CINQUIÈME ÉPOQUE
LORSQUE LES ÉLÉPHANTS ET LES AUTRES ANIMAUX DU MIDI ONT HABITÉ LES TERRES DU NORD.
Tout ce qui existe aujourd’hui dans la nature vivante a pu exister de même dès que la température de la terre s’est trouvée la même. Or les contrées septentrionales du globe ont joui pendant longtemps du même degré de chaleur dont jouissent aujourd'hui les terres méridionales: et dans le temps où ces contrées du Nord jouissaient de cette température, les terres avancées vers le Midi étaient encore brülantes et sont demeurées désertes pendant un long espace de temps. Il semble même que la mémoire
1. « Ilest certain qu'on n’a pas encore trouvé d'os humains parmi les fossiles. » (Cuvier, Dise. sur Les révol. de la surface du globe.)
s’en soit conservée par la tradition, car les anciens étaient persuadés que les terres de la zone torride étaient inhabitées; elles étaient en effet encore inhabitables longtemps après la population des terres du Nord; car, en supposant trente-cinq mille ans pour le temps nécessaire au refroidissement de la terre sous les pôles, seulement au point d'en pouvoir toucher la surface sans se brüler, et vingt ou vingt-cinq mille ans de plus, tant pour la retraite des mers que pour l’attiédissement nécessaire à l'existence des êtres aussi sensibles que le sont les animaux terrestres, on sentira bien qu'il faut compter quelques milliers d'années de plus pour le refroidissement du globe à l'équateur, tant à cause de la plus grande épaisseur de la terre que de l'accession de la chaleur solaire qui est considérable sur l'équateur et presque nulle sous le pôle.
Et quand même ces deux causes réunies ne seraient pas suffisantes pour produire une si grande différence de temps entre ces deux populations, l’on doit considérer que l'équateur a recu les eaux de l'atmosphère bien plus tard que les pôles, et que par conséquent cette cause secondaire du refroidissement agissant plus promptement et plus puissamment que les deux premières causes, la chaleur des terres du Nord se sera considérablement attiédie par la recette des eaux, tandis que la chaleur des terres méridionales se maintenait et ne pouvait diminuer que par sa propre déperdition. Et quand même on m'objecterait que la chute des eaux, soit sur l'équateur, soit sur les pôles, n'étant que la suite du refroidissement à un certain degré de chacune de ces deux parties du globe, ellena eu lieu dans l’une et dans l’autre que quand la température de la terre et celle des eaux tombantes ont été respectivement les mêmes, et que par conséquent cette chute d’eau
n'a pas autant contribué que je le dis à accélérer le refroidissement sous le pôle plus que sous l'équateur, on sera forcé de convenir que les vapeurs, et par conséquent les eaux tombantes sur l'équateur, avaient plus de chaleur à cause de l’action du soleil, et que par cette raison elles ont refroidi plus lentement les terres de la zone torride, en sorte que j'admettrais au moins neuf à dix mille ans entre le temps de la naissance des éléphants dans les contrées septentrionales et le temps où ils se sont retirés jusqu'aux contrées les plus méridionales; car le froid ne venait et ne vient encore que d'en haut; les pluies continuelles qui tombaient sur les parties polaires du globe en accéléraient incessamment le refroidissement, tandis qu'aucune cause extérieure ne contribuait à celui des parties de l'équateur. Or cette cause qui nous paraît si sensible par les neiges de nos hivers et les grêles de notre été, ce froid qui des hautes régions de l’air nous arrive par intervalles, tombait à plomb et sans interruption sur les terres septentrionales, et les a refroidies bien plus promptement que n’ont pu se refroidir les terres de l'équateur, sur lesquelles ces ministres du froid , l’eau, la neige et la grêle, ne pouvaient agir ni tomber. D'ailleurs nous devons faire entrer ici une considération très-importante sur les limites qui bornent la durée de la nature vivante : nous en avons établi le premier terme possible à trente-cinq mille ans de la formation du globe terrestre, et le dernier terme à quatrevingt-treize mille ans à dater de ce jour, ce qui fait cent trente-deux mille ans pour la durée absolue de cette belle nature. Voilà les limites les plus éloignées et la plus grande étendue de durée que nous ayons donnée, d’après nos hypothèses, à la vie de la nature sensible; cette vie aura pu commencer à trente-cinq ou trente-six mille ans,
parce qu’alors le globe était assez refroidi à ses parties polaires pour qu’on pt le toucher sans se brûler, et elle pourra ne finir que dans quatre-vingt-treize mille ans, lorsque le globe sera plus froid que la glace. Mais, entre ces deux limites si éloignées, il faut en admettre d’autres plus rapprochées : les eaux et toutes les matières qui sont tombées de l'atmosphère n’ont cessé d’être dans un état d’ébullition qu'au moment où l’on pouvait les toucher sans se brûler; ce n’est donc que longtemps après cette période de trente-six mille ans que les êtres doués d’une sensibilité pareille à celle que nous leur connaissons ont pu naître et subsister; car si la terre, l’air et l'eau prenaient tout à coup ce degré de chaleur qui ne nous permettrait de pouvoir les toucher sans en être vivement offensés, y aurait-il un seul des êtres actuels capables de résister à cette chaleur mortelle, puisqu'elle excéderait de beaucoup la chaleur vitale de leurs corps? Il a pu exister alors des végétaux, des coquillages et des poissons d’une nature moins sensible à la chaleur dont les espèces ont été anéanties par le refroidissement dans les âges subséquents, et ce sont ceux dont nous trouvons les dépouilles et les détriments dans les mines de charbon, dans les ardoises, dans les schistes et dans les couches d'argile, aussi bien que dans les bancs de marbres et des autres matières calcaires; mais toutes les espèces plus sensibles, et particulièrement les animaux terrestres, n’ont pu naître et se multiplier que dans des temps postérieurs et plus voisins du nôtre.
Et dans quelle contrée du Nord les premiers animaux terrestres auront-ils pris naissance? N’est-il pas probable que c’est dans les terres les plus élevées, puisqu'elles ont été refroidies avant les autres? Et n’est-il pas également probable que les éléphants et les autres animaux actuelle-
ment habitant les terres du Midi sont nés les premiers de tous, et qu'ils ont occupé ces terres du Nord pendant quelques milliers d'années et longtemps avant la naissance des rennes qui habitent aujourd’hui ces mêmes terres du Nord?
Dans ce temps, qui n’est guère éloigné du nôtre que de quinze mille ans, les éléphants, les rhinocéros, les hippopotames, et probablement toutes les espèces qui ne peuvent se multiplier actuellement que sous la zone torride, vivaient donc et se multipliaient dans les terres du Nord, dont la chaleur était au même degré, et par conséquent tout aussi convenable à leur nature : ils y étaient en grand nombre; ils y ont séjourné longtemps; la quantité d'ivoire et de leurs autres dépouilles que l’on a découvertes et que l'on découvre tous les jours dans ces contrées septentrionales, nous démontre évidemment qu’elles ont été leur patrie, leur pays natal et certainement la première terre qu'ils aient occupée; mais, de plus, ils ont existé en même temps dans les contrées septentrionales de l’Europe, de l'Asie et de l'Amérique; ce qui nous fait connaitre que les deux continents étaient alors contigus, et qu'ils n'ont été séparés que dans des temps subséquents. J'ai dit que nous avions au Cabinet du Roi des défenses d’éléphants trouvées en Russie et en Sibérie, et d’autres qui ont été trouvées au Canada, près de la rivière d’Ohio. Les grosses dents molaires de l’hippopotame et de l'énorme animal dont l'espèce est perdue ! nous sont arrivées du Canada, et d’autres toutes semblables sont venues de Tartarie et de Sibérie. On ne peut donc pas douter que ces animaux, qui n’habitent aujourd’hui que les terres du midi de notre continent,
1, « .… L'énorme animal dont l’espèce est perdue, » le mastodonte.
n’existassent aussi dans les terres septentrionales de l’autre et dans le même temps, car la terre était également chaude ou refroidie au même degré dans tous deux. Et ce n’est pas seulement dans les terres du Nord qu’on a trouvé ces dépouilles d'animaux du Midi, mais elles se trouvent encore dans tous les pays tempérés, en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, etc. Nous avons sur cela des monuments authentiques, c’est-à-dire des défenses d’éléphants et d'autres ossements de ces animaux trouvés dans plusieurs provinces de l’Europe.
Dans les temps précédents, ces mêmes terres septentrionales étaient recouvertes par les eaux de la mer, lesquelles, par leur mouvement, y ont produit les mêmes elfets que partout ailleurs : elles en ont figuré les collines, elles les ont composées de couches horizontales, elles ont déposé les argiles et les matières calcaires en forme de sédiment; Car on trouve dans ces terres du Nord, comme dans nos contrées, les coquillages et les débris des autres productions marines enfouis à d’assez grandes profondeurs dans l’intérieur de la terre, tandis que ce n’est pour ainsi dire qu'à sa superficie, c'est-à-dire à quelques pieds de profondeur, que l’on trouve les squelettes d’éléphants, de rhinocéros, et les autres dépouilles des animaux terrestres.
Il parait même que ces premiers animaux terrestres étaient, comme les premiers animaux marins, plus grands qu'ils ne le sont aujourd’hui. Nous avons parlé de ces énormes dents carrées à pointes mousses, qui ont appartenu à un animal plus grand que l'éléphant, et dont l’espèce ne subsiste plus; nous avons indiqué ces coquillages en volutes, qui ont jusqu'à huit pieds de diamètre sur un pied d'épaisseur, et nous avons vu de même des défenses, des dents, des omoplates, des fémurs d’éléphants d’une
taille supérieure à celle des éléphants actuellement existants. Nous avons reconnu, par la comparaison immédiate des dents mâchelières des hippopotames d'aujourd'hui avec les grosses dents qui nous sont venues de la Sibérie et du Canada, que les anciens hippopotames auxquels ces grosses dents ont autrefois appartenu étaient au moins quatre fois plus volumineux que ne le sont les hippopotames actuellement existants. Ces grands ossements et ces énormes dents sont des témoins subsistants de la grande force de la nature dans ces premiers âges. Mais, pour ne pas perdre de vue notre objet principal, suivons nos éléphants dans leur marche progressive du nord au midi. Nous ne pouvons douter qu'après avoir occupé les parties septentrionales de la Russie et de la Sibérie jusqu’au 60° degré, où l’on a trouvé leurs dépouilles en grande quantité , ils n’aient ensuite gagné les terres moins septentrionales, puisqu'on trouve encore de ces mêmes dépouilles en Moscovie, en Pologne, en Allemagne, en Angleterre, en France, en Italie; en sorte qu’à mesure que les terres du Nord se refroidissaient, ces animaux cherchaient des terres plus chaudes ; et il est clair que tous les climats, depuis le nord jusqu’à l'équateur, ont successivement joui du degré de chaleur convenable à leur nature. Ainsi, quoique de mémoire d'homme l'espèce de l'éléphant ne paraisse avoir occupé que les climats actuellement les plus chauds dans notre continent, c’est-à-dire les terres qui s'étendent à peu près à 20 degrés des deux côtés de l'équateur, et qu'ils y paraissent confinés depuis plusieurs siècles, les monuments de leurs dépouilles trouvées dans toutes les parties tempérées de ce même contineht! dé-
4. On a trouvé, en effet, de ces dépouilles presque partout dans notre continent. Je dis presque partout ; car il est des lieux où l’on n'en a point
montrent qu'ils ont aussi habité pendant autant de siècles les différents climats de ce même continent; d’abord : du 60° au 50° degré, puis du 50° au A0°, ensuite du 40° au 30°, et du 30° au 20°, enfin, du 20° à l'équateur et au delà à la même distance. On pourrait même présumer qu'en faisant des recherches en Laponie, dans les terres de l'Europe et de l'Asie qui sont au delà du 60° degré, on pourrait y trouver de même des défenses et des ossements d’éléphants, ainsi que des autres animaux du Midi, à moins qu'on ne veuille supposer (ce qui n’est pas sans vraisemblance) que la surface de la terre étant réellement encore plus élevée en Sibérie que dans toutes les provinces qui l’avoisinent du côté du nord, ces mêmes terres de la Sibérie ont été les premières abandonnées par les eaux, et par conséquent les premières où les animaux terrestres aient pu s'établir. Quoi qu'il en soit, il est certain que les éléphants ont vécu, produit, multiplié pendant plusieurs siècles dans cette même Sibérie et dans le nord de la Russie; qu'ensuite ils ont gagné les terres du 50° au h0° degré, et qu'ils y ont subsisté plus longtemps que dans leur terre natale, et encore plus longtemps dans ies contrées du 40° au 30° degré, etc., parce que le refroidissement successif du globe a toujours été plus lent, à
trouvé, du moins jusqu'ici; et, ce qui est remarquable, c’est que ces lieux sont précisément ceux-là même que nos éléphants habitent aujourd'hui. « Il « est singulier qu'on ne déterre point de ces os dans les climats où les élé- « phants, que nous connaissons, vivent habituellement, tandis qu'ils sont « si communs à des latitudes qu'aucun de ces animaux ne pourrait Suppor- « ter. N'y en a-t-il point eu d’enfouis ? ou, lorsqu'on en a découvert, a-t-on « négligé de les remarquer, parce qu’on les attribuait à des animaux du pays, «et qu’on n’y voyait rien d’extraordinaire? Ne serait-ce pas aussi que les « mammouths étant des animaux destinés à vivre dans le Nord, à cause de « la laine épaisse et des longs crins qui les recouvraient, il n’y en avait point « à une certaine proximité des tropiques? » (Guvier, Rech. sur les oss. foss.)
mesure que les climats se sont trouvés plus voisins de l'équateur, tant par la plus forte épaisseur du globe que par la plus grande chaleur du soleil.
Nous avons fixé, d’après nos hypothèses', le premier instant possible du commencement de la nature vivante à trente-cinq ou trente-six mille ans à dater de la formation du globe, parce que ce n’est qu'à cet instant qu'on aurait pu commencer à le toucher sans se brüler ; en donnant vingt-cinq mille ans de plus pour achever l'ouvrage immense de la construction de nos montagnes calcaires, pour leur figuration par angles saillants et rentrants, pour l’abaissement des mers, pour les ravages des volcans et pour le desséchement de la surface de la terre, nous ne compterons qu'environ quinze mille ans depuis le temps où la terre, après avoir essuyé, éprouvé tant de bouleversements et de changements, s’est enfin trouvée dans un état plus calme et assez fixe pour que les causes de destruction ne fussent pas plus puissantes et plus générales que celles de la production. Donnant donc quinze mille ans d'ancienneté à la nature vivante telle qu’elle nous est par-
1. Buffon n'oublie pas qu’il ne se fonde, en tout ceci, que sur des hypothèses. Lui-même nous en avertira bientôt plus complétement, et en termes très-nobles. « J'ai fait ce que j'ai pu pour proportionner, dans chacune de « ces périodes, la durée du temps à la grandeur des ouvrages ; j’ai tâché, « d’après mes hypothèses, de tracer le tableau successif des grandes révo- « lutions de la nature, sans néanmoins avoir prétendu la saisir à son origine « et encore moins l'avoir embrassée dans toute son étendue. Et mes hypo- « thèses fussent-elles contestées, et mon tableau ne fût-il qu’une esquisse « très-imparfaite de celui de la nature, je suis convaincu que tous ceux qui « de bonne foi voudront examiner cette esquisse , et la comparer avec le « modèle, trouveront assez de ressemblance pour pouvoir au moins satisfaire « leurs yeux et fixer leurs idées sur les plus grands objets de la philosophie « naturelle, » — La nature a eu ses révolutions , ses périodes de temps, ses époques : c’est ce que nous savons tous aujourd'hui très-certainement ; mais quelle gloire d'avoir été le premier à le soupçonner et à le dire! (F.)
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venue, c'est-à-dire quinze mille ans d'ancienneté aux espèces d'animaux terrestres nées dans les terres du Nord, et actuellement existantes dans celles du Midi, nous pourrons supposer qu'il y a peut-être cinq mille ans que les éléphants sont confinés dans la zone torride, et qu'ils ont séjourné tout autant de temps dans les climats qui forment aujourd’hui les zones tempérées, et peut-être autant dans les climats du Nord, où ils ont pris naissance.
Mais cette marche régulière qu'ont suivie les plus grands, les premiers animaux dans notre continent, parait avoir souffert des obstacles dans l’autre : il est trèscertain qu’on a trouvé, et il est très-probable qu'on trouvera encore des défenses et des ossements d’éléphants en Canada, dans le pays des Illinois, au Mexique et dans quelques autres endroits de l'Amérique septentrionale ; mais nous n'avons aucune observation, aucun monument qui nous indiquent le même fait pour les terres de l'Amérique méridionale. D'ailleurs, l'espèce même de l'éléphant qui s’est conservée dans l’ancien continent ne subsiste plus dans l’autre : non-seulement cette espèce, ni aucune autre de toutes celles des animaux terrestres qui occupent actuellement les terres méridionales de notre continent, ne se sont trouvées dans les terres méridionales du nouveau monde, mais même il paraît qu'ils n’ont existé que dans les contrées septentrionales de ce nouveau continent; et cela, dans le même temps qu’ils existaient dans celles de notre continent. Ce fait ne démontre-t-il pas que l’ancien et le nouveau continent n'étaient pas alors séparés vers le nord, et que leur séparation ne s’est faite que postérieurement au temps de l'existence des éléphants dans lAmérique septentrionale, où leur espèce s’est probablement éteinte par le refroidissement, et à peu près dans le temps