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LE KAMICHI

Ce n’est point en se promenant dans nos campagnes cultivées, ni même en parcourant toutes les terres du

1. Nous nous bornons ici aux généralités, sans entrer dans le détail, curieux d’ailleurs, des classes et des familles diverses de ces oiseaux. Par l'abondance de la matière, ce détail appartient aux OEuvres complètes. (Note des éditeurs.)

9, Palamedea cornuta (Linn.). — Ordre des Échassiers, famille des Macrodactyles, genre Kamichi (Guvier).

domaine de l’homme, que l’on peut connaitre les grands effets des variétés de la nature; c'est en se transportant des sables brülants de la torride aux glacières des pôles, c’est en descendant du sommet des montagnes au fond des mers, c'est en comparant les déserts avec les déserts, que nous la jugerons mieux et l’admirerons davantage. En ellet, sous le point de vue de ses sublimes contrastes et de ses majestueuses oppositions, elle paraît plus grande en se montrant telle qu'elle est. Nous avons peint ailleurs les déserts arides de l'Arabie Pétrée, ces solitudes nues où l’homme n’a jamais respiré sous lombrage, où la terre sans verdure n’offre aucune subsistance aux animaux, aux oiseaux, aux insectes, où tout paraît mort, parce que rien ne peut naître, et que l'élément nécessaire au développement des germes de tout être vivant ou végétant, loin d’arroser la terre par des ruisseaux d’eau vive, ou de la pénétrer par des pluies fécondes, ne peut même l'humecter d’une simple rosée. Opposons ce tableau de sécheresse absolue dans une terre trop ancienne à celui des vastes plaines de fange des savanes noyées du nouveau continent, nous y verrons par excès ce que l’autre n'offrait que par défaut : des fleuves d’une largeur immense, tels que l’Amazone, la Plata, l’'Orénoque, roulant à grands flots leurs vagues écumantes et se débordant en toute liberté, semblent menacer la terre d’un envahissement, et faire effort pour l’occuper tout entière. Des eaux stagnantes, et répandues près et loin de leurs cours, couvrent le limon vaseux qu’elles ont déposé; et ces vastes marécages, exhalant leurs vapeurs en brouillards fétides, communiqueraient à l'air l'infection de la terre, si bientôt elles ne retombaient en pluies précipitées par les orages ou dispersées par les vents. Et ces plages, alternativement

sèches et noyées, où la terre et l'eau semblent se disputer des possessions illimitées; et ces brossailles ! de mangles jetées sur les confins indécis de ces deux éléments ne sont peuplées que d'animaux immondes qui pullulent dans ces repaires, cloaques de la nature, où tout retrace l'image des déjections monstrueuses de l'antique limon. Des énormes serpents tracent de larges sillons sur cette terre bourbeuse ; les crocodiles, les crapauds, les lézards et mille autres reptiles à larges pattes en pétrissent la fange ; des millions d'insectes enflés par la chaleur humide en soulèvent la vase; et tout ce peuple impur, rampant sur le Jimon ou bourdonnant dans l'air, qu'il obscurcit encore, toute cette vermine dont fourmille la terre, attire de nombreuses cohortes d'oiseaux ravisseurs dont les cris confus, multipliés et mêlés aux croassements des reptiles, en troublant le silence de ces affreux déserts, semblent ajouter la crainte à l'horreur pour en écarter l'homme et en interdire l'entrée aux autres êtres sensibles : terres d’ailleurs impraticables, encore informes, et qui ne serviraient qu'à lui rappeler l'idée de ces temps voisins du premier chaos où les éléments n'étaient pas séparés, où la terre et l’eau ne faisaient qu'une masse commune, et où les espèces vivantes n'avaient pas encore trouvé leur place dans les différents districts de la nature.

Au milieu de ces sons discordants d'oiseaux criards et de reptiles croassants, s'élève par intervalles une grande voix qui leur en impose à tous, et dont les eaux retentissent au loin : c'est la voix du kamichi, grand oiseau noir très-remarquable par la force de son cri et par celle de ses armes; il porte sur chaque aile deux puissants

1. Buffon dit toujours brossailles, et place ce mot dans ses plus éloquents tableaux. — « Le bel usage est pour brossailles, » dit Richelet. (F.)

éperons, et sur la tête une corne pointue de trois ou quatre pouces de longueur sur deux où trois lignes de diamètre à sa base: cette corne, implantée sur le haut du front, s'élève droit et finit en une pointe aiguë un peu courbée en avant, et vers sa base elle est revêtue d’un fourreau semblable au tuyau d’une plume. Nous parlerons des éperons ou ergots que portent aux épaules certains oiseaux, tels que les jacanas, plusieurs espèces de pluviers, de vanneaux, etc.; mais le Kkamichi est de tous le mieux armé : car indépendamment de sa corne à la tête, il a sur chaque aileron deux éperons qui sont dirigés en avant lorsque l'aile est pliée : ces éperons sont des apophyses de l'os du métacarpe, et sortent de la partie antérieure des deux extrémités de cet os: l’éperon supérieur est le plus grand, il est triangulaire, long de deux pouces, large de neuf lignes à sa base, un peu courbé et finissant en pointe; il est aussi revêtu d’un étui de même substance que celui qui garnit la base de la corne. L’apophyse inférieure du métacarpe, qui fait le second éperon, n’a que quatre lignes de longueur et autant de largeur à sa base, et il est recouvert d’un fourreau comme l’autre.

Avec cet appareil d'armes très-offensives et qui le rendraient formidable au combat, le kamichi n’attaque point les autres oiseaux, et ne fait la guerre qu'aux reptiles; il a même les mœurs douces et le naturel profondément sensible, car le mâle et la femelle se tiennent toujours ensemble : fidèles jusqu'à la mort, l'amour qui les unit semble survivre à la perte que l’un ou l’autre fait de sa moitié ; celui qui reste erre sans cesse en gémissant, et se consume près des lieux où il a perdu ce qu'il aime.

Ces affections touchantes forment dans cet oiseau, avec

sa vie de proie, le même contraste en qualités morales que celui qui se trouve dans sa structure physique ; il vit de proie, et cependant son bec est celui d’un oiseau granivore !; il a des éperons et une corne, et néanmoins sa tête ressemble à celle d’un gallinacée ; il a les jambes courtes, mais les ailes et la queue fort longues ; la partie supérieure du bec s’avance sur l’inférieure et se recourbe un peu à sa pointe; la tête est garnie de petites plumes duvetées, relevées, et comme demi-bouclées, mélées de noir et de blanc; ce même plumage frisé couvre le haut du cou; le bas est revêtu de plumes plus larges, plus fournies, noires au bord et grises en dedans : tout le manteau est noir brun, avec des reflets verdâtres, et quelquefois mêlé de taches blanches; les épauies sont marquées de roux, et cette couleur s'étend sur le bord des ailes, qui sont très-amples; elles atteignent presque au bout de la queue, qui a neuf pouces de longueur ; le bec, long de deux pouces, est large de huit lignes et épais de dix à sa base ; le pied, joint à une petite partie nue de la jambe, est haut de sept pouces et demi; il est couvert d’une peau rude et noire, dont les écailles sont fortement exprimées sur les doigts, qui sont très-longs; celui du milieu, l’ongle compris, a cinq pouces: ces ongles sont demi-crochus et creusés par-dessous en gouttière ; le postérieur est d’une forme particulière, étant eflilé, presque droit et très-long, comme celui de l’alouette : la grandeur totale de l'oiseau est de trois pieds. Nous n’avons pas pu vérifier ce que dit Marcgrave de la différence considérable de grandeur qu'il indique entre le mâle et la femelle ; plu-

f. « On a dit qu'il chassait (le kamichi) aux reptiles; mais, quoique son « estomac soit peu musculeux, il ne se nourrit guère que d'herbes et de « graines aquatiques. » (Cuvier.) LE 16

sieurs de ces oiseaux que nous avons vus nous Ont paru à peu près de la grosseur et de la taille de la poule d'Inde,

Willughby remarque avec raison que l'espèce du kamichi est seule dans son genre ‘; sa forme est en effet composée de parties disparates, et la nature lui a donné des attributs extraordinaires; la corne sur la tête suffit seule pour en faire une espèce isolée, et même un phénomène dans le genre entier des oiseaux ; c’est donc sans aucun fondement que Barrère en a fait un aigle, puisqu'il n’en a ni le bec, ni la tête, ni les pieds. Pison dit avec raison que le kamichi est un oiseau demi-aquatique; il ajoute qu'il construit son nid en forme de four au pied d’un arbre, qu'il marche le cou droit, la tête haute, et qu'il hante les forêts. Cependant plusieurs voyageurs nous ont assuré qu'on le trouve encore plus souvent dans les savanes.

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