LES TIGRES
Comme le nom de tigre est un nom générique qu'on à donné à plusieurs animaux d'espèces différentes, il faut commencer par les distinguer les uns des autres. Le léopard et la panthère, que l'on a souvent confondus en- semble, ont tous deux été appelés tigres par la plupart des voyageurs; l’once ou lonca, qui est une petite espèce de panthère qui s’apprivoise aisément, et dont les Orientaux se servent pour la chasse, a été prise pour la panthère, et désignée comme elle par le nom de tigre. Le lynx ou loup-cervier, le pourvoyeur du lion, que les Turcs appellent Æarackoulah et les Persans s'yahqush, ont quelquefois aussi reçu le nom de panthére où d’once. Tous ces animaux sont communs en Afrique et dans toutes les parties méridionales de l'Asie; mais le vrai tigre, le seul qui doit porter ce nom, est un animal rare, peu connu des anciens et mal décrit par les modernes. Aristote, qui est en histoire naturelle le guide des uns et des autres, n’en fait aucune mention : Pline dit seulement que le tigre est un animal d’une vitesse terrible, tremendæ velocitatis animal , et il donne à entendre que de son temps il était bien plus rare que la panthère, puisque Auguste fut le premier
qui présenta un tigre aux Romains pour la dédicace du théâtre de Marcellus, tandis que dès le temps de Scaurus, cet édile avait envoyé cent cinquante panthères, et qu’'ensuite Pompée en avait fait venir quatre cent dix, et Auguste quatre cent vingt pour les spectacles de Rome; mais Pline ne nous donne aucune description, ni même ne nous indique aucun des caractères du tigre. Oppien et Solin, qui ont écrit après Pline, paraissent être les premiers qui aient dit que le tigre était marqué par des bandes longues, et la panthère par des taches rondes; c'est en effet l’un des caractères qui distinguent le vrai tigre, non-seulement de la panthère, mais de plusieurs autres animaux qu’on a depuis appelés tigres. Strabon cite Mégasthène au sujet du vrai tigre, et il dit d’après lui qu’il y a des tigres aux Indes qui sont une fois plus gros que des lions : le tigre est donc un animal féroce, d'une vitesse terrible, dont le corps est marqué de bandes longues, et dont la taille surpasse celle du lion. Voilà les seules notions que les anciens nous aient données d’un animal aussi remarquable; les modernes, comme Gessner et les autres naturalistes qui ont parlé du tigre, n’ont presque rien ajouté au peu qu'en ont dit les anciens.
Dans notre langue on a appelé peaux de tigres ou peaux tigrées toutes les peaux à poil court, qui se sont trouvées variées par des taches arrondies et séparées : les voyageurs, partant de cette fausse dénomination, ont à leur tour appelé tigres tous les animaux de proie dont la peau était igrée, c’est-à-dire marquée de taches séparées. MM. de l’Académie des sciences ont suivi le torrent, et ont aussi appelé tigres les animaux à peau tigrée qu'ils ont disséqués, et qui cependant sont très-différents du vrai tigre.
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La cause la plus générale des équivoques et des incertitudes qui se sont si fort multipliées en histoire naturelle, c’est, comme je l’ai indiqué dans l’article précédent, la nécessité où l'on s’est trouvé de donner des noms aux productions inconnues du Nouveau - Monde. Les animaux, quoique pour la plupart d'espèce et de nature très-différentes de ceux de l’ancien continent, ont recu les mêmes noms, dès qu'on leur a trouvé quelque rapport ou quelque ressemblance avec ceux-ci. On s'était d’abord trompé en Europe, en appelant tigres tous les animaux à peau tigrée d'Asie et d'Afrique : cette erreur transportée en Amérique y a doublé, car ayant trouvé dans cette terre nouvelle des animaux dont la peau était marquée de taches arrondies et séparées, on leur a donné le nom de tigres, quoiqu'ils ne fussent ni de l'espèce du vrai tigre, ni même d'aucune de celles des animaux à peau tigrée de l'Asie ou de l'Afrique, auxquels on avait déjà mal à propos donné ce même nom; et comme ces animaux à peau tigrée, qui se sont trouvés en Amérique, sont en assez grand nombre, et qu’on n’a pas laissé de leur donner à tous le nom commun de tigre, quoiqu'ils fussent très-différents du tigre et différents entre eux, il se trouve qu'au lieu d'une seule espèce qui doit porter ce nom il y en a neuf ou dix, et que par conséquent l'histoire de ces animaux est trèsembarrassée, très-difficile à faire, parce que les noms ont confondu les choses, et qu'en faisant mention de ces animaux l'on a souvent dit des uns ce qui devait être dit des autres.
Pour prévenir la confusion qui résulte de ces dénominations mal appliquées à la plupart des animaux du Nouveau-Monde, et en particulier à ceux que l’on a faussement appelés tigres, j'ai pensé que le moyen le plus sûr
était de faire une énumération comparée des animaux quadrupèdes, dans laquelle je distingue : 1° ceux qui sont naturels et propres à l’ancien continent, c’est-à-dire à l'Europe, l'Afrique et l'Asie, et qui ne se sont point trouvés en Amérique lorsqu'on en fit la découverte; 2° ceux qui sont naturels ei propres au nouveau continent, et qui n'étaient point connus dans l’ancien; 3° ceux qui, se trouvant également dans les deux continents, sans avoir été transportés par les hommes, doivent être regardés comme communs à l’un et à l’autre. Il à fallu pour cela recueillir et rassembler ce qui se trouve épars, au sujet des animaux, dans les voyageurs et dans les premiers historiens du Nouveau-Monde : c’est le précis de ces recherches que nous donnons ici avec quelque confiance, parce que nous les croyons utiles pour l'intelligence de toute l’histoire naturelle, et en particulier de l'histoire des animaux.