LE PERROQUET
Les animaux que l'homme a le plus admirés sont ceux qui lui ont paru participer à sa nature; il s’est émerveillé toutes les fois qu'il en a vu quelques-uns faire ou contrefaire des actions humaines; le singe, par la ressemblance des formes extérieures, et le perroquet, par l’imitation de la parole, lui ont paru des êtres privilégiés, intermédiaires entre l'homme et la brute : faux jugement produit par la première apparence, mais bientôt détruit par l'examen et la réflexion. Les sauvages, très-insensibles au grand spectacle de la nature, très-indifférents pour toutes ses merveilles, n’ont été saisis d'étonnement qu'à la vue des perroquets et des singes : ce sont les seuls animaux qui aient fixé leur stupide attention. Ils arrêtent leurs canots pen-
1. Cet article général sur les perroquets est l'expression éloquente d'une philosophie supérieure. La métaphysique de la parole y est exposée avec une justesse de vue et un talent d'analyse également admirables. « Vous ne me « marquez pas, » écrivait Buffon à l'abbé Bexon, « si le préambule des per- « roquets vous à fait plaisir : il me semble que la métaphysique de la parole « y est assez bien jasée.. » (Voyez mon Histoire des travaux et des idées de Buffon, au chapitre intitulé : Revue des éditions de Buffon.) (F.)
dant des heures entières pour considérer les cabrioles des sapajous, et les perroquets sont les seuls oiseaux qu'ils se fassent un plaisir de nourrir, d'élever, et qu'ils aient pris la peine de chercher à perfectionner ; car ils ont trouvé le petit art, encore inconnu parmi nous, de varier et de rendre plus riches les belles couleurs qui parent le plumage de ces oiseaux.
L'usage de la main, la marche à deux pieds, la ressemblance, quoique grossière, de la face, le manque de queue , les fesses nues, la similitude des parties sexuelles, la situation des mamelles , l'écoulement périodique dans les femelles, l’amour passionné des mâles pour nos femmes, tous les actes qui peuvent résulter de cette conformité d'organisation ont fait donner au singe le nom d'homme sauvage par des hommes, à la vérité, qui l’étaient à demi, et qui ne savaient comparer que les rapports extérieurs. Que serait-ce, si, par une combinaison de nature aussi possible que toute autre, le singe eût eu la voix du perroquet et comme lui la faculté de la parole? Le singe parlant eût rendu muette d’étonnement l'espèce humaine entière, et l'aurait séduite au point que le philosophe aurait eu grande peine à démontrer qu'avec tous ces beaux attributs humains le singe n’en était pas moins une bête. Il est donc heureux, pour notre intelligence, que la nature ait séparé et placé dans deux espèces très-différentes limitation de la parole et celle de nos gestes; et qu'ayant doué tous les animaux des mêmes sens, et quelques-uns d'entre eux de membres et d'organes semblables à ceux de l'homme, elle lui ait réservé la faculté de se perfectionner : caractère unique et glorieux, qui seul fait notre prééminence et constitue l'empire de l’homme sur tous les autres êtres.
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Car il faut distinguer deux genres de perfectibilité: l'un stérile, et qui se borne à l'éducation de l'individu, et l'autre fécond, qui se répand sur toute l'espèce, et qui s'étend autant qu'on le cultive par les institutions de la société. Aucun des animaux n’est susceptible de cette perfectibilité d'espèce; ils ne sont aujourd'hui que ce qu'ils ont été, que ce qu'ils seront toujours, et jamais rien de plus, parce que, leur éducation étant purement individuelle, ils ne peuvent transmettre à leurs petits que ce qu'ils ont eux-mêmes recu de leurs père et mère; au lieu que l'homme recoit l'éducation de tous les siècles, recueille toutes les institutions des autres hommes, et peut, par un sage emploi du temps, profiter de tous les instants de la durée de son espèce pour la perfectionner toujours de plus en plus. Aussi, quel regret ne devons-nous pas avoir à ces âges funestes où la barbarie à non-seulement arrêté nos progrès, mais nous à fait reculer au point d’imperfection d'où nous étions partis? Sans ces malheureuses vicissitudes, l'espèce humaine eût marché et marcherait encore constamment vers cette perfection glorieuse qui est le plus beau titre de sa supériorité et qui seule peut faire son bonheur.
Mais l'homme purement sauvage qui se refuserait à toute société, ne recevant qu'une éducation individuelle, ne pourrait perfectionner son espèce et ne serait pas différent, même pour l'intelligence, de ces animaux auxquels on à donné son nom; il n'aurait pas même la parole, sil fuyait sa famille et abandonnait ses enfants peu de temps après leur naissance. C'est donc à la tendresse des mères que sont dus les premiers germes de la société ; c’est à leur constante sollicitude et aux soins assidus de leur tendre allection qu'est dû le développement de ces germes pré-
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cieux. La faiblesse de l'enfant exige des attentions continuelles et produit la nécessité de cette durée d'affection pendant laquelle les cris du besoin et les réponses de la tendresse commencent à former une langue dont les expressions deviennent constantes et l'intelligence réciproque, par la répétition de deux ou trois ans d'exercice mutuel; tandis que dans les animaux, dont l'accroissement est bien plus prompt, les signes respectifs de besoins et de secours, ne se répétant que pendant six semaines ou deux mois, ne peuvent faire que des impressions légères, fugitives, et qui s'évanouissent au moment que le jeune animal se sépare de sa mère. Il ne peut donc y avoir de langue, soit de paroles, soit par signes , que dans l'espèce humaine, par cette seule raison que nous venons d'exposer ; car l’on ne doit pas attribuer à la structure particulière de nos organes la formation de notre parole, dès que le perroquet peut la prononcer comme l'homme; mais jaser n'est pas parler, et les paroles ne font langue que quand elles expriment l'intelligence et qu'elles peuvent la communiquer. Or, ces oiseaux, auxquels rien ne manque pour la facilité de la parole, manquent de cette expression de l'intelligence qui seule fait la haute faculté du langage ‘ ;
1. Buffon reproduit ici, avec un nouveau bonheur d'analyse, la belle distinction qu'il a déjà faite entre l’imitation physique de la parole et l’expression de l'intelligence, qui seule fait la haute faculté du langage. « Les singes « sont tout au plus des gens à talents que nous prenons pour des gens d’es- « prit : quoiqu'ils aient l’art de nous imiter, ils n’en sont pas moins de la « nature des bêtes. C’est par les rapports de mouvement que le chien prend «les habitudes de son maître, c’est par les rapports de figure que le singe « contrefait les gestes humains, c'est par les rapports d'organisation que le « serin répète des airs de musique, et que le perroquet imite le signe le « moins équivoque de la pensée, la parole, qui met à l'extérieur autant de « différence entre l'homme et l’homme qu'entre l’homme et la bête, puis- « qu'elle exprime dans les uns la lumière et la supériorité de l'esprit, qu’elle « ne laisse apercevoir dans les autres qu’une confusion d'idées obscures ou
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ils en sont privés comme tous les autres animaux et par les mêmes causes, c'est-à-dire par leur prompt accroissement dans le premier âge, par la courte durée de leur société avec leurs parents, dont les soins se bornent à l'éducation corporelle, et ne se répètent ni ne se continuent assez de temps pour faire des impressions durables et réciproques, ni même assez pour établir l'union d’une famille constante, premier degré dé toute société et source unique de toute intelligence.
La faculté de limitation de la parole ou de nos gestes ne donne donc aucune prééminence aux animaux qui sont doués de cette apparence de talent naturel. Le singe qui gesticule, le perroquet qui répète nos mots, n’en sont pas plus en état de croître en intelligence et de perfectionner leur espèce : ce talent se borne, dans le perroquet, à le rendre plus intéressant pour nous, mais ne suppose en lui aucune supériorité sur les autres oiseaux, sinon qu'ayant plus éminemment qu'aucun d'eux cette facilité d’imiter la parole, il doit avoir le sens de l’ouïe et les organes de la voix plus analogues à ceux de l'homme; et ce rapport de conformité, qui dans le perroquet est au plus haut degré, se trouve, à quelques nuances près, dans plusieurs autres oiseaux dont la langue est épaisse, arrondie, et de la même forme à peu près que celle du perroquet : les sansonnets, les merles, les geais, les choucas, etc., peuvent imiter la parole; ceux qui ont la langue fourchue, et ce sont presque tous nos petits oiseaux, sifflent plus aisément qu'ils ne jasent; enfin, ceux dans lesquels cette organisa
« empruntées, et que dans l’imbécile ou le perroquet elle marque le dernier « degré de la stupidité, c’est-à-dire l'impossibilité où ils sont tous deux de « produire intérieurement la pensée, quoiqu'il ne leur manque aucun des « organes nécessaires pour la rendre au dehors. »
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tion propre à siffler se trouve réunie avec la sensibilité de l'oreille et la réminiscence des sensations reçues par cet organe, apprennent aisément à répéter des airs, c'est-àdire à sifler en musique : le serin, la linotte, le tarin, le bouvreuil, semblent être naturellement musiciens. Le perroquet, soit par imperfection d'organes ou défaut de mémoire, ne fait entendre que des cris ou des phrases très-courtes, et ne peut ni chanter ni répéter des airs modulés : néanmoins il imite tous les bruits qu'il entend, le miaulement du chat, l’aboiement du chien et les cris des oiseaux, aussi facilement qu’il contrefait la parole; il peut donc exprimer et même articuler les sons, mais non les moduler ni les soutenir par des expressions cadencées, ce qui prouve qu'il a moins de mémoire, moins de flexibilité dans les organes, et le gosier aussi sec, aussi agreste que les oiseaux chanteurs l’ont moelleux et tendre.
D'ailleurs, il faut distinguer aussi deux sortes d’imitation , l’une réfléchie ou sentie, et l’autre machinale et sans intention, la première acquise, et la seconde pour ainsi dire innée : l’une n'est que le résultat de l'instinct commun répandu dans l'espèce entière, et ne consiste que dans la similitude des mouvements et des opérations de chaque individu, qui tous semblent être induits ou contraints à faire les mêmes choses; plus ils sont stupides, plus cette imitation tracée dans l'espèce est parfaite : un mouton ne fait et ne fera jamais que ce qu'ont fait et font tous les autres moutons; la première cellule d’une abeille ressemble à la dernière; l'espèce entière n’a pas plus d’intelligence qu'un seul individu; et c’est en cela que consiste la différence de l'esprit à l'instinct : ainsi limitation naturelle n’est, dans chaque espèce, qu’un résultat de similitude , une nécessité d’autant moins intelligente et plus
aveugle , qu’elle est plus également répartie : l’autre imitation, qu'on doit regarder comme artificielle, ne peut ni se répartir ni se communiquer à l'espèce; elle n'appartient qu'à l'individu qui la reçoit, qui la possède sans pouvoir la donner; le perroquet le mieux instruit ne transmettra pas le talent de la parole à ses petits. Toute imitation communiquée aux animaux par l'art et par les soins de l'homme reste dans l'individu qui en a reçu l'empreinte; et quoique cette imitation soit, comme la première, entièrement dépendante de l’organisation, cependant elle suppose des facultés particulières qui semblent tenir à l’intelligence, telles que la sensibilité, l'attention, la mémoire: en sorte que les animaux qui sont capables dé cette imitation et qui peuvent recevoir des impressions durables et quelques traits d'éducation de la part de l’homme, sont des espèces distinguées dans l’ordre des êtres organisés ; et si cette éducation est facile, et que l'homme puisse la donner aisément à tous les individus, l'espèce, comme celle du chien, devient réellement supérieure aux autres espèces d'animaux, tant qu'elle conserve ses relations avec l'homme, car le chien abandonné à sa seule nature retombe au niveau du renard ou du loup, et ne peut de luimême s'élever au-dessus.
Nous pouvons donc ennoblir tous les êtres en nous approchant d'eux, mais nous n’apprendrons jamais aux animaux à se perfectionner d'eux-mêmes; chaque individu peut emprunter de nous sans que l'espèce en profite, et c’est toujours faute d'intelligence entre eux : aucun ne peut communiquer aux autres ce qu'il a reçu de nous; mais tous sont à peu près également susceptibles d'éducation individuelle; car quoique les oiseaux, par les proportions du corps et par la forme de leurs membres, soient très-
différents des animaux quadrupèdes, nous verrons néanmoins que, comme ils ont les mêmes sens, ils sont susceptibles des mêmes degrés d'éducation : on apprend aux agamis à faire à peu près tout ce que font nos chiens; un serin bien élevé marque son affection par des caresses aussi vives, plus innocentes et moins fausses que celles du chat: nous avons des exemples frappants de ce que peut l'éducation sur les oiseaux de proie, qui de tous paraissent être les plus farouches et les plus difficiles à dompter. On connaît en Asie le petit art d’instruire le pigeon à porter et rapporter des billets à cent lieues de distance : l’art plus grand et mieux connu de la fauconnerie nous démontre qu'en dirigeant l'instinct naturel des oiseaux, on peut le perfectionner autant que celui des autres animaux. Tout me semble prouver que, si l'homme voulait donner autant de temps et de soins à l'éducation d’un oiseau ou de tout autre animal qu’on en donne à celle d’un enfant, ils feraient par imitation tout ce que celui-ci fait par intelligence; la seule différence serait dans le produit : l'intelligence, toujours féconde, se communique et s’étend à l’espèce entière, toujours en augmentant, au lieu que limitation, nécessairement stérile, ne peut ni s'étendre ni même se transmettre par ceux qui l'ont reçue.
Et cette éducation par laquelk nous rendons les animaux, les oiseaux plus utiles ou plus aimables pour nous, semble les rendre odieux à tous les autres, et surtout à ceux de leur espèce : dès que l'oiseau privé prend son essor et va dans la forêt, les autres s’assemblent d’abord pour ladmirer, et bientôt ils le maltraitent et le poursuivent comme s’il était d’une espèce ennemie; on peut en voir un exemple dans la buse; je l'ai vu de même sur la pie, sur le geai : lorsqu'on leur donne la liberté,
les sauvages de leur espèce se réunissent pour les assaillir et les chasser ; ils ne les admettent dans leur compagnie que quand ces oiseaux privés ont perdu tous les signes de leur affection pour nous, et tous les caractères qui les rendaient différents de leurs frères sauvages, comme si ces mêmes caractères rappelaient à ceux-ci le sentiment de la crainte qu'ils ont de l'homme, leur tyran, et la haine que méritent ses suppôts ou ses esclaves.
Au reste, les oiseaux sont, de tous les êtres de la nature, les plus indépendants et les plus fiers de leur liberté, parce qu’elle est plus entière et plus étendue que celle de tous les autres animaux ; comme il ne faut qu'un instant à l'oiseau pour franchir tout obstacle et s’élever au-dessus de ses ennemis, qu'il leur est supérieur par la vitesse du mouvement et par l'avantage de sa position dans un élément où ils ne peuvent atteindre, il voit tous les animaux terrestres comme des êtres lourds et rampants attachés à la terre; il n'aurait même nulle crainte de l’homme, si la balle et la flèche ne leur avaient appris que, sans sortir de sa place, il peut atteindre, frapper et porter la mort au loin. La nature, en donnant des ailes aux oiseaux, leur a départi les attributs de l'indépendance et les instruments de la haute liberté : aussi n’ont-ils de patrie que le ciel qui leur convient; ils en prévoient les vicissitudes et changent de climat en devançant les saisons ; ils ne s’y établissent qu'après en avoir pressenti la température; la plupart n'arrivent que quand la douce haleine du printemps a tapissé les forêts de verdure, quand elle fait éclore les germes qui doivent les nourrir ; quand ils peuvent s'établir, se gîter, se cacher sous l’ombrage ; quand enfin, la nature vivifiant les puissances de l'amour, le ciel et la terre semblent réunir leurs bienfaits
pour combler leur bonheur. Cependant cette saison de plai-
sir devient bientôt un temps d'inquiétude; tout à l'heure ils
auront à craindre ces mêmes ennemis au-dessus desquels
ils planaient avec mépris : le chat sauvage, la marte, la
belette, chercheront à dévorer ce qu'ils ont de plus cher;
la couleuvre rampante gravira pour avaler leurs œufs et
détruire leur progéniture : quelque élevé, quelque caché
que puisse être leur nid, ils sauront le découvrir, lat-. téeindre, le dévaster ; et les enfants, cette aimable portion
du genre humain, mais toujours malfaisante par désœu-
vrement, violeront sans raison ces dépôts sacrés du pro-
duit de l'amour : souvent la tendre mère se sacrifie dans l'espérance de sauver ses petits, elle se laisse prendre plutôt que de les abandonner, elle préfère de partager et de subir le malheur de leur sort à celui d'aller seule
l'annoncer par ses cris à son amant, qui néanmoins pourrait seul la consoler en partageant sa douleur. L'affection maternelle est donc un sentiment plus fort que celui de la crainte et plus profond que celui de l'amour, puisque ici cette affection l'emporte sur les deux dans le cœur d’une mère et lui fait oublier son amour, sa liberté,
sa vie.
Pourquoi le temps des grands plaisirs est-il aussi celui des grandes sollicitudes ? pourquoi les jouissances les plus délicieuses sont-ellés toujours accompagnées d’inquiétudes cruelles, même dans les êtres les plus libres et les plus innocents? n'est-ce pas un reproche qu’on peut faire à la nature, cette mère commune de tous les êtres? Sa bienfaisance n’est jamais pure ni de longue durée. Ge couple heureux qui s’est réuni par choix, qui a établi de concert et construit en commun son domicile d'amour et prodigué les soins les plus tendres à sa famille naissante, craint à
chaque instant qu’on ne la lui ravisse; et s'il parvient à l'élever, c’est alors que des ennemis encore plus redoutables viennent l'assaillir avec plus d'avantage : l'oiseau de proie arrive comme la foudre et fond sur la famille entière ; le père et la mère sont souvent ses premières victimes, et les petits, dont les ailes ne sont pas encore assez exercées, ne peuvent lui échapper. Ces oiseaux de carnage frappent tous les autres oiseaux d’une frayeur si vive, qu'on les voit frémir à leur aspect; ceux mêmes qui sont en sûreté dans nos basses-cours, quelque éloigné que soit l'ennemi, tremblent au moment qu'ils l'apercoivent, et ceux de la campagne, saisis du même effroi, le marquent par des cris et par leur fuite précipitée vers les lieux où ils peuvent se cacher. L'état le plus libre de la nature & donc aussi ses tvrans, et malheureusement c’est à eux seuls qu'appartient cette suprême liberté dont ils abusent et cette indépen- | dance absolue qui les rend les plus fiers de tous les animaux : l'aigle méprise le lion et lui enlève impunément sa proie; il tyrannise également les habitants de l'air et ceux de la terre, et il aurait peut-être envahi l'empire d’une grande portion de la nature, si les armes de l'homme ne l’eussent relégué sur le sommet des montagnes et repoussé jusqu'aux lieux inaccessibles, où il jouit encore sans trouble et sans rivalité de tous les avantages de sa domination tyrannique.
Le coup d'œil que nous venons de jeter rapidement sur les facultés des oiseaux suflit pour nous démontrer que, dans la chaîne du grand ordre des êtres, ils doivent être, après l'homme, placés au premier rang'. La nature
1. Buffon ne juge ici là question que par un seul côté, par l'avantage que donne à l'oiseau sa plus grande puissance de mobilité. Ailleurs, où il juge la question plus généralement, il place l'oiseau à son véritable rang, c'est-à-
a rassemblé, concentré dans le petit volume de leur corps plus de force qu’elle n’en à départi aux grandes masses des animaux les plus puissants; elle leur a donné plus de légèreté sans rien ôter à la solidité de leur organisation; elle leur a cédé un empire plus étendu sur les habitants de l'air, de la terre et des eaux; elle leur a livré les pouvoirs d’une domination exclusive sur le genre entier des insectes, qui ne semblent tenir d’elle leur existence que pour maintenir et fortifier celle de leurs destructeurs, auxquels ils servent de pâture; ils dominent de même sur les reptiles, dont ils purgent la terre sans redouter leur venin; sur les poissons, qu'ils enlèvent hors de leur élément pour les dévorer; et enfin sur les animaux quadrupèdes, dont ils font également des victimes. On à vu la buse assaillir le renard, le faucon arrêter la gazelle, l'aigle enlever la brebis, attaquer le chien comme le lièvre, les mettre à mort et les emporter dans son aire; et si nous ajoutons à toutes ces prééminences de force et de vitesse celles qui rapprochent les oiseaux de la nature de l’homme, la marche à deux pieds, limitation de la parole, la mémoire musicale, nous les verrons plus près de nous que leur forme extérieure ne paraît l'indiquer, en même temps que, par la prérogative unique de l'attribut des ailes et par la prééminence du vol sur la course, nous reconnaitrons leur supériorité sur tous les animaux terrestres.
Mais descendons de ces considérations générales sur les
dire au second rang après l’homme. « Les animaux qui ressemblent le plus à «l’homme par leur figure et par leur organisation seront maintenus dans la « possession où ils étaient d'êtres supérieurs à tous les autres.., en sorte que « le singe, le chien, l'éléphant et les autres quadrupèdes seront au premier « rang..; les oiseaux seront au second, parce que, à tout prendre, ils dif- « fèrent de l’homme plus que les quadrupèdes...» (F.)
oiseaux à l'examen particulier du genre des perroquets : ce genre, plus nombreux qu'aucun autre, ne laissera pas de nous fournir de grands exemples d’une vérité nouvelle : c'est que, dans les oiseaux comme dans les animaux quadrupèdes, il n'existe dans les terres méridionales du Nouveau-Monde aucune des espèces des terres méridionales de l’ancien continent, et cette exclusion est réciproque ; aucun des perroquets de l'Afrique et des Grandes-Indes ne se trouve dans l'Amérique méridionale, et réciproquement aucun de ceux de cette partie du Nouveau-Monde ne se trouve dans l’ancien continent. C’est sur ce fait général que j'ai établi le fondement de la nomenclature de ces oiseaux, dont les espèces sont très-diversiliées et si multipliées que, indépendamment de celles qui nous sont inconnues, nous en pouvons compter plus de cent, et de ces cent espèces il n'y en a pas une seule qui soit commune aux deux continents. Y a-t-il une preuve plus démonstrative de cette vérité générale que nous avons exposée dans l'histoire des animaux quadrupèdes? Aucun de ceux qui ne peuvent supporter la rigueur des climats froids n'a pu passer d'un continent à l’autre, parce que ces continents n'ont jamais été réunis que dans les régions du Nord. Il en est de même des oiseaux qui, comme les perroquets, ne peuvent vivre et se multiplier que dans les climats chauds; ils sont, malgré la puissance de leurs ailes, demeurés confinés, les uns dans les terres méridionales du Nouveau-Monde, et les autres dans celles de l'ancien, et ils n’occupent dans chacun qu'une zone de vingt-cinq degrés de chaque côté de l'équateur.
Mais, dira-t-on, puisque les éléphants et les autres animaux quadrupèdes de l'Afrique et des Grandes-Indes ont primitivement occupé les terres du Nord dans les deux
continents, les perroquets kakatoës, les loris et les autres oiseaux de ces mêmes contrées méridionales de notre continent n'ont-ils pas dû se trouver aussi primitivement dans les parties septentrionales des deux mondes? comment estil donc arrivé que ceux qui habitaient jadis l'Amérique septentrionale n'aient pas gagné les terres chaudes de l'Amérique méridionale? car ils n'auront pas été arrêtés, comme les éléphants, par les hautes montagnes ni par les terres étroites de l’isthme, et la raison que vous avez tirée de ces obstacles ne peut s'appliquer aux oiseaux, qui peuvent aisément franchir ces montagnes : ainsi les différences qui se trouvent constamment entre les oiseaux de l'Amérique méridionale et ceux de l'Afrique supposent quelques autres causes que celle de votre système sur le refroidissement de la terre et sur la migration de tous les animaux du Nord au Midi. |
Cette objection, qui d’abord parait fondée, n’est cependant qu'une nouvelle question qui, de quelque manière qu'on cherche à la faire valoir, ne peut ni s'opposer, ni nuire à l'explication des faits généraux de la naissance primitive des animaux dans les terres du Nord, de leur migration vers celles du Midi et de leur exclusion des terres de l'Amérique méridionale; ces faits, quelque difficulté qu'ils puissent présenter, n’en sont pas moins constants, et l’on peut, ce me semble, répondre à la question d’une manière satisfaisante sans s'éloigner du système : car les espèces d'oiseaux auxquelles il faut une grande chaleur pour subsister et se multiplier n'auront, malgré leurs ailes, pas mieux franchi que les éléphants les sommets glacés des montagnes. Jamais les perroquets et les autres oiseaux du Midi ne s'élèvent assez haut dans la région de l'air pour être saisis d’un froid contraire à leur nature, et
par conséquent ils n'auront pu pénétrer dans les terres de l'Amérique méridionale, mais auront péri comme les éléphants dans les contrées septentrionales de ce continent à mesure qu'elles se sont refroidies: ainsi cette objection, loin d’ébranler le système, ne fait que le confirmer et le rendre plus général, puisque non-seulement les animaux quadrupèdes, mais même les oiseaux du midi de notre continent, n'ont pu pénétrer ni s'établir dans le continent isolé de l'Amérique méridionale. Nous conviendrons néanmoins que cette exclusion n'est pas aussi générale pour les oiseaux que pour les quadrupèdes, pour lesquels il n°y a aucune espèce commune à l'Afrique et à l'Amérique, tandis que dans les oiseaux on en peut compter un petit nombre dont les espèces se trouvent également das ces deux continents; mais c’est par des raisons particulières et seulement pour de certains genres d'oiseaux qui, joignant à une grande puissance de vol la faculté de s'appuyer et de se reposer sur l’eau au moven des larges membranes de leurs pieds, ont traversé et traversent encore la vaste étendue des mers qui séparent les deux continents vers le Midi. Et comme les perroquets n’ont ni les pieds palmés, ni le vol élevé et longtemps soutenu, aucun de ces oiseaux n'a pu passer d’un continent à l’autre, à moins d'y avoir été transporté par les hommes; on en sera convaincu par lexposition de leur nomenclature et par la comparaison des descriptions de chaque espèce, auxquelles nous renvoyons tous les détails de leurs ressemblances et de leurs différences, tant génériques que spécifiques ‘.
Les Grecs ne connurent d’abord qu'une espèce de per-
1. Pour tes détails, qui nous mèneraient trop loin, et que nous serons
forcés d’omettre ici, voir notre édition des OEuvres complèles de Buffon en 12 volumes. (Note des éditeurs.)
roquet ou plutôt de perruche : c’est celle que nous nommons aujourd'hui grande perruche à collier, qui se trouve dans le continent de l'Inde. Les premiers de ces oiseaux furent apportés de l'ile Trapobane en Grèce par Onésicrite, commandant de la flotte d'Alexandre ; ils y étaient si nouveaux et si rares, qu'Aristote lui-même ne parait pas en avoir vu et semble n’en parler que par relation. Mais la beauté de ces oiseaux et leur talent d'imiter la parole en firent bientôt un objet de luxe chez les Romains : le sévère Caton leur en fait un reproche: ils logeaient cet oiseau dans des cages d'argent, d’écaille et d'ivoire, et le prix d'un perroquet fut quelquefois plus grand chez eux que celui d’un esclave.
On ne connaissait de perroquets à Rome que ceux qui venaient des Indes, jusqu'au temps de Néron où des émissaires de ce prince en trouvèrent dans une île du Nil, entre Siène et Méroë, ce qui revient à la limite de 24 à 25 degrés que nous avons posée pour ces oiseaux, et qu'il ne parait pas qu'ils aient passée. Au reste, Pline nous apprend que le nom psittacus, donné par les Latins au perroquet, vient de son nom indien psillace ou sittace.
Les Portugais, qui les premiers ont doublé le cap de Bonne-Espérance et reconnu les côtes de l'Afrique, trouvèrent les terres de Guinée et toutes les îles de locéan Indien peuplées, comme le continent, de diverses espèces de perroquets, toutes inconnues à l’Europe et en si grand nombre qu'à Calicut, à Bengale et sur les côtes d'Afrique, les Indiens et les Nègres étaient obligés de se tenir'dans leurs champs de maïs et de riz vers le temps de la maturité pour en éloigner ces oiseaux qui viennent les dévaster.
Cette grande multitude de perroquets dans toutes les régions qu'ils habitent semble prouver qu'ils réitèrent
leurs pontes, puisque chacune est assez peu nombreuse ; mais rien n'égale la variété d'espèces d'oiseaux de ce genre qui s'offrirent aux navigateurs sur toutes les plages méridionales du Nouveau-Monde, lorsqu'ils en firent la découverte. Plusieurs îles reçurent le nom d’éles des Perroquets. Ce furent les seuls animaux que Colomb trouva dans la première où il aborda, et ces oiseaux servirent d'objets d'échange dans le premier commerce qu'eurent les Européens avec les Américains. Enfin, on apporta des perroquets d'Amérique et d'Afrique en si grand nombre que le perroquet des anciens fut oublié : on ne le connaissait plus du temps de Belon que par la description qu'ils en avaient laissée; et cependant, dit Aldrovande, nous n'avons encore vu qu'une partie de ces espèces, dont les iles et les terres du Nouveau-Monde nourrissent une si grande multitude, que, pour exprimer leur incroyable variété aussi bien que le brillant de leurs couleurs et toute leur beauté, il faudrait quitter la plume et prendre le pinceau ".