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LE PAON!i.
Si l'empire appartenait à la beauté et non à la force, le paon serait, sans contredit, le roi des oiseaux; il n’en est point sur qui la nature ait versé ses trésors avec plus de profusion : la taille grande, le port imposant, la démarche fière, la figure noble, les proportions du corps élégantes et sveltes, tout ce qui annonce un être de distinction lui a été donné; une aigrette mobile et légère, peinte des plus riches couleurs, orne sa tête et l'élève sans la charger; son incomparable plumage semble réuwiir tout ce qui flatte nos yeux dans le coloris tendre et frais des plus belles fleurs, tout ce qui les éblouit dans les reflets petillants des pierreries, tout ce qui les étonne dans l'éclat majestueux de l'arc-en-ciel; non-seulement la nature a réuni sur le plumage du paon toutes les couleurs du ciel et de la terre, pour en faire le chef-d'œuvre de sa magnificence , elle les a encore mêlées, assorties, nuancées, fondues de son inimitable pinceau et en a fait un tableau unique , où elles tirent de leur mélange avec des nuances plus sombres, et de leurs oppositions entre elles, un nouveau lustre et des effets de lumière si sublimes que notre art ne peut ni les imiter ni les décrire.
Tel paraît à nos yeux le plumage du paon, lorsqu'il se
1. Pavo cristatus (Linn.). — Le paon domestique (Cuv.). — Ordre id., genre Paons (Cuv.). — Ce superbe oiseau, originaire du nord de l'Inde, a été apporté en Europe par Alexandre. — L'histoire du paon passe pour le chef-d'œuvre de la plume de Gueneau de Montbeillard, Et, en effet, quel éclat ! quelle richesse de coloris! C’est beau, c'est très-béau , mais d’un autre beau que celui de Buffon (voyez l'avertissement). (F.)
promène paisible et seul dans un beau jour de printemps; mais si sa femelle vient tout à coup à paraître, si les feux de l'amour, se joignant aux secrètes influences de la saison, le tirent de son repos, lui inspirent une nouvelle ardeur et de nouveaux désirs, alors toutes ses beautés se multiplient, ses yeux s’animent et prennent de l’expression, son aigrette s’agite sur sa tête et annonce l'émotion intérieure ; les longues plumes de sa queue déploient, en se relevant, leurs richesses éblouissantes; sa tête et son cou, se renversant noblement en arrière, se dessinent avec grâce sur ce fond radieux, où la lumière du soleil se joue en mille manières, se perd et se reproduit sans cesse, et semble prendre un nouvel éclat plus doux et plus moelleux, de nouvelles couleurs plus variées et plus harmonieuses; chaque mouvement de l'oiseau produit des milliers de nuances nouvelles, des gerbes de reflets ondoyants et fugitifs, sans cesse remplacés par d'autres reflets et d’autres nuances toujours diverses et toujours admirables.
Le paon ne semble alors connaître ses avantages que pour en faire hommage à sa compagne, qui en est privée sans en être moins chérie, et la vivacité que l’ardeur de l'amour mêle à son action ne fait qu'ajouter de nouvelles grâces à ses mouvements, qui sont naturellement nobles, fiers et majestueux, et qui, dans ces moments, sont accompagnés d’un murmure énergique et sourd qui exprime le désir.
Mais ces plumes brillantes, qui surpassent en éclat les plus belles fleurs, se flétrissent aussi comme elles, et tombent chaque année; le paon, comme s’il sentait la honte de sa perte, craint de se faire voir dans cet état humiliant, et cherche les retraites les plus sombres pour s’y cacher à tous les yeux, jusqu'à ce qu'un nouveau printemps, lui
rendant sa parure accoutumée , le ramène sur la scène pour y jouir des hommages dus à sa beauté : car on prétend qu'il en jouit en effet, qu'il est sensible à l'admiration, que le vrai moyen de l'engager à étaler ses belles plumes, c'est de lui donner des regards d'attention et des louanges; et qu'au contraire, lorsqu'on paraît le regarder froidement et sans beaucoup d'intérêt, il replie tous ses trésors et les cache à qui ne sait point les admirer.
Quoique le paon soit depuis longtemps comme naturalisé en Europe, cependant il n’en est pas plus originaire : ce sont les Indes orientales, c'est le climat qui produit le saphir, le rubis, la topaze, qui doit être regardé comme son pays natal; c'est de là qu'il a passé dans la partie occidentale de l'Asie, où, selon le témoignage positif de Théophraste, cité par Pline, il avait été apporté d’ailleurs, au lieu qu'il ne paraît pas avoir passé de la partie la plus orientale de l'Asie, qui est la Chine, dans les Indes; car les voyageurs s'accordent à dire que, quoique les paons soient fort communs aux Indes orientales, on ne voit à la Chine que ceux qu'on y transporte des autres pays, ce qui prouve au moins qu'ils sont très-rares à la Chine.
Élien assure que ce sont les barbares qui ont fait présent à la Grèce de ce bel oiseau; et ces barbares ne peuvent guère être que les Indiens, puisque c’est aux Indes qu'Alexandre, qui avait parcouru l'Asie, et qui connaissait bien la Grèce, en a vu pour la première fois : d’ailleurs, il n'est point de pays où ils soient plus généralement répandus et en aussi grande abondance que dans les Indes. Mandeslo et Thévenot en ont trouvé en grand nombre dans la province de Guzarate; Tavernier, dans toutes les Indes, mais particulièrement dans les territoires de Baroche, de
Cambaya et de Broudra; François Pyrard, aux environs de IL. 17
Calicut; les Hollandais, sur toute la côte de Malabar ; Lintscot, dans l'ile de Ceylan; l'auteur du second Voyage de Siam, dans les forêts sur les frontières de ce royaume, du côté de Camboge, et aux environs de la rivière de Meinam ; Le Gentil, à Java; Gemelli Careri, dans les îles Calamianes, situées entre les Philippines et Bornéo. Si on ajoute à cela que dans presque toutes ces contrées les paons vivent dans l’état de sauvages, qu'ils ne sont nulle part ni si grands ni si féconds, on ne pourra s'empêcher de regarder les Indes comme leur climat naturel; et, en effet, un si bel oiseau ne pouvait guère manquer d'appartenir à ce pays si riche, si abondant en choses précieuses, où se trouvent la beauté, la richesse en tout genre, l'or, les perles, les pierreries, et qui doit être regardé comme le climat du luxe de la nature. Cette opinion est confirmée en quelque sorte par le texte sacré; car nous voyons que les paons sont comptés parmi les choses précieuses que la flotte de Salomon rapportait tous les trois ans; et il est clair que c’est ou des Indes ou de la côte d’Afrique la plus voisine des Indes, que cette flotte, formée et équipée sur la mer Rouge, et qui ne pouvait s'éloigner des côtes, tirait ses richesses : or, il y a de fortes raisons de croire que ce n'était point des côtes d'Afrique, car jamais voyageur n’a dit avoir aperçu dans toute l'Afrique, ni même dans les îles adjacentes, des paons sauvages qui pussent être regardés comme propres et naturels à ces pays, si ce n’est dans l'ile de Sainte - Hélène, où l'amiral Verhowen trouva des paons qu'on ne pouvait prendre qu'en les tuant à coups de fusil; mais on ne se persuadera pas apparemment que la flotte de Salomon, qui n'avait point de boussole, se rendit tous les trois ans à l’île de Sainte-Hélène, où d’ailleurs elle n'aurait trouvé ni or, ni argent, ni ivoire, ni presque rien
de tout ce qu'elle cherchait : de plus, il me parait vraisemblable que cette île, éloignée de plus de trois cents lieues du continent, n'avait pas même de paons du temps de Salomon, mais que ceux qu'y trouvèrent les Hollandais y avaient été lâchés par les Portugais, à qui elle avait appartenu, ou par d'autres, et qu'ils s’y étaient multipliés d'autant plus facilement que l’île de Sainte-Hélène n’a, dit-on, ni bête venimeuse ni animal vorace.
On ne peut guère douter que les paons que Kolbe a vus au cap de Bonne-Espérance, et qu'il dit être parfaitement semblables à ceux d'Europe, quoique la figure qu'il en donne s’en éloigne beaucoup, n’eussent la même origine que ceux de Sainte-Hélène, et qu'ils n'y eussent été apportés par quelques-uns des vaisseaux européens qui arrivent en foule sur cette côte.
On peut dire la même chose de ceux que les voyageurs ont aperçus au royaume de Congo avec des dindons qui certainement n'étaient point des oiseaux d'Afrique, et encore de ceux que l'on trouve sur les confins d’Angola, dans un bois environné de murs, où on les entretient pour le roi du pays : cette conjecture est fortifiée par le témoignage de Bosman, qui dit en termes formels qu'il n’y a point de paons sur la côte d'Or, et que l'oiseau pris par M. de Foquembrog et par d'autres pour un paon, est un oiseau tout différent, appelé Æroon-vogel.
De plus, la dénomination de paon d'Afrique, donnée par la plupart des voyageurs aux demoiselles de Numidie , est encore une preuve directe que l'Afrique ne produit point de paons; et si l’on en a vu anciennement en Libye, comme le rapporte Eustathe, c'en était sans doute qui avaient passé ou qu'on avait portés dans cette contrée de l'Afrique, l’une des plus voisines de la Judée, où Salomon
en avait mis longtemps auparavant; mais il ne paraît pas qu'ils l’eussent adoptée pour leur patrie et qu'ils s’y fussent beaucoup multipliés, puisqu'il y avait des lois trèssévères contre ceux qui en avaient tué ou seulement blessé quelques-uns. |
Il est donc à présumer que ce n’était point des côtes d'Afrique que la flotte de Salomon rapportait les paons, des côtes d'Afrique, dis-je, où ils sont fort rares, et où l’on n’en trouve point dans l’état de sauvages, mais bien des côtes d'Asie où ils abondent, où ils vivent presque partout en liberté, où ils subsistent et se multiplient sans le secours de l’homme, où ils ont plus de grosseur, plus de fécondité que partout ailleurs, où ils sont, en un mot, comme sont tous les animaux dans leur climat naturel.
Des Indes ils auront facilement passé dans la partie occidentale de l'Asie : aussi voyons-nous, dans Diodore de Sicile, qu'il y en avait beaucoup dans la Babylonie; la Médie en nourrissait aussi de très-beaux et en si grande quantité que cet oiseau en a eu le surnom d'avis Medica. Philostrate parle de ceux du Phase, qui avaient une huppe bleue, et les voyageurs en ont vu en Perse.
De l'Asie ils ont passé dans la Grèce, où ils furent d’abord si rares qu'à Athènes on les montra pendant trente ans à chaque néoménie comme un objet de curiosité, et qu'on accourait en foule des villes voisines pour les voir.
On ne trouve pas l’époque certaine de cette migration du paon de l’Asie dans la Grèce; mais il y a preuve qu’il n’a commencé à paraître dans ce dernier pays que depuis le temps d'Alexandre, et que sa première station au sortir de l'Asie a été l’île de Samos.
Les paons n’ont donc paru dans la Grèce que depuis
Alexandre; car ce conquérant n’en vit pour la première fois que dans les Indes, comme je l'ai déjà remarqué, et il fut tellement frappé de leur beauté qu'il défendit de les tuer sous des peines très-sévères; mais il y a toute apparence que peu de temps après Alexandre, et même avant la fin de son règne, ils devinrent fort communs ; car nous voyons dans le poëte Antiphanes, contemporain de ce prince, et qui lui a survécu, qu’une seule paire de paons apportée en Grèce s'y était multipliée à un tel point qu'il y en avait autant que de cailles : et d’ailleurs Aristote, qui ne survécut que deux ans à son élève, parle en plusieurs endroits des paons comme d'oiseaux fort connus.
En second lieu, que l’île de Samos ait été leur première station à leur passage d'Asie en Europe, c’est ce qui est probable par la position même de cette île, qui est très-voisine du continent de l'Asie; et, de plus, cela est prouvé par un passage formel de Menodotus : quelquesuns même, forçant le sens de ce passage, et se prévalant de certaines médailles samiennes fort antiques, où était représentée Junon avec un paon à ses pieds, ont prétendu que Samos était la patrie première du paon, le vrai lieu de son origine, d’où il s'était répandu dans l'Orient comme dans l'Occident; mais il est aisé de voir, en pesant les paroles de Menodotus, qu'il n’a voulu dire autre chose sinon qu'on avait vu des paons à Samos avant d’en avoir vu dans aucune autre contrée située hors du continent de l'Asie, de même qu'on avait vu dans l'Éolie (ou l’Étolie) des méléagrides qui sont bien connues pour être des oiseaux d'Afrique, avant d’en voir en aucun autre lieu de la Grèce (Veluti.…. quas meleagridas vocant ex Ætolià) : d'ailleurs, l'île de Samos offrait aux paons un climat qui leur convenait, puisqu'ils y subsistaient dans l’état de
sauvages, et qu'Aulu-Gelle regarde ceux de cette île comme les plus beaux de tous.
Ces raisons étaient plus que suffisantes pour servir de fondement à la dénomination d'oiseau de Samos, que quelques auteurs ont donnée au paon; mais on ne pourrait pas la lui appliquer aujourd'hui, puisque M. de Tournefort ne fait aucune mention du paon dans la description de cette île, qu'il dit être pleine de perdrix , de bécasses, de bécassines, de grives, de pigeons sauvages, de tourterelles, de bec-figues et d’une volaille excellente ; et il n'y a pas d'apparence que M. de Tournefort ait voulu comprendre sous la dénomination générique de volaille un oiseau aussi considérable et aussi distingué.
Les paons, ayant passé de l’Asie dans la Grèce, se sont ensuite avancés dans les parties méridionales de l'Europe, et de proche en proche en France, en Allemagne, en Suisse et jusque dans la Suède, où, à la vérité, ils ne subsistent qu'en petit nombre, à force de soins, et non sans une altération considérable de leur plumage, comme nous le verrons dans la suite.
Enfin les Européens qui, par l'étendue de leur commerce et de leur navigation, embrassent le globe entier, les ont répandus d’abord sur les côtes d'Afrique et dans quelques îles adjacentes : ensuite dans le Mexique et de là dans le Pérou et dans quelques-unes des Antilles, comme Saint-Domingue et la Jamaïque, où l’on en voit beaucoup aujourd’hui, et où avant cela il n’y en avait pas un seul, par une suite de la loi générale du climat, qui exclut du Nouveau Monde tout animal terrestre attaché par sa nature aux pays chauds de l’ancien continent, loi à laquelle les oiseaux pesants ne sont pas moins assujettis que les quadrupèdes : or, l’on ne peut nier que les paons ne soient
des oiseaux pesants, et les anciens l'avaient fort bien remarqué. Il ne faut que jeter un coup d'œil sur leur conformation extérieure pour juger qu'ils ne peuvent pas voler bien haut ni bien longtemps; la grosseur du corps, la brièveté des ailes et la longueur embarrassante de la queue sont autant d'obstacles qui les empêchent de fendre l'air avec légèreté : d’ailleurs les climats septentrionaux ne conviennent point à leur nature, et ils n’y restent jamais de leur plein gré.
Le coq paon n’a guère moins d’ardeur pour ses femelles, ni guère moins d’acharnement à se battre avec les autres mâles que le coq ordinaire ; il en aurait même davantage, s’il était vrai, ce qu’on en dit, que, lorsqu'il n’a qu'une ou deux poules, il les tourmente, les fatigue, les rend stériles à force de les féconder, et trouble l’œuvre de la génération à force d'en répéter les actes : dans ce cas, les œufs sortent de l'oviductus avant qu'ils aient eu le temps d’acquérir leur maturité. Pour mettre à profit cette violence de tempérament, il faut donner au mâle cinq ou six femelles ; au lieu que le coq ordinaire, qui peut suffire à quinze ou vingt poules, s’il ést réduit à une seule, la féconde encore utilement et la rend mère d’une multitude de petits poussins.
Les paonnes ont le tempérament fort lascif; et, lorsqu'elles sont privées de mâles, elles s’excitent entre elles et en se frottant dans la poussière (car ce sont oiseaux pulvérateurs); et, se procurant une fécondité imparfaite, elles pondent des œufs clairs et sans germe, dont il ne résulte rien de vivant; mais cela n'arrive guère qu'au printemps, lorsque le retour d’une chaleur douce et vivifiante réveille la nature, et ajoute un nouvel aiguillon au penchant qu'ont tous les êtres animés à se reproduire ;
et c’est peut-être par cette raison qu'on a donné à ces œufs le nom de zéphyriens (ova zephyria), non qu’on se soit persuadé qu'un doux zéphyr suflise pour imprégner les paonnes et tous les oiseaux femelles qui pondent sans la coopération du mâle; mais parce qu'elles ne pondent guère de ces œufs que dans la nouvelle saison, annoncée ordinairement, et même désignée par les zéphyrs.
Je croirais aussi fort volontiers que la vue de leur mâle, pialfant autour d'elles, étalant sa belle queue, faisant la roue et leur montrant toute l'expression du désir, peut les animer encore davantage et leur faire produire un plus grand nombre de ces œufs stériles; mais ce que je ne croirai jamais, c’est que ce manége agréable, ces caresses superficielles, et, si j’ose ainsi parler, toutes ces courbettes de petit-maître, puissent opérer une fécondation véritable tant qu'il ne s’y joindra pas une union plus intime et des approches plus efficaces: et si quelques personnes ont cru que des paonnes avaient été fécondées ainsi par les yeux, c’est qu'apparemment ces paonnes avaient été couvertes réellement sans qu'on s’en füt aperçu.
L'âge de la pleine fécondité pour ces oiseaux est à trois ans, selon Aristote et Columelle, et même selon Pline, qui, en répétant ce qu'a dit Aristote, y fait quelques changements ; Varron fixe cet âge à deux ans, et des personnes qui ont observé ces oiseaux m'assurent que les femelles commencent déjà à pondre dans notre climat, à un an, sans doute des œufs stériles; mais presque tous s'accordent à dire que l’âge de trois ans est celui où les mâles ont pris leur entier accroissement, où ils sont en état de cocher leur poule, et où la puissance d’engendrer s'annonce en eux par une production nouvelle très-considérable, celle
OR ES or tie
des longues et belles plumes de leur queue, et par l'habitude qu’ils prennent aussitôt de les déployer en se pavanant et faisant la roue : le superflu de la nourriture, n'ayant plus rien à produire dans l'individu, va s'employer désormais à la reproduction de l'espèce.
C'est au printemps que ces oiseaux se recherchent et se joignent : si on veut les avancer, on leur donnera le matin à jeun, tous les cinq jours, des fèves légèrement grillées, selon le précepte de Columelle,.
La femelle pond ses œufs peu de temps après qu'elle a été fécondée ; elle ne pond pas tous les jours, mais seulement de trois ou quatre jours l’un. Elle ne fait qu'une ponte par an, selon Aristote, et cette ponte est de huit œufs la première année, et de douze les années suivantes ; mais cela doit s'entendre des paonnes à qui on laisse le soin de couver elles-mêmes leurs œufs et de mener leurs petits, au lieu que, si on leur enlève leurs œufs à mesure qu'elles pondent pour les faire couver par des poules vulgaires, elles feront trois pontes, selon Columelle : la première de cinq œufs, la seconde de quatre, et la troisième de deux ou trois. Il paraît qu'elles sont moins fécondes dans ce pays-ci, où elles ne pondent guère que quatre ou cinq œufs par an; et qu'au contraire elles sont beaucoup plus fécondes aux Indes, où, selon Pierre Martyr, elles en pondent de vingt à trente, comme je l'ai remarqué plus haut. C'est qu'en général la température du climat à beaucoup d'influence sur tout ce qui a rapport à la génération, et c'est la clef de plusieurs contradictions apparentes qui se trouvent entre ce que disent les anciens et ce qui se passe sous nos yeux. Dans un pays plus chaud les mâles seront plus ardents, ils se battront entre eux, il leur faudra un plus grand nombre de femelles, et celles-ci pon-
dront un plus grand nombre d'œufs; au lieu que dans un pays plus froid elles seront moins fécondes, et les mâles moins chauds et plus paisibles.
Si on laisse à la paonne la liberté d'agir selon son instinct, elle déposera ses œufs dans un lieu secret et retiré : ses œufs sont blancs et tachetés comme ceux de dinde, et à peu près de la même grosseur; lorsque sa ponte est finie, elle se met à couver.
On prétend qu’elle est sujette à. pondre pendant la nuit, ou plutôt à laisser échapper ses œufs de dessus le juchoir où elle est perchée : c’est pourquoi on recommande d'étendre de la paille au-dessous pour empêcher qu'ils ne se brisent.
Pendant tout le temps de l'incubation, la paonne évite soigneusement le mâle, et tâche surtout de lui dérober sa marche lorsqu'elle retourne à ses œufs : car dans cette espèce, comme dans celle du coq et de bien d’autres, le mâle, plus ardent et moins fidèle au vœu de la nature, est plus occupé de son plaisir particulier que de la multiplication de son espèce ; et s’il peut surprendre la couveuse sur ses œufs, il les casse en s’approchant d'elle, et peut-être y met-il de l'intention, et cherche-t-il à se délivrer d’un obstacle qui l'empêche de jouir : quelques-uns ont cru qu'il ne les cassait que par son empressement à les couver lui-même; ce serait un motif bien différent. L'histoire naturelle aura toujours beaucoup d’incertitudes : il faudrait, pour les lui ôter, observer tout par soi-même : mais qui peut tout observer ?
La paonne couve de vingt-sept à trente jours, plus ou moins, selon la température du climat et de la saison : pendant ce temps on a soin de lui mettre à portée une quantité suffisante de nourriture, de peur qu'étant obligée
d’aller se repaitre au loin, elle ne quittât ses œufs trop longtemps et ne les laissät refroidir. I faut aussi prendre garde de la troubler dans son nid et de lui donner de l’'ombrage ; car, par une suite de son naturel inquiet et défiant, si elle se voit découverte, elle abandonnera ses œufs et recommencera une nouvelle ponte qui ne vaudra pas la première, à cause de la proximité de l'hiver.
On prétend que la paonne ne fait jamais éclore tous ses œufs à la fois; mais que, dès qu'elle voit quelques poussins éclos, elle quitte tout pour les conduire : dans ce cas il faudra prendre les œufs qui ne seront point encore ouverts et les mettre éclore sous une autre couveuse, ou dans un four d’incubation.
Élien nous dit que la paonne ne reste pas constamment sur ses œufs, et qu'elle passe quelquefois deux jours sans y revenir, ce qui nuit à la réussite de la couvée. Mais je soupconne quelque méprise dans ce passage d'Élien, qui aura appliqué à l’incubation ce qu’Aristote et Pline ont dit de la ponte, laquelle en effet est interrompue par deux ou trois jours de repos: au lieu que de pareilles interruptions dans l’action de couver paraissent contraires à l’ordre de la nature, et à ce qui s’observe dans toutes les espèces connues des oiseaux, si ce n’est dans les pays où la chaleur de l'air et du sol approche du degré nécessaire pour l'incubation.
Quand les petits sont éclos, il faut les laisser sous la mère pendant vingt-quatre heures, après quoi on pourra les transporter sous une mue; Frisch veut qu'on ne les rende à la mère que quelques jours après.
Leur première nourriture sera la farine d'orge détrempée dans du vin, du froment ramolli dans l’eau, ou même de la bouillie cuite et refroidie : dans la suite on pourra
leur donner du fromage blanc bien pressé et sans aucun petit-lait, mêlé avec des poireaux hachés, et même des sauterelles, dont on dit qu'ils sont très-friands; mais il faut auparavant ôter les pieds à ces insectes. Quand ils auront six mois, ils mangeront du froment, de l'orge, du marc de cidre et de poiré, et même ils pinceront l'herbe tendre; mais cette nourriture seule ne suflirait point, quoique Athénée les appelle graminivores.
On a observé que les premiers jours la mère ne revenait jamais coucher avec sa couvée dans le nid ordinaire, ni même deux fois dans un même endroit; et comme cette couvée si tendre, et qui ne peut encore monter sur les arbres, est exposée à beaucoup de risques, on doit y veiller de près pendant ces premiers jours, épier l'endroit que la mère aura choisi pour son gîte, et mettre ses petits en sûreté sous une mue ou dans une enceinte formée en plein champ avec des claies préparées, etc.
Les paonneaux, jusqu'à ce qu'ils soient un peu forts, portent mal leurs ailes, les ont traînantes, et ne savent pas encore s’en servir : dans ces commencements, la mère les prend tous les soirs sur son dos et les porte l’un après l’autre sur la branche où ils doivent passer la nuit; le lendemain matin elle saute devant eux du haut de Farbre en bas, et les accoutume à en faire autant pour la suivre, et à faire usage de leurs ailes.
Une mère paonne, et même une poule ordinaire, peut mener jusqu'à vingt-cinq petits paonneaux, selon Columelle, mais seulement quinze selon Palladius: et ce dernier nombre est plus que suffisant dans les pays froids, où les petits ont besoin de se réchauffer de temps en temps et de se mettre à l'abri sous les ailes de la mère, qui ne pourrait pas en garantir vingt-cinq à la fois.
On dit que si une poule ordinaire, qui mène ses poussins, voit une couvée de petits paonneaux, elle est tellement frappée de leur beauté qu'elle se dégoûte de ses petits et les abandonne pour s'attacher à ces étrangers ; ce que je rapporte ici non comme un fait vrai, mais comme un fait à vérilier, d'autant plus qu'il me parait s’écarter du cours ordinaire de la nature, et que dans les premiers temps les petits paonneaux ne sont pas beaucoup plus beaux que les poussins.
A mesure que les jeunes paonneaux se fortifient, ils commencent à se battre (surtout dans les pays chauds) ; et c’est pour cela que les anciens, qui paraissent s'être beaucoup plus occupés que nous de léducation de ces oiseaux, les tenaient dans de petites cases séparées : mais les meilleurs endroits pour les élever, c'était, selon eux, ces petites îles qui se trouvent en quantité sur les côtes d'Italie, telles, par exemple, que celle de Planasie appartenant aux Pisans : ce sont en effet les seuls endroits où l’on puisse les laisser en liberté, et presque dans l'état de sauvages, sans craindre qu'ils s'échappent, attendu qu'ils volent peu et ne nagent point du tout, et sans craindre qu'ils deviennent la proie de leurs ennemis, dont la petite île doit être purgée. IIS peuvent y vivre selon leur naturel et leurs appétits, sans contrainte, sans inquiétude ; ils y prospéraient mieux, et, ce qui n'était pas négligé par les Romains, leur chair était d’un meilleur goût : seulement pour avoir l'œil dessus et reconnaitre si leur nombre augmentait ou diminuait, on les accoutumait à se rendre tous les jours, à une heure marquée et à un certain signal, autour de la maison, où on leur jetait quelques poignées de grain pour les attirer.
Lorsque les petits ont un mois d'âge, ou un peu plus,
l’aigrette commence à leur pousser, et alors ils sont malades comme les dindonneaux lorsqu'ils poussent le rouge: ce n’est que de ce moment que le coq paon les reconnait pour les siens; car, tant qu'ils n’ont point d’aigrette, il les poursuit comme étrangers; on ne doit néanmoins les mettre avec les grands que lorsqu'ils ont sept mois, et, s'ils ne se perchent pas d'eux-mêmes sur le juchoir, il faut les y accoutumer, et ne point souflrir qu'ils dorment à terre, à cause du froid et de l'humidité.
L’aigrette est composée de petites plumes, dont la tige est garnie depuis la base jusqu’auprès du sommet, non de barbes, mais de petits filets rares et détachés ; le sommet est formé de barbes ordinaires unies ensemble et peintes des plus belles couleurs.
Le nombre de ces petites plumes est variable; j'en ai compté vingt-cinq dans un mâle et trente dans une femelle; mais je n’ai pas observé un assez grand nombre d'individus pour assurer qu'il ne puisse pas y en avoir plus ou moins.
L’aigrette n’est pas un cône renversé, comme on le pourrait croire: sa base, qui est en haut, forme une ellipse fort allongée, dont le grand axe est posé selon la longueur de la tête : toutes les plumes qui la composent ont un mouvement particulier assez sensible par lequel elles s'approchent ou s’écartent les unes des autres, au gré de loiseau, et un mouvement général par lequel laigrette entière tantôt se renverse en arrière et tantôt se relève sur la tête.
Les sommets de cette aigrette ont, ainsi que tout le reste du plumage, des couleurs bien plus éclatantes dans le mâle que dans la femelle : outre cela, le coq paon se distingue de sa poule, dès l’âge de trois mois, par un peu
de jaune qui parait au bout de l'aile; dans la suite il s'en distingue par la grosseur, par un éperon à chaque pied , par la longueur de sa queue, et par la faculté de la relever et d'en étaler les belles plumes, ce qui s'appelle faire la roue. Willughby croit que le paon ne partage qu'avec le dindon cette faculté remarquable : cependant on verra, dans le cours de cette histoire, qu'elle leur est commune avec quelques tétras où coqs de bruyère, quelques pigeons, etc.
Les plumes de la queue, ou plutôt ces longues couvertures qui naissent de dessus le dos auprès du croupion, sont en grand ce que celles de l'aigrette sont en petit; leur tige est pareillement garnie, depuis sa base jusque près de l'extrémité, de filets détachés de couleur changeante, et elle se termine par une plaque de barbes réunies, ornée de ce qu'on appelle l'œil ou le miroir. C’est une tache brillante, émaillée des plus belles couleurs : jaune doré de plusieurs nuances, vert changeant en bleu et en violet éclatant, selon les différents aspects, et tout cela empruntant encore un nouveau lustre de la couleur du centre qui est un beau noir velouté.
Les deux plumes du milieu ont environ quatre pieds et demi, et sont les plus longues de toutes, les latérales allant toujours en diminuant de longueur jusqu’à la plus extérieure ; l'aigrette ne tombe point, mais la queue tombe chaque année, en tout ou en partie, vers la fin de juillet , et repousse au printemps; et pendant cet intervalle l’oiseau est triste et se cache.
La couleur la plus permanente de la tête, de la gorge, du cou et de la poitrine, c’est le bleu avec différents reflets de violet, d'or et de vert éclatant; tous ces reflets, qui renaissent et se multiplient sans cesse sur son plumage,
sont une ressource que la nature semble s'être ménagée pour y faire paraître successivement, et sans confusion, un nombre de couleurs beaucoup plus grand que son étendue ne semblait le comporter : ce n’est qu'à la faveur de cette heureuse industrie que le paon pouvait suffire à recevoir tous les dons qu'elle lui destinait.
De chaque côté de la tête on voit un renflement formé par les petites plumes qui recouvrent le trou de loreille.
Les paons paraissent se caresser réciproquement avec le bec; mais, en y regardant de plus près, j'ai reconnu qu'ils se grattaient les uns les autres autour de la tête, où ils ont des poux très-vifs et très-agiles; on les voit courir sur la peau blanche qui entoure leurs yeux, et cela ne peut manquer de leur causer une sensation incommode; aussi se prêtent-ils avec beaucoup de complaisance lorsqu'un autre les gratte.
Ces oiseaux se rendent les maîtres dans la basse-cour, et se font respecter de l’autre volaille, qui n’ose prendre sa pâture qu'après qu'ils ont fini leur repas : leur façon de manger est à peu près celle des gallinacés; ils saisissent le grain de la pointe du bec et l’avalent sans le broyer.
Pour boire ils piongent le bec dans l’eau, où ils font cinq ou six mouvements assez prompts de la mâchoire inférieure, puis, en se relevant et tenant leur tête dans une situation horizontale, ils avalent l’eau dont leur bouche s'était remplie sans faire aucun mouvement du bec.
Les aliments sont recus dans l’œsophage, où l’on a observé, un peu au-dessus de l’orifice antérieur de l’estomac, un bulbe glanduleux, rempli de petits tuyaux qui donnent en abondance une liqueur limpide.
L’estomac est revêtu à l'extérieur d’un grand nombre de fibres motrices.
Dans un de ces oiseaux, qui à été disséqué par Gaspard Bartholin, il y avait bien deux conduits biliaires, mais il ne se trouva qu'un seul canal pancréatique, quoique d'ordinaire il y en ait deux dans les oiseaux.
Le cœcum était double, et dirigé d’arrière en avant; il égalait en longueur tous les autres intestins ensemble, et les surpassait en capacité.
Le croupion est très-gros, parce qu’il est chargé des muscles qui servent à redresser la queue et à l’épanouir.
Les excréments sont ordinairement moulés, et chargés d'un peu de cette matière blanche qui se trouve sur les excréments de tous les gallinacés et de beaucoup d’autres oiseaux.
On m'assure qu'ils dorment, tantôt en cachant la tête sous l'aile, tantôt en faisant rentrer leur cou en euxmêmes et ayant le bec au vent.
Les paons aiment la propreté, et c’est par cette raison qu'ils tâchent de recouvrir et d’enfouir leurs ordures, et non parce qu'ils envient à l'homme les avantages qu'il pourrait retirer de leurs excréments, qu’on dit être bons pour le mal des yeux, pour améliorer la terre, étc., mais dont apparemment ils ne connaissent pas toutes les propriétés.
Quoiqu'ils ne puissent pas voler beaucoup, ils aiment à grimper ; ils passent ordinairement la nuit sur les combles des maisons, où ils causent beaucoup de dommage, et sur les arbres les plus élevés : c’est de là qu'ils font souvent entendre leur voix, qu’on s'accorde à trouver désagréable, peut-être parce qu'elle trouble le sommeil, et d’après laquelle on prétend que s’est formé leur nom dans presque toutes les langues.
On prétend que la femelle n’a qu'un seul cri, qu'elle