller, dans uki drame allèinand, emprunte au Roméo de Shakspeare la vive et libre image d'une passion soudaine, et d'une déclaration d'amour qui commence près* que par un dénoûnient, il manque à la vérité des mœurs encore plus qu'aux bienséances de notre théâtre; il imite de sang-froid un délire d'imagination italienne. Que dans un .poème dramatique , rempli des abstractions de notre époque, et qui retrace cette satiété de la vie et de la science, cet ennui ardent et vague^ maladie de l'extrême civilisation, Goethe s'amuse à copier les chants sauvages et grossiers dès sorcières de Macbeth, il fait un jeu d'esprit bizarre, au lieu d'une peinture naïve et terrible.
Mais, si l'on considérer Shakspeare à part, sans esprit d'imilation et de système, si l'on regarde son génie comme un événement extraordinaire, qu'il ne s'agit pas de .reproduire , que de traits admirables ! quelle passion 1 quelle poésie! quelle éloquence ! Génie fécond et nouveau, il n'a pas tout caréé, sans doute ; car presque toutes ses tragédies ne sont que des romans ou des chroniques du temps, distribués en scènes ; mais il a marqué d'un cachet original tout ce cpi'il emprunte : un conte populaire , une vieille ballade, ^touchés par ce génie puissant, s'animent, se transforment, et devienjtent des créations immortelles. Peintre énergique des caractères , il ne les conserve pas
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ayec exactitude; car ses personnages » à bien peu d'exceptions près , dans quelque pays qu'il les place » ont la phy«sionomie anglaise » et pour lui le peuple romain n'est que la populace de Londres. Mais c'est précisément celte infi* délité aux moeurs locales des dinierses contrées , cette pré* occupation des mœurs anglaises, qui le rend si cher à son pays. Nul poète ne fut jamais plus national. Shakspeare, c'est le génie anglais personnifié, dans son allure fière ef libre , sa rudesse, sa profondeur et sa mélancolie. Le mo« nologue d'Hamlet ne devait-il pas être inspiré dans le pays des brouillards et du spleen? La noire ambition de Mao* beth , cette ambition si soudaine et si profonde, si vicdente et si réfléchie, n'est-elle pas un tableau fait pour ce peuple où le trône fiit disputé si longtemps par tant de crimes et de guerres?
(Combien cet esprit indigène n'a-t-il pas plus de puissance encore dans les sujets où Shak^peare envahit son auditoire de tous les souvenirs , de toutes les vieilles coo^ tûmes, de tous les préjugés du pays, avec les noms propres des lieux et des hommes, Richard III, Henri VI, Henri YIU? Figurons^hous qu'un homme de g^ie, jeté à l'époque du premier dâirouillemént de notre langue et de nos arts , imprimant à toutes ses paroles une toergie siiuvage, eût produit sur la scène, avec la liberté d'une action sans hmites et la chaleur d'une tradition encore récente , les vengeances de Louis XI, les crimes du palais de Charles IX, Taudacedes Guises, les fureurs de la Ligue; que ce poète eût homme nos chefs, nos factions, nos villes, nos fleuves, nos campagnes , non pas avec les allusions passagères et
rharmonieux langage de NéresUin et de Zaire^ non pu» aveclei çûrconlocutiops emphatiques et la pompe moderne des yieux EVançcôs délurés par du Belloy, maû» avec une franchise rude et simple; avee l'expressîon familière du temps» jamais epoûblie, mais toujours animée par le géme du peintre t de pareilles pièces « si elles étaient jouées » p'auraient-elles pas gardé uiie autorité immortelle dans notre littérature et un effet toutrpuissant sur notre théâtre? et cependant nous n'avons pas» comme les Anglais, le goût de nos vieilles annales> le respect de nos vieilles mœurs^ ni surtout l'âpreté da patriotisme insulaire.
Le théâtre d'ailleurs , il ne faut pas Toublier, n'était pas en Angleterre un plaisir de cour , une jouissance ré* servée pour des esprits raffinés ou déUcam : il fut et il est demeuré populaire. Le matelot anglais, au retour de ses longues courses et dans les intervalles de sa vie aventureuse, vient battre des mains au récit d'Othello contant ses périls eit ses nauffages. En Angleterie , où h richesse du peajde lui donne le moyen d'acheté ces plaisirs du théâtre, que la Grèce offrait a ses citoyens libres , ce sont les hommes du peuple qui forment le parterre de Govent- Garden et de Drury-Lane. Cet auditoire est passionné pour le spectacle bizarre et varié que présoitent les tragédies de Shakspeare ; il sent , avec une force indicible , ces mots énergiques, ces élans de passion, qui jaillissent du milieu d'un drame tumultueux. Tout lui plaît ; tout r^ond à sa nature, et Tétonne sans le heurter.
Dans un sons contraire, cette même représentation n'agit pas avec moins de puissance sur la portion la plus éclairée
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des q[>eeuiteiir8. Ces rades images, ces pabiures affireoses, etf pour ainsi diie, celle imdiié li^agicitte de Sliakapaan» întéreasent et attachenl 1«b datées étevééa de l'Angleiedre^ par le GomraBte mËme qa'dks ùBtéoH ateô les dauceais delà idebabitoelle; c'est une secousse nolentoqu distraît et réyeiUe des taies blasées par l'él^gaiice sociale. Celle émotion ne s'use pas; lés* tableaux les phis hideux l'exci*teul d'autant plus. Ne retrancfaeGi pas de la tragédie d'Hamlet le travail et le& plaisanteries des fossoyeurs ^ comme ravaît essayé Garrick : assistez à cette terrible bouffonne^ rie; TOUS y verres la terreur et la gaieté passer rapidement sur un immense auditoire. A la lueur éblouissante» mais un peu sinistre, des gas qui éclairent la salle , au milieu de ce luxe de parure qui brille aux premiers baloons, vous verrez les têtes les plus élégantes se pencher avidement vers ces débris funèbres étalés sur la scène. La jeunesse et b beauté coptemplent avec une insatiable curiosité ces ima» ges de des^uetion et ces détails minutieux de la mort ; puis les plaisanteries biaarres , qui se mêlent au jeu des personnages , semblent de moment en moment soulager les spectateurs du poids qui les oppresse i de longs rires éclatent dans tous les rangs. Attentives à ce speetacle, les physionomies les plus Aroides tour & topr s'attristent ou s'égayent; et Ton voit l'homme d'état sourire aux sarcasmes du fossoyeur» qui cherche à distinguer le crâne d'un courtisan et celui d'un bouffon.
Ainsi Shakspeai^» même dans la partie de ses ouvrages qui choque le plus les convenances du goût , a » pour sa nation» un intérêt inexprimable. il donne à l'imagination
anglaise des plaisirs qui ne vieillissent pas : il agite » il attache ; il satisfait œ goût de singularité dont se flatte TAngleterre; il n'^tretient les Anglais que d'eux-mêmes, c'es(f*à-dire» de la seule chose à peu piès qu'ils estiment ou qu'ils aiment : mais, séparé de sa tare natale» Shakspeaie ne perd pas encore sa puissance. C'est le caractère d'un homme de génie , que les beautés locales » que les traits individuels dont il remplit ses ouvrages, répondent à quelque type général de vérité , et qu'en travaillant pour ses concitoyens, il plaise à tout le monde. Peut-être même les ouvrages les plus nationaux sont-ils ceux qui deviament le plus cosmopolites. Tels furent les ouvrages dcà Grecs , qui n'écrivirent que pour eux , et sont lus par l'univers. Élevé dans uûe civilisation moins heureuse et moins poétique, Shakspeare n'offre pas, dans la même proportion que les Grecs, de ces beautés universelles qui passent dans toutes les langues ; et c'est surtout un Anglais qui doit le mettre à côté d'Homère ou de Sophocle. 11 n'est pas né sous cet heureux climat ; il n'a pas ce beau naturel d'^ithousiasme et de poésie. La rouille du moyen âge le couvre encore. Sa barbarie tient quelque chose de la décadenoe ; elle est souvent gothique, plutôt que jeune et naïve. Malgré son ignorance, quelque chose de l'érudition du seizième siècle semble peser sur lui. Ce n*e9t pas cette aimable simplicité du monde naissant , comme dit quelque psurt Fénelon, parlant d'Homère; c'est souvent un langage à la fois rude et contourné, où l'on sent le travail de l'esprit humain remontant péniblement les ressorts de cette civilisation moderne , si diverse et si compliquée , qui
naissait déjà chargée de tant de souvenirs et d'entraves.
Mais, lorsque Shakspeare touche à l'expression dies sentiments naturels , lorsqu'il ne veut être ni pompeux , ni subtil , lorsqu'il peint l'homme , il fiiut l'avouer , jamais l'émotion et l'éloquence ne furent portées plus loin. Ses personnages tragiques > depuis le méchant et hideux Ri* chard III jusqu'au lêvenr et fiuitastique Hamlet, sont des êtres réels 9 qui vivent dans l'imagination^ et «dont l'em* preinte ne s'effiice plus.
Gomme tous les grands maîtres de la poésie» il excelle à peindre ce qu'il y a de plus terrible et de plus gra* cieux. Ce génie rude et sauvage trouve une délicatesse inconnue dans l'expression des caractères de femnies. Toutes les bienséances lui reviennent alors. Ophéiie , Catherine d'Aragon , Juliette , Iliranda , Gordelia , Desdemone, Imogène> Porcia> Jessica» 6gures touchantes et variées 9 ont des grâces itiimitables , et une pureté naïve que l'on n'attendrait pas de la licence d'un siècle grossier et de la rudesse de ce mâle génie. Le goût dont il est dépourvu trop souvent est alors suppléé par un instinct délicat , qui lui fait deviner même ce qui manquait à la civilisation de son temps. II n'est pasjusqu^au caractère de la femme coupable qu'il n'ait su tempérer par quelques traits empruntés à l'observation de la nature, et dictés par des sentiments plus doux. Lady Sfacbeth» si cruelle dans son ambition et dans ses projets, recule avec effroi devant le spectacle du sang : elle inspire le meurtre, et n'a pas la force de le voir. Gertrude, jetant des fleurs
9W le €0ip9 d'OpbéUe, exoile l'^Uendrisaonient malgré
Cette pÊùhride vérilé dass ks canetèMS prûttilife » al ces Mianoa» d6 la nature et du «exe , si fortenieiit sMÎe» pur le poëlf , jiJBlifient bien sans idoulo l'Aâmimiûn 469 critiques angtaiâ : nom £iiU*U eb cmoluf e a^ec eux que Toubli des eoideun locales» si «omamn dsiu Shakspeara» soit nae tSapse indiffiteème» et quece gcaad poète» lorsqu'il confond le langage des diverses coiidiitioiiSi(ii)> toisqu'il oneTim iyrogue sur le trôM et im bouflkm dans le sénat r<»iiaitt, A ait fait que suivre la nalure» en dédaignant les ciroonstaaoes exi^eufes > comme le peintre qui» oont^t de saisir ks traits de la figure» ne soigne pas k 4ra-< perie?
Cette Ifaéorîe faîte apiâs coup» ce paradoxe auquel m'a guère l9ongé ra«4eur oniginal> n'excuse pas une faute troj^ répétée dans son diéâtve » et qui s'y présente sous toutes ks formes. H «est lisableide voir an savant crittique , dans Texamen d'une pièce de Shakspeare » s'extsnier devant rfaeueeuse ûon&sian^â) du paganisme et delà féerie» des
(4) Johnson^s préface.
(â) On peut obseiTer que les confusions d'idées , les bigarrures de costumes, étaient chose fort commune avant Shakspeare, et qu'il avait fait à cet égard' comme ses devanciers, sans y regarder de plus près. La Tkésàde de Ghaiicer était sans dotlte aou autorité. Qa j voit ég^ lement les mœura féodales et les superstitions du moyen âge transportées dans la Grèce héroïque.. Thésée , duc d'Athènes, y donne des tournois en rhonneur des dames de la ville. Le poète décrit longuement les armairias des-cbavaliers, salon l'usage de foo temps. Noas nons moquons
amaxones et des sjiphes de Tancienne Grèoe a du moycm âge, m^és par le poeie dans un même «ujei* il est plw singulier peu^étre di iroir > au (Sx-huhîème aiède , ua poète câ^re(l) imiler, sairamment et k dessein, ee bmrre amalgame, qui n'avait été dans Sbakspeare que le hasard de rignoranise on le jeu d^on insouciant caprice. Leuons un homme de génie, par la vérité, non par les systèmes. Noua irouffëroDS atoraque, si Sfa^kspeare viole souvent la vérité locale et hisiorique, s'il jette sur presque tous ses taUeaux la dureté unifonne des mœurs de son temps , il «Kprime d'aiUeurs avec une admirable énergie les passions dominante» du cenir humain, la haine, Tambition, la jalousie, l'amour de la vie, la pitié, la craaulé.
U ne senuie pas avec moins de puissance la partie soperstilieuse deTàme. Oomme les premiers poètes grecs, il a rediesché le tabkau des dodeurs phjnâques, te il aeifiposé sur la scène les angoisses de la souffeanoe , les lam^ beau de la misène , la dernière et la plus effrayante des infirmités humatoeB , la Iblie. Quoi de plus tragique en effet que cette minrt apparente de Tâme, qui dégrade une noble créature sans la délruireîSliâkspeare a souvent usé
de ces uachionismes de msan : mms quelquefois nos Uagé4ids n^en ofïreDt-elles pas de semblables? Lorsqu^au lieu de montrer Glytemnestre et Ipfaigéme évitant les regards des hommes , et accueillies seulement par un cbxur dt teuMs ^ecqaes y Raoiae Jd-méoia , TwifliiraMe Racine fait dire nugestueusement ; « Gardes, suives la foioe », oejnet^il pas ainsi le cérëmonial de notre temps à la place des mœurs antiques? La ûiute nous écliàppe par la préoccupation involontaire des idées modemes, Chancer avait pcar «on temps to mène eKcuse.
(1) La Fi^cée de Messine , par Schiller.
de ce moyen de terreur, et , par ime combinaison singulière, il a représenté la folie fdnte, aussi souvent que la fcdie êUe-mème; enfin il a imaginé de les mêler toutes deux dans le personnage bizarre d'Hâmlet , et de joindre ensemble les éclairs de la raison, les ruses d'un ^aremeitt calculé, et le désordre involontaire de l'âme.,
S'il a motitré la folie naissant du désespoir , s'il a lié cette image à la plus poignante de toutes- te/dcmleurs, l'ingratitude des enfants, par une vue non moins profonde, il a souvent rapproché le crime de la folie, comme si l'âme était aliénée d'elle-même à mesure qu'elle devient cou^ pa})le. Les songes terribles de Richard lil, son sommeil agité des convulsions du remords, le sommeil plus effrayant encore de lady Macbeth , ou plutôt le phénomène de sa veille mystérieuse et hors de nature comme son crime , toutes ces inventions sont le sublime de l'horreur tragique, et surpas^nt les Euménides d'Eschyle.
On pourrait marquer plus d'une autre ressmiblance entre le poète anglais et le vieux poète grec, qui ne connut pas non plus, ou qui respecta peu la loi sévère des unités. L'audace poétique est encore un caractère qui ne frappe pas moins dans Shakspeare que dans Eschyle : c'est, avec des formes plus incultes, la même vivacité , la même intempérance de métaphores et d'expressions figurées, la même chaleur d'imagination éblouissante et sublime ; mais les incohérences d'une société qui sortait à peine de la barbarie mêlent sans cesse dans Shakspeare la grossièreté à la grandeur ; et l'on tombe des nues dans la faiige. C'est particulièrement pour les pièces d'invention que Iç poète
SUR SHAKSP£ARË. 65
anglais a réservé celte richesse de couleurs qui ;semble lui être naturelle. Ses pièces historiques sont moins disparates, plus simpkBy surtout dans les sujets modernes; car» lorsqu'il met en scène l'antiquité» il a souvent défiguré tout à la fois le caractère national et les caractères individuels.
Le reproche que Fénelon faisait à notre théâtre» d'avoir donné de l'emphase aux Romains», s'appliquerait bien plus au Jules César du poëte anglais. César» si simple par l'élévation même de son génie» ne parle presque dans cette tragédie qu'un langage fastueux et déclamatoire. Hais» en revanche» quelle admirable vérité dans lé rôle de Brutus ! Cîomme il parait» tel que le montre Plularque» le plus doux des hommes dans la vie commune» et se portant par vertu aux résolutions hardies et sanglantes ! Antoine et Gassius ne sont pas représentés avec des traits moins profonds et moins distincts. J'imagine que le génie de Plutarque avait fortœient saisi Shakspeare» et lui avait mis devant les yeux cette réalité que» pour les temps modtf nés » Shakspeare prenait autour de lui.
Mais une chose toute neuve» toute créée » c'est l'incomparaUe scène d'Antoine soulevant le peuple romain par l'artifice de son langage; ce sont les émotions de la foule à ce discours», ces émoticms toujours rendues d'une manière si froide» si tronquée» si timide dans nos pièces modernes» et qui là sont si vives et si vraies» qu'elles font partie du drame» et le poussent vers le dénouement.
La tragédie de Cariolan n'est pas moins vraie et moins née de Plutarque. Le caractère hautain du héros» son orgueil de patricien et de guerrier, son dégoût de l'insolence
66 ■ ' i. i'ES8ÂI .
{popohirft, sa haine)C(Qa]trà>RaHie^ sodâncàRïfiear^Bafm .ea font le persomiage ie. {Jns ^éBimaÉqp&'(à& tlliricftiire; - èi y. jsi d'iiidî^es' hMiffaBileneBi dfeoisiaiatiragMrôll'^'it ËoiHe>$t'i}l&^âtnjke ^aiiiQl&Ée»\nitiskln>tvSy pAraitigdërq; jriaisiQrd]wsnè)d'nBe gktîfce fcorilidyfcesdHingieriébaÉidlaB et Tdfi* pr^QB^é^tés^ (^{faéalifimé dn ^ket^ni fefiéoîpÊle aieuf^èih^ri ^ ififrie ,. ytpramilntmetaorftptdéi gibnâBarià {9i06*<)e véâté; ^SAéépàtoe^ rans éopué^ -wMi pas \iMt ptiiifcesseide û(»ljitiÉÉfes!^fHi^f tu9cpi<^lfeAe»l'esrt^fli^ maisc'^ JMli iia ËMe^ie étiPiiiiwyny' cBttepmifiiyiéè d'Orieni, (x>iirântlaiibit il^iaé^;^^ jpatém
chez sm amsM isi0 >lèi épuiiB ^'«i| ieM»ile v ^^ede.viji^
Les piàeeB>'liiBtorilfaès iAe Stolà^|^»m iMirf^t'aijeii naticmaux )s0llt 'plMB'^aksiinoaisfç^i»^^^ comané HonsU'avôn^ dÂt> ^ Wb l^emnldàtstâenxuà beu pdt;t%. PaiiHbe(èepnidBiàt><quel^6i-^ oespiôdâsiieâfint pas tout entières de Shakspeare, et rfiii3at>s0idèneiit;ti»Uf-
à^ pêimm /t^^'if^ lÉalU^/ai (J0té )gés «aàdkesiâtetalilnfiqt irigdiirÊdées:^ nâu Qûâlieu Ag^mr^ <imt4)apvd6ipiiDkimik
scène incompalAle^de Vatbot et ^ Wikfile>. KëTusa^iitideràe <qttifl6ra^tï(rMti»i$ <g| «voalant lOOiH^riètiiéteble^ fséèna •aoseîisioiplèi^uejpstiiiétlque, oùda'sablhnité.âeëipflbste, Ja iliidei (l(»bltksxi idu fatxigage se iafiftimbentioiAi à 'fait
SUR SBAft«»£AR£. 67
fmim «I :toiil«iittbnriBr,i>stic4èifcii^BiaBeiiM ttV^^'felf^
qn».liMrQiam« 4HB^èw ht dUffll|»v«Mité9 4^31^)14 t'a» GlHni|i<id«fbBttiHèCN0tHiî*iéi fi0JâértM6d^'îft»vél)iériaelieë'6l^seuAei mifemënt* id'^i voiriië' dMMève^ ^ J^hi^i ^^Jkrbr '
dÎLâflome^ SdtBittti lài sqittèi t«Qriblè idûf VtaitlibMê«K<(»iv ) diaaltdtoiiÎQSKifett'iSêpttd^ mi^mik Hl^ dt^moft', ^te'
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Ua'iKKM iiiéri:(Bifl€Mjèi%u^2%i)lJfiiléâfi|iti^^
ment, d'une sédition. Là> rien n'est du poète ; on entend le» vrates^ jpaMll«p^^le^^^ dn' iweoflÉiull
homme .qtii se Tau suivmpar elle. ,.
Dans ses pièces historiques, Shakspeare réussit ^^ç/^^a
(fes situations neuves. II remplit par Timagination ces lacunes que laisse l'histoire la plus fid^e, et voit ce qu'elle n'a pas dit, mais ce qui doit être vrai. Tels soiit le monologue de Richard n dans sa prison > les détails de son horrible lutte avec ses assassins. Ainsi » dans la pièce absurde et si peu historique de Jean^Sam^Tene, l'amour maternel de Constance est rendu avec une expression sublime; et la scène du jeune Arthur, désarmant par ses prières et sa douceur le^ardien qui veut lui crever les yeux, est d'un pathétique si neuf et si varié, que les affectations de langage, trop familières au poète, ne peuvent l'altérer. Il faut avouer que, dans les sujets historiques, l'absence des unités (1) et la longue durée du drame permettent des contrastes d'un grand effet , et qui font ressortir avec plus de forœ et de naturel tomes les extrémités de la condition humaine. Ainsi, Richard III empoisonneur, meurtrie, tyran, dans l'horreur des périls qu'il a suscités contre lui souffre des angoisses aussi grandes que ses crimes, est lentement puni sur la so^ie, et meurt comme il a vécu, misérable et sans remords. Ainsi, le cardinal Wolsey, que le spectateur avait vu ministre orgueilleux et tout-puissant, lâche persécuteur d'une reine vertueuse, après avoir réussi dans tous ses desseins, frappé de cette disgrâce royale, incurable plaie d'un ambitieux, meurt avec tant de douleur qu'il fait presque pitié. Ainsi , Catherine d'Aragon ,
(1) On peut lire , à ce sujet, des réflexioiis îogémeiues et fortes dans la vie de Shakspeare par M. Guizot^ ouvrage remarquable par la sagacité des vues historiques et morales sur Tëtat de PAngleterre à Tëpoque d'Elisabeth.
SUR SHAK9PEARE. 69
d'abord triomphante et respectée dans les pompes de la cour> puis humiliée par les charmes d'une jeune rivale, reparaît à nos yeux captive dans un château solitaire» consumée de langueur, mais courageuse, ei reine encore ; et lorsque, piès de mourir, die apprend la fin cruldle du cardinal Wobey, elle dit des paroles de paix, sur sa mémoire, el semble éprouver quelque joie du moins de pou^ voir pardonner à l'homme qui lui a fiiit tant de mal. Nos vingt-quatre heures sont trop courtes pour enfermer toutes les doulmrs et tous les incidents de la vie hunuiine.
Quant aux irrégularités de Sbtkspeare, dans la formlB même du style, elles ont aussi leur avantage et leur efiet: Dans ce mélange de prose et dé vers, quelque bizarre qu'il nous paraisse, presque toujours une intention de l'auteur a déterminé le choix entre ces deux langages, d'après le caractère du sujet et de la situation. La scène délicieuse de Roméo et de Juliette, le dialogue terrible entre Hamlet et son père, avaient besoin du charme ou de la solennité des vers : il ne fallait rien de cela pour montrer Ibcbeth causant avec les assassins dont il se sert. De grands effetd de théâtre sont attachés à ces passages si brusques, à ces disparates si soudaines d^expressions, d'images, de sentiments ; quelque chose de profond et de vrai s'y retrouve. Les froides plaisanteries des musiciens, dans une salle voisine du lit de mort de Juliette, ces spectacles d'indifDSrence et de désespoir, si rapprochés l'un de l'autre, en disent plus sur le néant de la vie, que la pompe uniforme de nos douleurs théâtrales. Enfin, ce dialogue grossie de deux soldats montant la garde , vers minuit, dans un lieu dé«
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mUtten^ plMuntante^Bi'Sfi igaôelé biém ][)iéréniU» à son |(é«&^4i90Îq«ti> (kidfiiiâr|fii(^itieBt«sl|)h|i^ëdaÉ 6t>, (fOQS.miâiBiitdpfpaiU il po peut dftvfapic i'ofnnod dèB étrangeM On lé «ai^^rteK lie ëeMduit^iieiSâ&iteiiteQdM é9te«ii^auli0'llingue; iMÎiiQi lu^éiiieitf^aHiû konoodût; Lii| vigueur xaSi» eti foteèiiée dulaiagaga^ isÀ éckll; tonâdts^t pttthéttqiici^ iMIa ftasiBiim leieittiBseiili «Mk.iojf ) muâ le
lawjoim^liaf te atuj^ iiiaxtte^iliqi.i2fira$làr)l.|)^ gdiQték >Ita!io»te^nBUanri'aiaeiQhl|poû^ IHittq^ V'm*
km&omJ^ià* ms(^tBcxià lédèa; aùrr^h>«oèiifi ; et oela^ pmÉ lei^îittfinîpafisii^^ !nèii£eR:^lkiùè oonipei^ an^^ ihoiniMitejdèiAalsBfieii^fiiaGrasd dédac^euaakiniit! noué MtbèjntidlùtBé^nmaicfie^ paiœ 4ftti\ £dl trop tmly trop ifrt dèle ioiidfiiteiiU de ) la^^ari» hÉlnalfae ; ccnùne. si copiai) I4
Ahakapeân m^aj paH <cei défaut idans sqs odiiiâdiatiritne cèiafdioalîoilt id'iittidëiits :\màMi ;'\ine oqig^vsttièii ;i iinq oirkattivefsra^piie âsonininuetlêy «qi dialogàe'étitieélaAt dg YttM M^'esprït; ivunà où l-anlfi^'ffeuASf ipIfiSfqiiGi to|i8iv sonnage; iotlà sdu^eiit^es fiSels «cÉniques. A la fimtasque bouffonnerie du langage^ aiii eafÉr^ce défe iini>eBtion&^ on
dirait quelquefois Rabelais faisant des comédies. L'originalité de Shakspeare se montre toujours dans ses pièces comiques. Timon d'Athènes est une des plus piquantes : elle a quelque chose du feu satirique d'Aristopliane et de la malignité de Luden. Un ancien critique anglais dit que les Commères de Windsor sont peut-être la seule pièce dans laquelle Shakspeare se soit donné la peine de concevoir et d'ordonner un plan. Il y a jeté du moins beaucoup de feu , de verve et de gaieté ; il s'est rapproché de l%eureux prosaïsme de Molière, en peignant de couleurs expressives les moeurs, les habitudes et la réalité de la vie.
Ancun personnage des tragédies de Shakspeare n'est plus admiré en Angleterre, et n'est plus tragique que celui de Shylock dans la comédie du Marchand de Venise. La soif inextinguible de l'or, la cruaulé avide et basse, l'ftpreté d'une haine ulcérée par les affronts, y sont tracées avec une incomparable énergie ; et l'un de ces caractères de femmes si gracieux sous la plume de Shakspeare jette dans ce. même ouvrage, au milieu d'une intrigue romanesque, le charme de la passion ; Les comédies de Shakspeare n'ont point de but moral : elles amusent l'imagination , elles piquent là curiosité ; elles divertissent , elles étonnent ; mais ce ne sont point des leçons de mœurs plus ou moins détournées. Quelquefr4ines d'entre elles pourraient se comparer kVAmphytrion de Molière; elles en ont souvent la grâce, le tour libre et poétique. C'est à ce caractère de Gomposilion qu'il faut rapporter le Songe d^une nuit d'été, pièce inégale , mais charmante , où la féerie fournit au poëte un merveilleux plaisant et gai.
Sbakspeare qui» malgré son originalité^ a pris partout des intentions et des fcMtnes, imite aussi la pastorale ita* Henné du seizièiade siècle; et il a su fort agréablement représenter oes b^eries idéales que l'Aminte du Tasse avait mises à la mode. Sa pièee intitulée Àê yau tike U ( Cùmmé il vom plaka) est pleine de vers charmants , de descriptions légères et gracieives. Molière, dans la Prw^ cesse d'Êlide, peut donner l'idée de œ mélange de passion sans vérité, et de peintures champèlres sans naturel. C'est un genre faux y agréablement touché par un homme de génie. Quoi qu'il en soit, ces productions si divcarses, ces effivts d'imaginatio^i si variés, témoignent de la richesse du génie de Sbakspeare. Elle n'édate pas moins dans cette foule de sentiments, d'idées, de vues, d'observations de tout genre , qui remplissent indifféremment tous ses ouvrages, qui se pressent sous sa fdume^ et que l'on peut extraire de ses compositions même les moins heui^euses* On a fait des recueibdes pensées d^ Sbakspeare ; on l'a cité à tous propos et sous toutes les firmes; et un homme qui a le sentiment des lettres ne fmii l'ouvrir sans y re* trouver miUe choses qui ne s'oublient pas. Du milic^u de cet excès de force, de cette expression démesi^ée qu'il donne souvent aux caractères, sortant des ti^its de nature qui font oublier toutes ses foules. Ne nous étonnons donc pas <pie , chet une nation fiensante et spirituelle , ses ouvrages soient comme le fo|id et la souche de la littérature. Sbakspeare est l'Homère des Anglais ; il a tout commencé chez eux. Sa diction mâle et pittoresque, son langage enrichi de hardiesses et d'images, était le trésor où puisaient
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ocÉaiDif ,^ dai^f/ céteonênie 'Afa^Ietentt>y ! les; vîeiUfiâ IcHb > ^ les ferulest antîyiBi<^-sefnliiB|iinBiit »qt' irivifiepfella a^oiél^ mo^ déniei 1 Quand <roijgiiiblntô a f dianildié v |aiviie«1eat 1 naporté qit'avec pkife d^àmmJSomni^fi^Q^'iiàmx. ttto|lèkiie^ féxûûà el 5ii}iar<U/Jj'éiii|iii;ab^^ .uUe
aaaijogié iiitur(i}Ie)âaito6'quQl|pl'uBf 1^^^^ dd^s^iglinkl,» 601 Visible idâb$les/é6tivaiàà>iIèB,pliiS(0ilèbiei( terre (i 4i ^tti'>d^eîitrfanéils^l «rta ixr}vilég8M§'âmtaA
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6tH9 : idigé 'dfti«^' MM< 'tgeole-'^ i «l>i6»( «dani' |ile< jBen >gfaié p il)ia4 fm diA(iihi'ilt)«l<{pafi iMllDé.^elflpiiiiofaaBel deisf plàJdam«k(id)iUl'i^{ito^4èh}iJèlMs itqn^fHttlbg«Uç^ieiifiiii^<ei
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ds liAllannigiiq^itlui a fpvpnà lottfesrisiyéitâttàlts.'gËares; (tt téotéif^ldqtiifiMA i^' ttàrbaiiieiioilina danqîerQalool)/>il M]6pi|ê>aâuyedtilflS{pfe()alolsfn9ifrQiifea fà âis^iatâB^«<où.ia loiiidi tiètfesièda'déneiilr'lanidessesîaiulâdditi^^ • :
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larges développements de passions ne peuvent s'encadrer dans les limites de nos règles. Il n'a plus sa fîerté , son audace ; il a la tète attachée avec les fils innombrables de Gulliver. N'emmaillotez pas ce géant; laissez-lui ses bonds hardis, sa liberté sauvage. Ne taillez pas cet arbre plein de jet et de vigueur» et n'ébranchez pas ses noirs et épais rameaux > pour équarrir sa tige dépouillée sur le modèle uniforme des jardins de Versailles.
C'est aux Anglais qu'appartient ShakspearCi et qu'il doit rester. Cette poésie n'était pas destinée» comme celle des Grecs » à présenter en modèle aux autres peuples les plus belles formes de l'imagination ; elle n'offre pas cette beauté idéale quQ.les Grecs avaient portée dans les œuvres de la pensée» comme dans les arts du dessin. I^kspeare semblait donc fait pour jouir d'une renommée moins universelle ; mais la fortune et le génie de ses compatriotes ont étendo la sphère de son immortalité. La langue anglaise se parte dans la presqu'île de l'Inde» et dans toute la moitié du nouveau monde qui doit hériter de l'Europe. Le célèbre évoque James (1) rapporte» en poussant un cri de douleur» que les enfants du collège hindou et duicoUége mahométan de Calcutta» auxquels» d'après le principe ri* goureux de la tolérance anglaise» on s'abstient de donner aucun enseignement sur les vérités du christianisitte» sont élevés dans le qulte et l'admiration de Shakspeare» et que souvent» aux distributions annuelles des prix» ces jeunes sectateurs de Brahma ou de Mahomet » sous leur costume
(i) Memairs of Bbhop James.
orientât! > déclâmem en anglais» avec un sucoëB d'entbousiasme» qudqaes soônes des Ijragédiés du grand poète.
Quant aux peuples nombreux dès Étate-Unis^qui n'ont eu longtempe é^Mtse littérature que les livres de la vieille An* glet^rre, ils n'ont jpas encore d'autre théfttre national que les pièces de l^iakspéare. On fiiit venir à grands frais» d'audelà des mers» quelque célèbre acteur anglais» pour représenter aux habitants de New-York ces drames du vieux poète ao^taîs» qui doivent être si puissants enir un peuple libre; ils 7 exdtent encore plus de frémissements et d'ivresse que dans les théâtres de Londres. Le bon sens démocratique de ces hommes si industrieux et si occupés saisit avec ardeur lea pensées fortes» les profondes sentmces dont Shakspeare est rempli ; ces gigantesques images plaisent à des esprits aîccoutumés aux plus magnifiques spectacles de la nature» et à l'immensité des forêts et des fleuves du Nouveau^ Monde. Sa rudesse inhale» ses grossièretés bizarres ne choquent pas une société qui se forme de tant d'éléments divers» qui ne connaît ni l'aristocratie ni les cours» et qui a plutôt les calculs et les armes de la civilisation» qu'elle n'en a la politesse et l'élégance.
là, comme sur sa terre natale » Shakspeare est le plus populaire de tous les écrivains ; il est le seul poëte peut-être dont quelques vers se mêlent parfois dans la simple éloquence et les graves discours du sénat d'Amérique. C'est surtout par lui que ce peuple » si habile et si actif aux travaux matériels » semble communiquer avec cette noble jouissance des lettres qu'il a longtemps n^Iigée. A mesure que le j^énie des ans s'éveillera dans ces contrées d'un
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(1) .M. (le Çjhâteaiibyiand. ^*f<»f f^r fn^itt^ffltuç^.jif/^fff^ . | ^, .
sera peuplé comme l'Europe» quand ses bateaux à vapeur traverseront l'isthme de Panama , percé par un canal , quelle immense étendue ne parcourra pas la parole de Shakspeare» dans quels lieux lointains » et ignorés de lui» ne seront pas lus ses ouvrages » et sur quels théâtres ne sera pas entendu ou imité son génie !