‹ Chefs-d'uvre littéraires de Buffon /cavec une introdChapitre 10 sur 48 · SP NN OT · texte numérisé non relu

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l'Inde et de la Barbarie, ayant connu l'homme et la force de ses armes, ont perdu leur courage au point d’obéir à sa voix menaçante, de n’oser l'attaquer, de ne se jeter que sur le menu bétail, et enfin de s'enfuir en se laissant poursuivre par des femmes ou par des enfants qui leur font, à coups de bâton, quitter prise et lâcher indignement leur proie.

Ce changement, cet adoucissement dans le naturel du lion indique assez qu'il est susceptible des impressions qu'on lui donne, et qu'il doit avoir assez de docilité pour s'apprivoiser jusqu'à un certain point et pour recevoir une espèce d'éducation : aussi l'histoire nous parle de lions attelés à des chars de triomphe, de lions conduits à la guerre ou menés à la chasse, et qui, fidèles à leur maitre, ne déployaient leur force et leur courage que contre ses ennemis. Ce qu'il y a de très-sür, c'est que le lion, pris jeune et élevé parmi les animaux domestiques, s’accoutume aisément à vivre et même à jouer innocemment avec eux, qu'il est doux pour ses maîtres et même caressant, surtout dans le premier âge, et que, si sa férocité naturelle reparait quelquefois, il la tourne rarement contre ceux qui lui ont fait du bien. Comme ses mouvements sont très-impétueux et ses appétits fort véhéments, on ne doit pas présumer que les impressions de l'éducation puissent toujours les balancer; aussi y aurait-il quelque danger à lui laisser souffrir trop longtemps la faim, ou à le contrarier en le tourmentant hors de propos; nonseulement il s'irrite des mauvais traitements, mais il en garde le souvenir ‘et paraît en méditer la vengeance, comme il conserve aussi la mémoire et la reconnaissance des bienfaits. Je pourrais citer ici un grand nombre de faits particuliers, dans lesquels j'avoue que j'ai trouvé

quelque exagération, mais qui cependant sont assez fondés pour prouver au moins, par leur réunion, que sa colère est noble, son courage magnanime, son naturel sensible. On l’a souvent vu dédaigner de petits ennemis, mépriser leurs insultes et leur pardonner des libertés offensantes ; on l’a vu, réduit en captivité, s’ennuyer sans s’aigrir, prendre au contraire des habitudes douces, obéir à son maitre, flatter la main qui le nourrit, donner quelquefois la vie à ceux qu’on avait dévoués à la mort en les lui jetant pour proie, et, comme s’il se fût attaché par cet acte généreux, leur continuer ensuite la même protection, vivre tranquillement avec eux, leur faire part de sa subsistance, se la laisser même quelquefois enlever tout entière, et souffrir plutôt la faim que de perdre le fruit de son premier bienfait.

On pourrait dire aussi que le lion n’est pas cruel, puisqu'il ne l’est que par nécessité, qu'il ne détruit qu'autant qu’il consomme, et que dès qu’il est repu il est en pleine paix; tandis que le tigre, le loup et tant d’autres animaux d'espèce inférieure, tels que le renard, la fouine, le putois, le furet, etc., donnent la mort pour le seul plaisir de la donner, et que dans leurs massacres nombreux ils semblent plutôt vouloir assouvir leur rage que leur faim.

L’extérieur du lion ne dément point ses grandes qualités intérieures; il a la figure imposante, le regard assuré, la démarche fière, la voix terrible; sa taille n’est point excessive comme celle de l'éléphant ou du rhinocéros; elle n'est ni lourde comme celle de l'hippopotame ou du bœuf, ni trop ramassée comme celle de l’hyène ou de l’ours, ni trop allongée ni déformée par des inégalités comme celle du chameau; mais elle est, au contraire, si bien prise et

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si bien proportionnée que le corps du lion paraît être le modèle de la force jointe à l'agilité ; aussi solide que nerveux, n'étant chargé ni de chair ni de graisse, et ne contenant rien de surabondant, il est tout nerf et muscle. Cette grande force musculaire se marque au dehors par les sauts et les bonds prodigieux que le lion fait aisément, par le mouvement brusque de sa queue qui est assez fort pour terrasser un homme, par la facilité avec laquelle il fait mouvoir la peau de sa face et surtout celle de son front, ce qui ajoute beaucoup à la physionomie ou plutôt à l'expression de la fureur, et enfin par la faculté qu'il a de remuer sa crinière, laquelle non-seulement se hérisse, mais se meut et s’agite en tout sens, lorsqu'il est en colère.

A toutes ces nobles qualités individuelles, le lion joint aussi la noblesse de l'espèce: j'entends par espèces nobles dans la nature celles qui sont constantes, invariables, et qu'on ne peut soupconner de s'être dégradées : ces espèces sont ordinairement isolées et seules de leur genre: elles sont distinguées par des caractères si tranchés, qu'on ne peut ni les méconnaitre ni les confondre avec aucune des autres. À commencer par l’homme, qui est l'être le plus noble de la création, l'espèce en est unique, puisque les hommes de toutes les races, de tous les climats, de toutes les couleurs, peuvent se mêler et produire ensemble, et qu’en même temps l’on ne doit pas dire qu'aucun animal appartienne à l’homme ni de près ni de loin par une parenté naturelle. Dans le cheval, l'espèce n’est pas aussi noble que l'individu, parce qu'elle a pour voisine l'espèce de l’âne, laquelle paraît même lui appartenir d'assez près, puisque ces deux animaux produisent ensemble des individus qu'à la vérité la nature traite comme des bâtards

indignes de faire race, incapables même de perpétuer l'une ou l'autre des deux espèces desquelles ils sont issus, mais qui, provenant du mélange des deux, ne laisse pas de prouver leur grande affinité. Dans le chien, l'espèce est peut-être encore moins noble, parce qu’elle paraît tenir de près à celles du loup, du renard et du chacal, qu’on peut regarder comme des branches dégénérées de la même famille. Et en descendant par degrés aux espèces inférieures, comme à celles des lapins, des belettes, des rats, etc., on trouvera que chacune de ces espèces en particulier ayant un grand nombre de branches collatérales, l'on ne peut plus reconnaître la souche commune ni la tige directe de chacune de ces familles devenues trop nombreuses. Enfin dans les insectes, qu’on doit regarder comme les espèces infimes de la nature, chacune est accompagnée de tant d'espèces voisines, qu’il n’est plus possible de les considérer une à une, et qu'on est forcé d'en faire un bloc, c'est-à-dire un genre, lorsqu'on veut les dénommer. C’est là la véritable origine des méthodes, qu'on ne doit employer en effet que pour les dénombrements difficiles des plus petits objets de la nature, et qui deviennent totalement inutiles, et même ridicules, lorsqu'il s’agit des êtres du premier rang: classer l’homme avec le singe, le lion avec le chat, -dire que le lion est un chat à criniére et à queue longue, c’est dégrader, défigurer la nature, au lieu de la décrire où de la dénommer.

L'espèce du lion est donc une des plus nobles, puisqu'elle est unique et qu’on ne peut la confondre avec celle du tigre, du léopard, de l’once, etc., et qu'au contraire ces espèces, qui semblent être les moins éloignées de celle du lion, sont assez peu distinctes entre elles pour avoir été

confondues par les voyageurs et prises les unes pour les autres par les nomenclateurs.

Les lions de la plus grande taille ont environ huit ou neuf pieds de longueur ‘ depuis le mufle jusqu'à l'origine de la queue, qui est elle-même longue d'environ quatre pieds; ces grands lions ont quatre où cinq pieds de hauteur. Les lions de petite taille ont environ cinq pieds et demi de longueur sur trois pieds et demi de hauteur, et la queue longue d'environ trois pieds. La lionne est dans toutes les dimensions d'environ un quart plus petite que le lion.

Aristote distingue deux espèces de lions, les uns grands, les autres plus petits; ceux-ci, dit-il, ont le corps plus court à proportion, le poil plus crépu, et ils sont moins courageux que les autres; il ajoute qu'en général tous les lions sont de la même couleur, c’està-dire de couleur fauve. Le premier de ces faits me parait douteux; car nous ne connaissons pas ces lions à poil crépu, aucun voyageur n'en à fait mention ; quelques relations, qui d’ailleurs ne me paraissent pas mériter une confiance entière, parlent seulement d’un tigre à poil frisé qui se trouve au cap de Bonne-Espérance; mais presque tous les témoignages paraissent s’accorder sur l'unité de la couleur du lion, qui est fauve sur le dos et blanchâtre sur les côtés et sous le ventre. Cependant Ælien et Oppien ont dit qu'en Éthiopie les lions étaient noirs comme les hommes, qu’il y en avait aux Indes de tout blancs, et d’autres marqués ou rayés de différentes couleurs, rouges,

4, Un lion fort jeune, disséqué par Messieurs de l’Académie, avait sept pieds et demi de long depuis l’extrémité du mufle jusqu’au commencement de la queue, et quatre pieds et demi de hauteur depuis le haut du dos jus-

qu’à terre. Voyez les Mémoires pour servir à l'histoire des animaux. Paris, 1676, p. 6.

noires et bleues; mais cela ne nous parait confirmé par aucun témoignage qu'on puisse regarder comme authentique ; car Marc-Paul, Vénitien, ne parle pas de ces lions rayés comme les ayant vus, et Gessner remarque avec raison qu'il n’en fait mention que d’après Ælien. Il paraît, au contraire, qu'il y a très-peu ou point de variétés dans cette espèce, que les lions d'Afrique et les lions d’Asie se ressemblent en tout, et que si ceux des montagnes different de ceux des plaines, c’est moins par les couleurs de la robe que par la grandeur de la taille.

Le lion porte une crinière, ou plutôt un long poil qui couvre toutes les parties antérieures de son corps!, et qui devient toujours plus longue à mesure qu'il avance en âge. La lionne n’a jamais ces longs poils, quelque vieille qu’elle soit. L'animal d'Amérique que les Européens ont appelé lion, et que les naturels du Pérou appellent puma, n'a point de crinière; 1l est aussi beaucoup plus petit, plus faible et plus poltron que le vrai lion. Il ne serait pas impossible que la douceur du climat de cette partie de l'Amérique méridionale eût assez influé sur la nature du lion pour le dépouiller de sa crinière, lui ôter son courage et réduire sa taille; mais ce qui paraît impossible, c'est que cet animal, qui n'habite que les climats situés entre les tropiques, et auquel la nature paraît avoir fermé tous les chemins du Nord, ait passé des parties méridionales de l'Asie ou de l'Afrique én Amérique, puisque ces continents sont séparés vers le midi par des mers immenses; c'est ce qui nous porte à croire que le puma n'est point un lion tirant son origine des lions de l’ancien continent, et qui aurait ensuite dégénéré dans le climat du Nouveau-Monde,

1. Cette crinière n’est pas du crin, mais du poil assez doux et lisse, comme celui du reste du corps.

mais que c'est un animal particulier à l'Amérique, comme le sont aussi la plupart des animaux de ce nouveau continent. Lorsque les Européens en firent la découverte, ils trouvèrent, en ellet, que tout y était nouveau : les animaux quadrupèdes, les oiseaux, les poissons, les insectes, les plantes, tout parut inconnu, tout se trouva différent de ce qu'on avait vu jusqu'alors. Il fallut cependant dénommer les principaux objets de cette nouvelle nature; les noms du pays étaient pour la plupart barbares, trèsdifficiles à prononcer et encore plus à retenir : on emprunta donc des noms de nos langues d'Europe, et surtout de l’espagnole et de la portugaise. Dans cette disette de dénominations, un petit rapport dans la forme extérieure, une légère ressemblance de taille et de figure sufirent pour attribuer à ces objets inconnus les noms des choses connues ; de là les incertitudes, l'équivoque, la confusion qui s'est encore augmentée, parce qu'en mème temps qu'on donnait aux productions du Nouveau-Monde les dénominations de celles de l'ancien continent, on y transportait continuellement, et dans le même temps, les espèces d'animaux et de plantes qu'on n'y avait pas trouvées. Pour se tirer de cette obscurité et pour ne pas tomber à tout instant dans l'erreur, il est donc nécessaire de distinguer soigneusement ce qui appartient en propre à l'un et à l’autre continent, et tâcher de ne s’en pas laisser imposer par les dénominations actuelles, lesquelles ont presque toutes été mal appliquées; nous ferons sentir toute la nécessité de cette distinction dans l’article suivant, et nous donnerons en même temps une énumération raisonnée des animaux originaires de l'Amérique et de ceux qui y ont été transportés de l'ancien continent. M. de La Condamine, dont le témoignage mérite toute confiance, dit

expressément qu'il ne sait pas si l’animal que les Espagnols de l'Amérique appellent lon, et les naturels du pays de Quito puma, mérite le nom de lion; il ajoute qu'il est beaucoup plus petit que le lion d'Afrique, et que le mâle n’a point de crinière. Frésier dit aussi que les ami maux qu’on appelle lions au Pérou sont bien différents des lions d'Afrique; qu'ils fuient les hommes, qu'ils ne sont à craindre que pour les troupeaux; et il ajoute une chose très-remarquable, c'est que leur tête tient de celle du loup et de celle du tigre, et qu'il a la queue plus petite que l’un et l’autre. On trouve dans des relations plus anciennes que ces lions d'Amérique ne ressemblent point à ceux d'Afrique; qu'ils n'en ont ni la grandeur, ni la fierté, ni la couleur ; qu'ils ne sont ni rouges, ni fauves, mais gris; qu'ils n'ont point de crinière, et qu'ils ont l'habitude de monter sur les arbres: ainsi ces animaux diffèrent du lion par la taille, par la couleur, par la forme de la tête, par la longueur de la queue, par le manque de crinière, et, enfin, par les habitudes naturelles, caractères assez nombreux et assez essentiels pour faire cesser l'équivoque du nom, et pour que dans la suite l'on ne confonde plus le puma d'Amérique avec le vrai lion, le lion de l'Afrique ou de l'Asie.

Quoique ce noble animal ne se trouve que dans les climats les plus chauds, il peut cependant subsister et vivre assez longtemps dans les pays tempérés ; peut-être même avec beaucoup de soin pourrait-il y multiplier. Gessner rapporte qu'il naquit des lions dans la ménagerie de Florence; Willugby dit qu'à Naples une lionne, enfermée avec un lion dans la même tanière, avait produit cinq petits d’une seule portée : ces exemples sont rares, mais, s'ils sont vrais, ils suffisent pour prouver que les lions ne

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sont pas absolument étrangers au climat tempéré ; cependant il ne s’en trouve actuellement dans aucune des parties méridionales de l'Europe, et dès le temps d'Homère il n'y en avait point dans le Péloponèse, quoiqu'il y en eût alors, et même encore du temps d’Aristote, dans la Thrace, la Macédoine et la Thessalie : il paraît donc que dans tous les temps ils ont constamment donné la préférence aux climats les plus chauds, qu'ils se sont rarement habitués dans les pays tempérés, et qu'ils n'ont jamais habité dans les terres du Nord. Les naturalistes que nous venons de citer, et qui ont parlé de ces lions nés à Florence et à Naples, ne nous ont rien appris sur le temps de la gestation de la lionne, sur la grandeur des lionceaux lorsqu'ils viennent de naître, sur les degrés de leur accroissement. Ælien dit que la lionne porte deux mois; Philostrate et Edoward Wuot disent, au contraire, qu’elle porte six mois; s’il fallait opter entre ces deux opinions, je serais de la dernière; car le lion est un animal de grande taille, et nous savons qu'en général, dans les gros animaux, la durée de la gestation est plus longue qu'elle ne l'est dans les petits. Il en est de même de l'accroissement du corps; les anciens et les modernes conviennent que les lions nouveau-nés sont fort petits, de la grandeur à peu près d’une belette, c’est-à-dire de six ou sept pouces de longueur ; il leur faut donc au moins quelques années pour grandir de huit ou neuf pieds : ils disent aussi que les lionceaux ne sont en état de marcher que deux mois après leur naissance. Sans donner une entière confiance au rapport de ces faits, on peut présumer avec assez de vraisemblance que le lion, attendu la grandeur de sa taille,

est au moins trois ou quatre ans à croître, et qu'il doit

vivre environ sept fois trois ou quatre ans, c'est-à-dire à

peu près vingt-cinq ans. Le sieur de Saint-Martin, maitre du Combat du taureau à Paris, qui a bien voulu me communiquer les remarques qu'il avait faites sur les lions qu'il a nourris, m'a fait assurer qu'il en avait gardé quelquesuns pendant seize ou dix-sept ans, et il croit qu'ils ne vivent guère que vingt ou vingt-deux ans; il en a gardé d'autres pendant douze ou quinze ans, et l'on sent bien que dans ces lions captifs le manque d'exercice, la contraite et l'ennui ne peuvent qu'affaiblir leur santé et abréger leur vie.

Aristote assure, en deux endroits différents de son ouvrage sur la génération, que la lionne produit cinq ou six petits de la première portée, quatre ou cinq de la seconde, trois ou quatre de la troisième, deux ou trois de la quatrième, un ou deux de la cinquième, et qu'après cette dernière portée, qui est toujours la moins nombreuse de toutes, la lionne devient stérile. Je ne crois point cette assertion fondée, car dans tous les animaux les premières et les dernières portées sont moins nombreuses que les portées intermédiaires. Ce philosophe s’est encore trompé, et tous les naturalistes tant anciens que modernes se sont trompés d’après lui, lorsqu'ils ont dit que la lionne n'avait que deux mamelles ; il est très-sûr qu'elle en a quatre et il est aisé de s’en assurer par la seule inspection : il dit aussi que les lions, les ours, les renards, naissent, informes, presque inarticulés, et l'on sait, à n’en pas douter, qu'à leur naissance tous ces animaux sont aussi formés que les autres, et que tous leurs membres sont distincts et développés ; enfin il assure que les lions s’accouplent à rebours, tandis qu'il est de même démontré par la seule inspection des parties du mâle et de leur direction, lorsqu'elles sont dans l’état propre à l'accou-

plement, qu'il se fait à la manière ordinaire des autres quadrupèdes. J'ai cru devoir faire mention en détail de ces petites erreurs d'Aristote, parce que l'autorité de ce grand homme a entraîné presque tous ceux qui ont écrit après lui sur l'histoire naturelle des animaux. Ce qu'il dit encore au sujet du cou du lion, qu'il prétend ne contenir qu'un seul os, rigide, inflexible et sans division de vertèbres, a été démenti par l'expérience, qui même nous a donné sur cela un fait très-général, c'est que dans tous les quadrupèdes, sans en excepter aucun, et même dans l'homme, le cou est composé de sept vertèbres, ni plus, ni moins, et ces mêmes sept vertèbres se trouvent dans le cou du lion comme dans celui de tous les autres animaux quadrupèdes. Un autre fait encore, c’est qu’en général les animaux carnassiers ont le cou beaucoup plus court que les animaux frugivores, et surtout les animaux ruminants; mais cette différence de longueur dans le cou des quadrupèdes ne dépend que de la grandeur de chaque vertèbre et non pas de leur nombre, qui est toujours le même : on peut s'en assurer, en jetant les yeux sur l’immense collection de squelettes qui se trouve maintenant au Cabinet du Roi; on verra qu'à commencer par l’éléphant et à finir par la taupe, tous les animaux quadrupèdes ont sept vertèbres dans le cou, et qu'aucun n'en a ni plus ni moins. A l'égard de la solidité des os du lion, qu'Aristote dit être sans moelle et sans cavité, de leur dureté, qu'il compare à celle du caillou, de leur propriété de faire du feu par le frottement, c'est une erreur qui n'aurait pas dû être répétée par Kolbe, ni même parvenir jusqu'à nous, puisque, dans le siècle même d'Aristote, Épicure s'était moqué de cette assertion.

Les lions sont très-ardents en amour; lorsque la femelle

est en chaleur, elle est quelquefois suivie de huit ou dix mâles, qui ne cessent de rugir autour d'elle et de se. livrer des combats furieux, jusqu'à ce que l’un d’entre eux, vainqueur de tous les autres, en demeure paisible possesseur et s'éloigne avec elle. La lionne met bas au printemps et ne produit qu'une fois tous les ans : ce qui indique encore qu'elle est occupée pendant plusieurs mois à soigner et allaiter ses petits, et que par conséquent le temps de leur premier accroissement, pendant lequel ils ont besoin des secours de la mère, est au moins de quelques mois.

Dans ces animaux, toutes les passions, même les plus douces, sont excessives, et l’amour maternel est extrême. La lionne, naturellement moins forte, moins courageuse et plus tranquille que le lion, devient terrible dès qu’elle a des petits; elle se montre alors avec encore plus de hardiesse que le lion, elle ne connaît point le danger, elle se jette indifféremment sur les hommes et sur les animaux qu’elle rencontre, elle les met à mort, se charge ensuite de sa proie, la porte et la partage à ses lionceaux, auxquels elle apprend de bonne heure à sucer le sang et à déchirer la chair. D'ordinaire elle met bas dans des lieux très-écartés et de difficile accès, et lorsqu'elle craint d’être découverte, elle cache ses traces en retournant plusieurs fois sur ses pas, ou bien elle les efface avec sa queue: quelquefois même, lorsque l'inquiétude est grande, elle transporte ailleurs ses petits, et, quand on veut les lui enlever, elle devient furieuse et les défend jusqu’à la dernière extrémité.

On croit que le lion n’a pas l’odorat aussi parfait ni les yeux aussi bons que la plupart des autres animaux de proie : on a remarqué que la grande lumière du soleil

parait l'incommoder, qu'il marche rarement dans le milieu du jour, que c'est pendant la nuit qu'il fait toutes ses courses, que, quand il voit des feux allumés autour des troupeaux, il n’en approche guère, etc. On a observé qu'il n'évente pas de loin l'odeur des autres animaux, qu’il ne les chasse qu'à vue et non pas en les suivant à la piste, comme font les chiens et les loups, dont l'odorat est plus fin. On a même donné le nom de guide ou de pourvoyeur du lion à une espèce de lynx auquel on suppose la vue percante et l'odorat exquis, et on prétend que ce lynx accompagne ou précède toujours le lion pour lui indiquer sa proie : nous connaissons cet animal, qui se trouve, comme Je lion, en Arabie, en Libye, etc., qui comme lui vit de proie, et le suit peut-être quelquefois pour profiter de ses restes, car étant faible et de petite taille, il doit fuir le lion plutôt que de le servir.

Le lion, lorsqu'il a faim, attaque de face tous les animaux qui se présentent; mais comme il est très-redouté, et que tous cherchent à éviter sa rencontre, il est souvent obligé de se cacher et de les attendre au passage; il se tapit sur le ventre dans un endroit fourré, d'où il s’élance avec tant de force qu’il les saisit souvent du premier bond : dans les déserts et les forêts, sa nourriture la plus ordinaire sont les gazelles et les singes, quoiqu'il ne prenne ceux-ci que lorsqu'ils sont à terre, car il ne grimpe pas sur les arbres comme le tigre ou le puma ; il mange beaucoup à la fois et se remplit pour deux ou trois jours; il a les dents si fortes qu'il brise aisément les os, et il les avale avec la chair. On prétend qu'il supporte longtemps la faim ; comme son tempérament est excessivement chaud, il supporte moins patiemment la soif, et boit toutes les fois qu'il peut trouver de l’eau; il prend l'eau en lapant

comme un chien; mais au lieu que la langue du chien se courbe en dessus pour laper, celle du lion se courbe en dessous, ce qui fait qu’il est longtemps à boire et qu'il perd beaucoup d’eau ; il lui faut environ quinze livres de chair crue chaque jour; il préfère la chair des animaux vivants, de ceux surtout qu'il vient d'égorger ; il ne se jette pas volontiers sur des cadavres infects, et il aime mieux chasser une nouvelle proie que de retourner chercher les restes de la première : mais quoique d'ordinaire il se nourrisse de chair fraîche, son haleine est très-forte et son urine à une odeur insupportable.

Le rugissement du lion est si fort, que, quand il se fait entendre par échos, la nuit dans les déserts, il ressemble au bruit du tonnerre; ce rugissement est sa voix ordinaire, car quand il est en colère il a un autre cri, qui est court et réitéré subitement, au lieu que le rugissement est un cri prolongé, une espèce de grondement d’un ton grave, mêlé d’un frémissement plus aigu : il rugit cinq ou six fois par jour, et plus souvent lorsqu'il doit tomber de la pluie ‘. Le cri qu'il fait lorsqu'il est en colère est encore plus terrible que le rugissement : alors il se bat les flancs de sa queue, il en bat la terre, il agite sa crinière, fait mouvoir la peau de sa face, remue ses gros sourcils, montre des dents menaçantes, et tire une langue armée de pointes si dures, qu’elle suffit seule pour écorcher la peau et entamer la chair sans le secours des dents ni des. ongles, qui sont, après les dents, ses armes les plus cruelles. Il est beaucoup plus fort par la tête, les mâchoires et les jambes de devant, que par les parties postérieures du corps; 1l voit la nuit, comme les chats; 1l ne dort pas

1. C’est du sieur de Saint-Martin, maître du Combat du taureau, qui a nourri plusieurs lions, que nous tenons ces derniers faits.

longtemps, et s'éveille aisément; mais c’est mal à propos que l’on à prétendu qu’il dormait les yeux ouverts.

La démarche ordinaire du lion est fière, grave et lente, quoique toujours oblique; sa course ne se fait pas par des mouvements égaux, mais par sauts et par bonds, et ses mouvements sont si brusques qu'il ne peut s'arrêter à l'instant et qu'il passe presque toujours son but : lorsqu'il saute sur sa proie, il fait un bond de douze ou quinze pieds, tombe dessus , la saisit avec les pattes de devant, la déchire avec les ongles et ensuite la dévore avec les dents. Tant qu’il est jeune et qu’il a de la légèreté, il vit du produit de sa chasse, et quitte rarement ses déserts et ses forêts, où il trouve assez d'animaux sauvages pour subsister aisément; mais lorsqu'il devient vieux, pesant et moins propre à l'exercice de la chasse, il s'approche des lieux fréquentés et devient plus dangereux pour l’homme et pour les animaux domestiques ; seulement on a remarqué que, lorsqu'il voit des hommes et des animaux ensemble , c’est toujours sur les animaux qu'il se jette et jamais sur les hommes, à moins qu'ils ne le frappent, car alors il reconnaît à merveille celui qui vient de l’offenser, et il quitte sa proie pour se venger. On prétend qu'il préfère la chair du chameau à celle de tous les autres animaux ; il aime aussi beaucoup celle des jeunes éléphants ; ils ne peuvent lui résister lorsque leurs défenses n’ont pas encore poussé et il en vient aisément à bout, à moins que la mère n'arrive à leur secours. L'éléphant, le rhinocéros, le tigre et l’hippopotame, sont les seuls animaux qui puissent résister au lion.

Quelque terrible que soit cet animal, on ne laisse pas de lui donner la chasse avec des chiens de grande taille et bien appuyés par des hommes à cheval: on le déloge, on

le fait retirer; mais il faut que les chiens et même les chevaux soient aguerris auparavant, car presque tous les animaux frémissent et s’enfuient à la seule odeur du lion. Sa peau , quoique d’un tissu ferme et serré, ne résiste point à la balle ni même au javelot; néanmoins on ne le tue presque jamais d’un seul coup : on le prend souvent par adresse, comme nous prenons les loups, en le faisant tomber dans une fosse profonde qu'on recouvre avec des matières légères, au-dessus desquelles on attache un animal vivant. Le lion devient doux dès qu'il est pris; et, si l'on profite des premiers moments de sa surprise ou de sa honte, on peut l’attacher, le museler et le conduire où l’on veut. |

La chair du lion est d’un goût désagréable et fort; cependant les Nègres et les Indiens ne la trouvent pas mauvaise et en mangent souvent : la peau, qui faisait autrefois la tunique des héros, sert à ces peuples de manteau et de lit; ils en gardent aussi la graisse, qui est d'une qualité fort pénétrante, et qui même est de quelque usage dans notre médecine.

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