TROILUS ET CRESSIDA
TRAGI-COMÉDIE
TroSius , fils de Priam, devient amoureux de Gressida, fille deCalchas, prêtre troyen qui a passé dans le parti des Grecs. Cressida est restée dans Troie sous la surveillance de son oncle Pandarus,^ que Troïlus a gagné, et qu'il trouve disposé à lé servir. Les deux amants se voient, s'entendent, et sont heureux;
mais leur bonheur n'est pas d'une longue durée. Galchas db* tient réchange de sa fiUe contre un prisonnier troyen. Adieux -de Troïlus et Gressida. Tons deux se jurent une fidélité inrio* lable. Gressida retourne au camp des Grecs sous la conduite de Diomède, qui deyient également amoureux d'elle, et la rend infidèle à Troïlus. Gelui-ci, à la faveur d'une trêve , passe une nuit dans le camp des Grecs, et acquiert la conviction de Finfidélité de Gressida. Il s'en venge sur son rival Diomède qa'il combat, et chasse ponr jamais Pandams de sa présence. Hec* tor se bat contre Ajax, mais la victoire reste indécise. Achille reçoit dans un festin Hector, qu'il s'est engagé à combattre le lendemain. Andromaque, Gassandre, Hélène, Priam, effrayés par de sinistres présages, s'efiforcent mutuellement de détourner Hector d'aller combattre Achille. Hector tue Patroele ; mais il est à son tour tué par Achille, qui le traîne à son char autour des murs de Troie. Enfin tous les guerriers de l'Iliade passent en revue dans cette pièce, sur laquelle Thersiteet Pandarus répandent beaucoup de comique, l'un par son caractère Iftche , envieux et cynique ; l'autre par son odieuse complaisance , qui a rendu , en Angleterre, son nom synonyme d'un officieux entremetteur d'intrigues galantes.
Belle Gressida , quel objet attire en ce moment votre attention? où plongent vos regards doucement rêveurs? Songezvous à Diomède, ou vous souvenez-vous de Troïlus? Est-ce votre père Galchas, est-ce votre oncle Pandarus que vous attendez? Regrettez-vous le séjour de Troie? ou laissez- vous aller vos pensées vers le camp des Grecs? Hélas I c'est en même temps tout cela, fille inconstante! Déjà votre cœur palpite d'une curieuse et nouvelle inquiétude. La veille, Troïlus avait entendu vos serments d'éternel amour, et le soleil du lendemain voit naître vos désirs pour celui qui vous a séparée de Troïhis. Qui donc vous contraignait à donner au jeune fils de Priam tant de gages de fidélité? « Peu de paroles et beaucoup » de foi , f> vous avait-il dit ; « que l'envie ne puisse inventer » rien de pire que notre perfidie ; que la vérité ne se montre 1» jamais plus pure que dans le sou veair de nos serments! » Et c'est bien vous, Gressida, qui lui répondiez : a Si jamais je suis » perfide, que. dans les siècles les plus éloignés, la mémoire par- » courant la liste des femmes trompeuses remonte jusqu'à » mon nom! et quand on aura dit : Léger comme Tair, mobile
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» comme i'eau» le yent oa le lable des men, implacable comme » ieloap pour Tagneau, la marâtre pour le fils de aon époux , » qu'alors ou ajoute : ÀmH per/ld# quê CmMa^ » Telles furent la veille, vos paroles, et, toutes préoieuies qu'elles semblèrent à Troâus, elles ne furent pas le gage le plus dooi ni le plus précieux qu'il reçut de votre tendresse.
Belloi ingénieuse et vive^ rien ne parait manquer aux perfections de Gressida. Ses premières années ont été mises sdus la tutelle des maîtres les plus habiles. Ouidée par leurs con*> seiLs, elle a pénétré les seorets de la Aiélodie» elle ait marier à sa voix rharmonie des instruments ) ses mains ont appris l'art de reproduire la natore dans ses formes et dans ses couleurs ; ses pas aiment à suivre dans leur mille gracieuses combinaisons les méandres de Terpsycbore. Quels beaux vers des rhapsodes n'a*t-ellepas retenus? quels accents des vierges passionnées de Lesbos ne semblent encore plus tendres^ quand sa lyre lesré» pète? Heureux Galchas! vous avez pédétré votre fille de tous les trésors de la poésie , de l'art , de la science : la nature lui avait accordé la beauté ; vous avez entouré GresMda de la celn** ture des Gréces. Que pourries^vous encore désirer pour elle ?
Rieui sans doute» do côté delà beauté , de l'esprit et des grâces ; tout du côté de la sensibilité Tertoeose et de la sérieuse retenue ; autant d'attraits , plus de pudeur^ Vous vaûtez la science de votre fille? la pudeur, en effeti n'est pas une science; on l'oublie» on ne l'apprend pas. Et comment tant d'impréa* sions riantes, éveillées subitement dans cette jeune âme, n'auraient-ellea pas été fatales aux sentiments innés de candeur et de pureté? Accoutumée à porter son attention au récit de pas* nous imaginaires, à grouper dans sa mémoire des événements singuliers et bizarres, à regarder les caprices de l'invention poétique comme l'image des évéfiemeuts les plus simples et les plus ordinaires» comment la jeune fille, eu revenant sur la terre, en y trouvant la simple réalité, y reconndltralt-elle les otijets favoris de ses pensées, de les désirs, de ses rôves ? Cependant la passion de Troïlua eut d'abord à ses yeux un véritable charme ; elle crut voir^ dans l'expreisloii de cet amour exalté, quelque chose dé ce qu'elle at^H appris ou songé ; mais Tro1«* lus avait un grand défaut qu'il ne pouvait longtemps dissimu* 1er : il n'était qu'un simple mortel ; il participait aux faiblesses de l'humanité ; H ue réunissait pas ces perfections idéales ef
mille fois variées qu'exigeait l'imagination de la belle Gressida. Le Grec Diomède eut donc bientôt remplacé TroïluSy et quelqa*autre ne tarda pas sans doute à naaudire l'inconstance et la frivolité de la fille de Galchas.
Gressida est la jeune fille victime d'une éducation trop brillante et toute extérieure./ Shakspeare, en nous traçant les lignes de son caractère, s'est encore montré juste envers les femmes ; il n'a pas mis une mère aux côtés de Gressida. G'est un oncle pervers qui multiplie les pièges sous ses pas, qui se charge de couvrir de fleurs parfumées les plus fangeux précipices , qui réussit enfin à Tentralner au sacrifice de son honneur et de sa vertu. Aussi le nom de Pandarns est-il encore infftme dans la langue anglaise. Admirable effet des créations de l'esprit t Gressida n'a sans doute jamais existé que dans Fimagination des poètes ; et voilà que le nom de Pandarus , éternisé par Tintérét qui se rattache à l'idéale figure de Gressida, est encore aujourd'hui la plus mortelle injure que l'on puisse jeter au front de ceux qui osent bien souiller le trône de l'innocence et de la pureté, l'âme d'une jeune fille.
Au reste, Shakspeare n*est pas l'inventeur de cette ingénieuse histoire. Deux siècles avant lui , le sénéchal d'un roi de Sicile, Pierre de Beauvau, l'avait racontée, et c'est lui qui fut en cela le devancier du grand tragique anglais, après avoir attendri ses contemporains au récit des amours de la jeune et volage Troyenne. Longtemps avant Pierre de Beauvau, Boccace avait consacré son PhUostrate au récit poétique de la même histoire ; et, bien avant Boccace, un prosateur français, qui florissait sous Phi lippe -Auguste, l'avait apprise au célèbre Italien Guido de Golonna. Enfin, avant l'écrivain vulgaire, le pseudonyme Darès avait écrit dans son histoire de Troie les noms de Troïlus et de Gressida. G'est ainsi que la source des récits les plifs intéressants semble toujours se perdre dans la nuit des temps où l'histoire n'était pas encore née.
Mais Shakspeare s'est contenté de suivre le délicieux ouvrage de Pierre de Beauvau : un mot donc sur ce dernier. Le sïfe de Beauvau avait été longtemps l'amour passionné de la belle et^noble damS JehanneJde]Graon;puis, il avait vu l'objet de sa longue attente dédaigner l'expression de ses vœux et donner sa main au preux Enguerrand, seigneur d'Amboise. Enguerrand mourut jeune, avant que le sire de Beauvau eût ou-
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blîé ses chagrins et la dame qui les avait causés. Mais ne pouvait-îl être enfin plus heureux, et mieux accueilli qu'à Taurore de ses amours? La dame d'Amboise n'avait-elle pas été le témoin d'une constance qu'elle se reprochait peut-être avec une sorte de raison de n'avoir pas exactement imitée? C'est alors que le sire de Beauvau se prit à nmanem, d'après Boccace, l'histoire de Troïins, conmie lui jouet d'une ingrate, mais rendu plus tard au bonheur par le repentir de celle qu'il n'avait pas cessé d'aimer. En écrivant , il sentit souvent loTélin baigné de ses larmes ; du moins est-ce là ce qu'il a cru devoir nous apprendre. Ety quand il eut achevé son récit , quand il nous eut montré Gressida réunie à Troïlus, il fit porter à Jehanne de Graon son livre dont les derniers mots étaient :
or Lejoieux temps passé vouloît estre occasion que je faisoie de plaisans dis et gratieuses chansonnettes. Mais je me suis mis à faire ce traictié de douleur et d'affliction contre ma droite nature. Né n'i sai raison pourquoi, sinon pour réduire à mémoire les très divers et étranges tours que ma dame m'a faits» et le tort qu'elle m'a tenu et tient encores. Et si sçaj bien que à présent elle né me peut rien faire se bien non , et ay espérance que ce livret sera beaucoup plus heureux que nul autre ne pourroit estre. Gar elle en a tant de biens que son accointance seulement vault mieux que l'avance de tout le monde ensemble. Si luy supplis que en le lisant veuille' avoir aulcune compassion du tourment que amours jusques à m'ont fait endurer, et je mettrai à la servir cueur, corps et pensée, jusques à la, mort et sans départir. » «
Ges paroles étaient bien faites pour toucher la noble dame. Soii qu'en les lisant elle sentit fondre les glaces dé son cœur, soit que le sire de Beauvau n'eût jamais cessé de vivre dans sa mémoire, il est certain qu'elle consentit en sa faveur à se ranger une seconde fois sous les lois de Thymen , et que d'elle est descendue cette grande et nombreuse postérité des Beauvau- Graon, dont la noblesse française a toujours eu droit de s'en* orgueillir. -
Pour Shakspeare, dont les vues étaient différentes de celles du sire de Beauvau, il ne nous a pas montré la réconciliation de Troïlus et de Gressida. Sa tragédie finit par une allocution de Pandarus , à la fois sérieuse et bouffonne, adressée à tous ceux qui seraient tentés dans la suite d'imiter son exemple et
de marcher sur ses traces. Gressida fait parvenir à son premier amant une lettre de repentir, mais les derniers mots deTroîlus expriment une imprécation pour Pandarus» un reproche pour Gressida. Gependant, à son ardente colère, il est facile de voir que la jeune fille n'aura qu'à laisser tomber un demi-sourire pour lui faire oublier tout , tout, excepté son amour pour eUe<
Pâclin PARIS*
Achille, offensé de ce que les généraux grecs ont passé devant sa tente presque sans donner aucun salut , se demande s'il est devenu pauvre tout à coup s
« Gelui qui vient de tomber lit sa chute dans les yeux » d'autrui ; car les hommes , comme les papillons , ne dé- » ploient leurs douces ailes qu'au soleil d*été* L'homme n'est D guère honoré que pour ce qui est étranger à lai«méme, D pour sa place, ses richesses > son crédit, avantages qui sont » le prix du hasard aussi souvent que du mérite* Quand ces )) honneurs, appuis fragiles et glissants» viennent à iuiman*' D quer, tout croule et s'abîme dans leur chute. »
Achille, rappelant ses exploits passés qu'on nd devrait pas oublier, Ulysse lui répond encore ;
a Le temps> seigneur, a sur son dos une besace où il jette kè » aumônes qu'il recueille pour l'oubli : ces aumônes sont les » bonnes actions passées, dévorées presqu'en naissant. La per-* » sévérance seule entretient l'honneur dans son éclat. L'hoû- » neur voyage dans un défilé si étroit qu'il ne peut y passer x> qu'un homme de front avec lui. Conservez donc le pas. L'é- » ihulation a mille enfants qui vous suivent et vous pressent » l'un après l'autre. Si vous leur cédez le chemin^ vous reste-' » rez comme un brave coursier de bataille tombé au premier X) rang,, qui, foulé par l'arrière-garde, reste gisant et écrasé » sous ses pieds. Ainsi, ce que tant d'autres font maintenant^ » quoique au-dessous de vos exploits passés, doit les éclipser » nécessairement. Le temps ressemble à un courtisan qui serre » fortement la main d'un ami qui s'en va, et étend ses braa » comme s'il voulait prendre son vol pour accueillir le nouveau » venu. Que la vertu ne cherche jamais la récompense de ce » qu'elle fut< Beauté, esprit, naissance, force du corps, mérite » des services^ amour, amitié, bienfaisance, tout est la proie du » temps envieux et calomniateur. Tous, d'un accord unanime