LORSQUE S’EST FAITE LA SÉPARATION DES CONTINENTS
Le temps de la séparation des continents est certainement postérieur au temps où les éléphants habitaient les terres du Nord, puisque alors leur espèce était également subsistante en Amérique, en Europe et en Asie. Cela nous est démontré par les monuments, qui sont les dépouilles de ces animaux trouvées dans les parties septentrionales du nouveau continent, comme dans celles de l’ancien. Mais comment est-il arrivé que cette séparation des continents paraisse s'être faite en deux endroits, par deux bandes de mer qui s'étendent depuis les contrées septentrionales, toujours en s’élargissant, jusqu'aux contrées les plus méridionales ? Pourquoi ces bandes de mer ne se trouvent-elles pas, au contraire, presque parallèles à l'équateur, puisque le mouvement général des mers se fait d’orient en occident ? N'est-ce pas une nouvelle preuve que les eaux sont primitivement venues des pôles, et qu’elles n’ont gagné
les parties de l'équateur que successivement ? Tant qu'a duré la chute des eaux, et jusqu’à l'entière dépuration de l'atmosphère , leur mouvement général a été dirigé des pôles à l’équateur ; et comme elles venaient en plus grande quantité du pôle austral, elles ont formé de vastes mers dans cet hémisphère, lesquelles vont en se rétrécissant de plus en plus dans l'hémisphère boréal, jusque sous le cercle polaire; et c’est par ce mouvement, dirigé du sud au nord, que les eaux ont aiguisé toutes les pointes des continents; mais après leur entier établissement sur la surface de la terre, qu’elles surmontaient partout de deux mille toises, leur mouvement des pôles à l'équateur ne se sera-t-il pas combiné, avant de cesser, avec le mouvement d’orient en occident ? et lorsqu'il a cessé tout à fait, les eaux, entraînées par le seul mouvement d’orient en occident, n’ont-elles pas escarpé tous les revers occidentaux des continents terrestres, quand elles se sont successive ment abaissées ? et enfin, n'est-ce pas après leur retraite que tous les continents ont paru et que leurs contours ont pris leur dernière forme ?
Nous observerons d’abord que l’étendue des terres dans l'hémisphère boréal, en le prenant du cercle polaire à l’équateur, est si grande en comparaison de l'étendue des terres prises de même dans l'hémisphère austral, qu'on pourrait regarder le premier comme l'hémisphère terrestre et le second comme l'hémisphère maritime. D'ailleurs, il y a si peu de distance entre les deux continents vers les régions de notre pôle, qu’on ne peut guère douter qu'ils ne fussent continus dans les temps qui ont succédé à la retraite des eaux. Si l’Europe est aujourd'hui séparée du Groënland, c’est probablement parce qu'il s’est fait un affaissement considérable entre les terres du Groën-
land et celles de Norwége et de la pointe de l'Écosse, dont les Orcades, l’île de Shetland, celles de Feroë, de l'Islande et de Hola ne nous montrent plus que les sommets des terrains submergés ; et si le continent de l'Asie n’est plus contigu à celui de l'Amérique vers le nord, c’est sans doute en conséquence d’un effet tout semblable, Ce premier affaissement que les volcans d'Islande paraissent nous indiquer, a non-seulement été postérieur aux affaissements des contrées de l'équateur et à la retraite des mers, mais postérieur encore de quelques siècles à la naissance des grands animaux terrestres dans les contrées septentrionales ; et l'on ne peut douter que la séparation des continents vers le nord ne soit d’un temps assez moderne en comparaison de la division de ces mêmes continents vers les parties de l'équateur.
Nous présumons encore que non-seulement le Groënland a été joint à la Norwége et à l'Écosse, mais aussi que le Canada pouvait l'être à l'Espagne par les bancs de Terre-Neuve, les Açores et les autres îles et hauts-fonds qui se trouvent dans cet intervalle de mers; ils semblent nous présenter aujourd'hui les sommets les plus élevés de ces terres affaissées sous les eaux. La submersion en est peut-être encore plus moderne que celle du continent de l'Islande, puisque la tradition paraît s’en être conservée : l’histoire de l'ile Atlantide, rapportée par Diodore et Platon, ne peut s'appliquer qu'à une très-grande terre qui s’étendait fort au loin à l'occident de l'Espagne ; cette terre atlantide était très-peuplée, gouvernée par des rois puissants qui commandaient à plusieurs milliers de combattants, et cela nous indique assez positivement le voisinage de l'Amérique avec ces terres atlantiques situées entre les deux continents. Nous avouerons néanmoins que
la seule chose qui soit ici démontrée par le fait, c’est que les deux continents étaient réunis dans le temps de l’existence des éléphants dans les contrées septentrionales de l'un et de l’autre, et il y a, selon moi, beaucoup plus de probabilités pour cette continuité de l'Amérique avec l'Asie qu'avec l'Europe: voici les faits et les observations sur lesquelles je fonde cette opinion.
1° Quoiqu'il soit probable que les terres du Groënland tiennent à celles de l'Amérique, l'on n’en est pas assuré, car cette terre du Groënland en est séparée d'abord par le détroit de Davis, qui ne laisse pas d’être fort large, et ensuite par la baie de Baffin, qui l’est encore plus; et cette baie s'étend jusqu'au 78° degré, en sorte que ce n’est qu'au delà de ce terme que le Groënland et l'Amérique peuvent être contigus.
>% Le Spitzberg paraît être une continuité des terres de la côte orientale du Groënland, et il y a un assez grand intervalle de mer entre cette côte du Groënland et celle de la Laponie ; ainsi, l’on ne peut guère imaginer que les éléphants de Sibérie ou de Russie aient pu passer au Groënland : il en est de même de leur passage par la bande de terre que l’on peut supposer entre la Norwége, l'Écosse, l'Islande et le Groënland ; car cet intervalle nous présente des mers d’une largeur assez considérable, et d’ailleurs ces terres, ainsi que celles du Groënland, sont plus septentrionales que celles où l’on trouve les ossements d’éléphants, tant au Canada qu'en Sibérie : il n’est donc pas vraisemblable que ce soit par ce chemin, actuellement détruit de fond en comble, que ces animaux aient commu niqué d’un continent à l’autre.
3° Quoique la distance de l'Espagne au Canada soit beaucoup plus grande que celle de l'Écosse au Groënland,
cette route me paraitrait la plus naturelle de toutes, si nous étions forcés d'admettre le passage des éléphants d'Europe en Amérique; car ce grand intervalle de mer entre l'Espagne et les terres voisines du Canada est prodigieusement raccourci par les bancs et les îles dont il est semé, et ce qui pourrait donner quelque probabilité de plus à cette présomption, c’est la tradition de la submersion de l’Atlantide.
4° L'on voit que de ces trois chemins, les deux premiers paraissent impraticables, et le dernier si long qu'il y a peu de vraisemblance que les éléphants aient pu passer d'Europe en Amérique. En même temps il y a des raisons très-fortes qui me portent à croire que cette communication des éléphants d’un continent à l’autre a dû se faire par les contrées septentrionales de l'Asie, voisines de l'Amérique. Nous avons observé qu'en général toutes les côtes, toutes les pentes des terres sont plus rapides vers les mers à l'occident, lesquelles, par cette raison, sont ordinairement plus profondes que les mers à l’orient : nous avons vu qu'au contraire tous les continents s'étendent en longues pentes douces vers ces mers de l’orient. On peut donc présumer avec fondement, que les mers orientales au delà et au-dessus de Kamtschatka n’ont que peu de profondeur ; et l'on a déjà reconnu qu’elles sont semées d'une très-grande quantité d'îles, dont quelques-unes forment des terrains d'une vaste étendue ; c’est un archipel qui s’étend depuis Kamtschatka jusqu'à moitié de la distance de l'Asie à l'Amérique sous le 60° degré, et qui semble y toucher, sous le cercle polaire, par les îles d’Anadir et par la pointe du continent de l'Asie.
D'ailleurs, les voyageurs qui ont également fréquenté les côtes occidentales du nord de l'Amérique et les terres.
orientales depuis Kamtschatka jusqu’au nord de cette partie de l'Asie, conviennent que les naturels de ces deux contrées d'Amérique et d'Asie se ressemblent si fort, qu’on ne peut guère douter qu'ils ne soient issus les uns des autres ; non-seulement ils se ressemblent par la taille, par la forme des traits, la couleur des cheveux et la conformation du corps et des membres, mais encore par les mœurs et mème par le langage : il y a donc une trèsgrande probabilité que c’est de ces terres de l’Asie que l'Amérique a reçu ses premiers habitants de toutes espèces, à moins qu'on ne voulüt prétendre que les éléphants et tous les autres animaux, ainsi que les végétaux, ont été créés en grand nombre dans tous les climats où la température pouvait leur convenir: supposition hardie et plus que gratuite, puisqu'il suffit de deux individus ou même d'un seul, c’est-à-dire d’un ou deux moules une fois donnés et doués de la faculté de se reproduire, pour qu’en un certain nombre de siècles, la terre se soit peuplée de tous les êtres organisés dont la reproduction suppese ou non le concours des sexes.
En réfléchissant sur la tradition de la submersion de l'Atlantide, il m'a paru que les anciens Égyptiens, qui nous l’ont transmise, avaient des communications de commerce, par le Nil et la Méditerranée, jusqu'en Espagne et en Mauritanie, et que c’est par cette communication qu'ils auront été informés de ce fait qui, quelque grand et quelque mémorable qu'il soit, ne serait pas parvenu à leur connaissance s'ils n'étaient pas sortis de leur pays, fort éloigné du lieu de l'événement : il semblerait donc que la Méditerranée, et mème le détroit qui la joint à l'Océan, existaient avant la submersion de l’Atlantide ; néanmoins l'ouverture du détroit pourrait bien être de la même date.
Les causes qui ont produit l’affaissement subit de cette vaste terre ont dà s'étendre aux environs ; la même commotion qui l'a détruite a pu faire écrouler la petite portion de montagnes qui fermait autrefois le détroit; les tremblements de terre qui, même de nos jours, se font encore sentir si violemment aux environs de Lisbonne, nous indiquent assez qu'ils ne sont que les derniers effets d’une ancienne et plus puissante cause, à laquelle on peut attribuer l’affaissement de cette portion de montagnes.
Mais qu'était la Méditerranée avant la rupture de cette barrière du côté de l'Océan, et de celle qui fermait le Bosphore à son autre extrémité vers la mer Noire?
Pour répondre à cette question d'une manière satisfaisante, il faut réunir sous un même coup d’æil l'Asie, l'Europe et l'Afrique, ne les regarder que comme un seul continent, et se représenter la forme en relief de la surface de tout ce continent avec le cours de ses fleuves ; il est certain que ceux qui tombent dans le lac Aral et dans la mer Caspienne, ne fournissent qu'autant d’eau que ces lacs en perdent par l'évaporation ; il est encore certain que la mer Noire reçoit, en proportion de son étendue, beaucoup plus d’eau par les fleuves que n’en recoit la Méditerranée ; aussi la mer Noire se décharge-t-elle par le Bosphore de ce qu'elle a de trop, tandis qu'au contraire la Méditerranée, qui ne recoit qu'une petite quantité d’eau par les fleuves, en tire de l'Océan et de la mer Noire. Ainsi, malgré cette communication avec l'Océan, la mer Méditerranée et ces autres mers intérieures ne doivent être regardées que comme des lacs dont l'étendue a varié, et qui ne sont pas aujourd'hui tels qu'ils étaient autrefois : la mer Caspienne devait être beaucoup plus grande et la
Méditerranée plus petite, avant l'ouverture des détroits 11. 31
du Bosphore et de Gibraltar; le lac Aral et la Caspienne ne faisaient qu'un seul grand lac, qui était le réceptacle commun du Volga, du Jaïk, du Sirderoias, de l'Oxus et de toutes les autres eaux qui ne pouvaient arriver à l'Océan : ces fleuves ont amené successivement les limons et les sables qui séparent aujourd'hui la Caspienne de l’Aral; le volume d’eau a diminué dans ces fleuves à mesure que les montagnes dont ils entraînent les terres ont diminué de hauteur : il est donc très-probable que ce grand lac, qui est au centre de l'Asie, était anciennement encore plus grand, et qu'il communiquait avec a mer Noire avant la rupture du Bosphore; car dans cette supposition, qui me parait bien fondée, la mer Noire, qui reçoit aujourd'hui plus d'eau qu'elle ne pourrait en perdre par l’évaporation, étant alors jointe avec la Caspienne, qui n’en reçoit qu'autant qu'elle en perd, la surface de ces deux mers réunies était assez étendue pour que toutes les eaux amenées par les fleuves fussent enlevées par l'évaporation.
D'ailleurs le Don et le Volga sont si voisins l’un de l'autre au nord de ces deux mers, qu’on ne peut guère douter qu'elles ne fussent réunies dans le temps où le Bosphore encore fermé ne donnait à leurs eaux aucune issue vers la Méditerranée : ainsi celles de la mer Noire et de ses dépendances étaient alors répandues sur toutes les terres basses qui avoisinent le Don, le Donjec, etc., et : celles de la mer Caspienne couvraient les terres voisines du Volga, ce qui formait un lac plus long que large qui réunissait ces deux mers. Si l’on compare l'étendue actuelle du lac Aral, de la mer Caspienne et de la mer Noire, avec l'étendue que nous leur supposons dans le temps de leur continuité, c’est-à-dire avant l'ouverture du Bos-
phore, on se sera convaincu que la surface de ces eaux étant alors plus que double de ce qu’elle est aujourd’hui, l’évaporation seule suffisait pour en maintenir FRE sans débordement.
Ce bassin, qui était alors peut-être aussi grand que l'est aujourd’hui celui de la Méditerranée, recevait et contenait les eaux de tous les fleuves de l’intérieur du continent de l'Asie, lesquelles, par la position des montagnes, ne pouvaient s'écouler d'aucun côté pour se rendre dans l'Océan : ce grand bassin était le réceptacle commun des eaux du Danube, du Don, du Volga, du Jaïk, du Sirderoias et de plusieurs autres rivières très-considérables qui arrivent à ces fleuves ou qui tombent immédiatement dans ces mers intérieures. Ce bassin, situé au centre du continent, recevait les eaux des terres de l’Europe dont les pentes sont dirigées vers le cours du Danube, c'est-à-dire de la plus grande partie de l'Allemagne, de la Moldavie, de l'Ukraine et de la Turquie d'Europe; il recevait de même les eaux d'une grande partie des terres de l’Asie, au nord par le Don, le Donjec, le Volga, le Jaïk, etc., et au midi par le Sirderoias et l'Oxus, ce qui présente une trèsvaste étendue de terre dont toutes les eaux se versaient dans ce réceptacle commun, tandis que le bassin de la Méditerranée ne recevait alors que celles du Nil, du Rhône, du Pô, et de quelques autres rivières : de sorte qu'en comparant l'étendue des terres qui fournissent les eaux à ces derniers fleuves, on reconnaîtra évidemment que cette étendue est de moitié plus petite. Nous sommes donc bien fondés à présumer qu'avant la rupture du Bos- . phore et celle du détroit de Gibraltar, la mer Noire, réunie avec la mer Caspienne et l’Aral, formaient un bassin d’une étendue double de ce qu’il en reste, et qu’au contraire la
Méditerranée était dans le même temps de moitié plus petite qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Tant que les barrières du Bosphore et de Gibraltar ont subsisté, la Méditerranée n’était donc qu’un lac d’assez médiocre étendue, dont l'évaporation suffisait à la recette des eaux du Nil, du Rhône et des autres rivières qui lui appartiennent; mais en supposant, comme les traditions semblent l'indiquer, que le Bosphore se soit ouvert le premier, la Méditerranée aura dès lors considérablement augmenté et en même proportion que le bassin supérieur de la mer Noire et de la Caspienne aura diminué : ce grand effet n’a rien que de très-naturel, car les eaux de la mer: Noire, supérieures à celles de la Méditerranée, agissant continuellement par leur poids et par leur mouvement contre les terres qui fermaient le Bosphore, elles les auront minées par la base, elles en auront attaqué les endroits les plus faibles, ou peut-être auront-elles été amenées par quelque affaissement causé par un tremblement de terre, et s'étant une fois ouvert cette issue, elles auront inondé toutes les terres inférieures et causé le plus ancien déluge de notre continent; car il est nécessaire que cette rupture du Bosphore ait produit tout à coup une grande inondation permanente qui a noyé dès ce premier temps toutes les plus basses terres de la Grèce et des provinces adjacentes; et cette inondation s’est en même temps étendue sur les terres qui environnaient anciennement le bassin de la Méditerranée, laquelle s’est dès lors élevée de plusieurs pieds et aura couvert pour jamais les basses terres de son voisinage, encore plus du côté de l'Afrique que de celui de l'Europe; car les côtes de la Mauritanie et de la Barbarie sont très-basses en comparaison de celles de l'Espagne, de la France et de l'Italie tout le long de
cette mer; ainsi, le continent a perdu en Afrique et en Europe autant de terre qu'il en gagnait pour ainsi dire en Asie par la retraite des eaux entre la mer Noire, la Caspienne et l’Aral.
Ensuite il y a eu un second déluge lorsque la porte du détroit de Gibraltar s’est ouverte : les eaux de l'Océan ont dû produire dans la Méditerranée une seconde augmentation et ont achevé d'inonder les terres qui n'étaient pas submergées. Ce n’est peut-être que dans ce second temps que s’est formé le golfe Adriatique, ainsi que la séparation de la Sicile et des autres îles. Quoi qu'il en soit, ce n’est qu'après ces deux grands événements que l'équilibre de ces deux mers intérieures a pu s'établir, et qu'elles ont pris leurs dimensions à peu près telles que nous les voyons aujourd'hui.
Au reste, l’époque de la séparation des deux grands continents, et même celle de la rupture de ces barrières de l'Océan et de la mer Noire, paraissent être bien plus anciennes que la date des déluges dont les hommes ont conservé la mémoire; celui de Deucalion n’est que d’environ quinze cents ans avant l'ère chrétienne, et celui. d’Ogygès de dix-huit cents ans ! ; tous deux n’ont été que
1. Tous ces déluges de Deucalion, d'Ogygés, etc., ne sont, très-vraisemblablement, que des souvenirs confus et partiels du grand et universel déluge de la Genèse. « Non-seulement , dit M. Cuvier, on ne doit pas s'étonner qu'il « y ait eu, dans l’antiquité même, beaucoup de doutes et de contradictions « sur les époques de Cécrops, de Deucalion, de Cadmus et de Danaüs ; non- « seulement il serait puéril d’attacher la moindre importance à une opinion « quelconque sur les dates précises d’Inachus et d'Ogygès; mais si quelque « chose peut surprendre, c'est que ces personnages n'aient pas été placés « infiniment plus haut. Il est impossible qu'il n'y ait pas eu là quelque effet « de l’ascendant des traditions reçues auquel les inventeurs de fables n'ont « pu se soustraire. Une des dates assignées au déluge d'Ogygès s'accorde « même tellement avec l'une de celles qui ont été attribuées au déluge de « Noé, qu'il est presque impossible qu’elle n'ait pas été prise dans quelque
des inondations particulières dont la première ravagea la Thessalie, et la seconde les terres de l’Attique; tous deux n’ont été produits que par une cause particulière et passa gère comme leurs effets; quelques secousses d'un tremblement de terre ont pu soulever les eaux des mers voisines et les faire refluer sur les terres qui auront été imondées pendant un petit temps sans être submergées à demeure. Le déluge de l'Arménie et de l'Égypte, dont la tradition s’est conservée chez les Égyptiens et les Hébreux, quoique plus ancien d'environ cinq siècles que celui d'Ogygès, est encore bien récent en comparaison des événements dont nous venons de parler, puisque l’on ne compte qu'environ quatre mille cent années depuis ce premier déluge, et qu'il est très-certain que le temps où les éléphants habitaient les terres du Nord était bien antérieur à cette date moderne : car nous sommes assurés par les livres les plus anciens que l’ivoire se tirait des pays méridionaux; par conséquent nous ne pouvons douter qu'il n’y ait plus de trois mille ans que les éléphants habitent les terres où ils se trouvent aujourd'hui. On doit donc regarder ces trois -déluges, quelque mémorables qu’ils soient, comme des inondations passagères qui n’ont point changé la surface de la terre, tandis que la séparation des deux continents du côté de l'Europe n’a pu se faire qu'en submergeant à jamais les terres qui les réunissaient; il en est de même
« source où c'était de ce dernier déluge qu'on entendait parler. Quant à « Deucalion, soit que l’on regarde ce prince comme un personnage réel ou
« fictif.…, il est sensible que son déluge n’était qu'une tradition du grand
« cataclysme, altérée et placée par les Hellènes à l’époque où ils plaçaient
«aussi Deucalion. Enfin, chaque peuplade de la Grèce, qui avait conservé
« des traditions isolées, les commençait par son déluge particulier, parce
« que chacune d’elles avait conservé quelque souvenir du déluge universel
« qui était commun à tous les peuples. » (Cuvier, Disc. sur les révol. de la
surf. du globe.)
de la plus grande partie des terrains actuellement couverts par les eaux de la Méditerranée; ils ont été submergés pour toujours dès les temps où les portes se sont ouvertes aux deux extrémités de cette mer intérieure pour recevoir les eaux de la mer Noire et celles de l'Océan.
Ces événements, quoique postérieurs à l’établissement des animaux terrestres dans les contrées du Nord, ont peut-être précédé leur arrivée dans les terres du Midi; car nous avons démontré, dans l’époque précédente, qu'il s'est écoulé bien des siècles avant que les éléphants de Sibérie aient pu venir en Afrique ou dans les parties méridionales de l'Inde‘, Nous avons compté dix mille ans pour cette espèce de migration qui ne s’est faite qu’à mesure du refroidissement successif et fort lent des différents climats depuis le cercle polaire à l'équateur. Ainsi la séparation des continents, la submersion des terres qui les réunissaient, celle des terrains adjacents à l’ancien lac de la Méditerranée , et enfin la séparation de la mer Noire, de la Caspienne et de l’Aral, quoique toutes postérieures à l'établissement de ces animaux dans les contrées du Nord, pourraient bien être antérieures à la population des terres du Midi, dont la chaleur trop grande alors ne permettait pas aux êtres sensibles de s’y habituer, ni même d'en approcher. Le Soleil était encore l'ennemi de la nature dans ces régions brülantes de leur propre chaleur, et il n'en est devenu le père que quand cette chaleur intérieure: de la terre s’est assez attiédie pour ne pas offenser la sen-
1. Buffon suppose toujours que les éléphants actuels de l'Inde sont de la même espèce que ceux qui vivaient dans les contrées du Nord. Toute sa théorie de l'émigration des animaux du nord au midi porte sur cela, et cela - n’est pas. Les éléphants actuels de l'Inde ne viennent sûrement pas de la Sibérie, puisque, parmi les ossements fossiles de la Sibérie, il n’y a aucun de leurs ossements, aucune de leurs dépouilles. (F.)
sibilité des êtres qui nous ressemblent. Il n’y a peut-être pas cinq mille ans que les terres de la zone torride sont habitées, tandis qu’on en doit compter au moins quinze mille depuis l'établissement des animaux terrestres dans les contrées du Nord.
Les hautes montagnes, quoique situées dans les climats les plus chauds, se sont refroidies peut-être aussi promptement que celles des pays tempérés, parce qu’étant plus élevées que ces dernières, elles forment des pointes plus éloignées de la masse du globe; l’on doit donc considérer qu'indépendamment du refroidissement général et successif de la terre depuis les pôles à l'équateur, il y a eu des refroidissements particuliers plus ou moins prompts dans toutes les montagnes et dans les terres élevées des différentes parties du globe, et que, dans le temps de sa trop grande chaleur, les seuls lieux qui fussent convenables à la nature vivante ont été les sommets des montagnes et les autres terres élevées, telles que celles de la Sibérie et de la haute Tartarie.
Lorsque toutes les eaux ont été établies sur le globe, leur mouvement d’orient en occident a escarpé les revers occidentaux de tous les continents pendant tout le temps qu'a duré l'abaissement des mers : ensuite ce même mouvement d'orient en occident a dirigé les eaux contre les pentes douces des terres orientales, et l'Océan s’est emparé de leurs anciennes côtes ; et de plus, il paraît avoir tranché toutes les pointes des continents terrestres, et avoir formé les détroits de Magellan à la pointe de l'Amérique, de Ceylan à la pointe de l’Inde, de Forbisher à celle du Groënland, etc.
C'est à la date d'environ dix mille ans, à compter de ce jour, en arrière, que je placerais la séparation de l'Eu-
rope et de l'Amérique; et c'est à peu près dans ce même temps que l'Angleterre a été séparée de la France, l'Irlande de l'Angleterre, la Sicile de l'Italie, la Sardaigne de la Corse, et toutes deux du continent de l'Afrique; c’est peut-être aussi dans ce même temps que les Antilles, Saint-Domingue et Guba ont été séparés du continent de l'Amérique : toutes ces divisions particulières sont contemporaines ou de peu postérieures à la grande séparation des deux continents ; la plupart même ne paraissent être que les suites nécessaires de cette grande division, laquelle, ayant ouvert une large route aux eaux de l'Océan, leur aura permis de refluer sur toutes les terres basses, d'en attaquer par leur mouvement les parties les moins solides, de les miner peu à peu et de les trancher enfin, jusqu'à les séparer des continents voisins.
On peut attribuer la division entre l’Europe et l'Amérique à l’affaissement des terres qui formaient autrefois l'Atlantide, et la séparation entre l'Asie et l'Amérique (si elle existe réellement) supposerait un pareil affaissement dans les mers septentrionales de l'Orient; mais la tradition ne nous à conservé que la mémoire de la submersion de la Taprobane, terre située dans le voisinage de la zone torride, et par conséquent trop éloignée pour avoir influé sur cette séparation des continents vers le nord. L’inspection du globe nous indique à la vérité qu'il y a eu des bouleversements plus grands et plus fréquents dans l'océan Indien que dans aucune autre partie du monde, et que non-seulement il s’est fait de grands changements dans ces contrées par l’aflaissement des cavernes, les tremblements de terre et l’action des volcans, mais encore par l'effet continuel du mouvement général des mers qui, constamment dirigées d’orient en occident, ont gagné une
grande étendue de terrain sur les côtes anciennes de l'Asie, et ont formé les petites mers intérieures de Kamtschatka, de la Corée, de la Chine, etc. Il paraît même qu'elles ont aussi noyé toutes les terres basses qui étaient à l’orient de ce continent: car si l'on tire une ligne depuis l'extrémité septentrionale de l'Asie, en passant par la pointe de Kamtschatka, jusqu’à la Nouvelle-Guinée, c’est-à-dire depuis le cercle polaire jusqu'à l’équateur, on verra que les îles Mariannes et celles des Callanos, qui se trouvent dans la direction de cette ligne sur une longueur de plus de deux cent cinquante lieues, sont les restes ou plutôt les anciennes côtes de ces vastes terres envahies par la mer : ensuite, si l’on considère les terres depuis celles du Japon à Formose, de Formose aux Philippines, des Philippines à la Nouvelle-Guinée, on sera porté à croire que le continent de l'Asie était autrefois contigu avec celui de la Nouvelle- Hollande, lequel s’aiguise et aboutit en pointe vers le midi, comme tous les autres grands continents.
Ces bouleversements si multipliés et si évidents dans les mers méridionales, l’envahissement tout aussi évident des anciennes terres orientales par les eaux de ce même Océan, nous indiquent assez les prodigieux changements qui sont arrivés dans cette vaste partie du monde, surtout dans les contrées voisines de l’équateur : cependant ni l’une ni l’autre de ces grandes causes n’a pu produire la séparation de l'Asie et de l'Amérique vers le nord ; il semblerait au contraire que si ces continents eussent été séparés au lieu d'être continus, les affaissements vers le midi et l’irruption des eaux dans les terres de l’orient auraient dû attirer celles du nord, et par conséquent découvrir la terre de cette région entre l’Asie et l'Amérique : cette considération confirme les raisons que j'ai données ci-
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devant pour la contiguïté réelle des deux continents vers le nord en Asie.
Après la séparation de l’Europe et de l'Amérique, après la rupture des détroits, les eaux ont cessé d’'envahir de grands espaces, et dans la suite la terre a plus gagné sur la mer qu’elle n'a perdu, car indépendamment des terrains de l'intérieur de l'Asie nouvellement abandonnés par les eaux, tels que ceux qui environnent la Caspienne et l'Aral, indépendamment de toutes les côtes en pente douce que cette dernière retraite des eaux laissait à découvert, les grands fleuves ont presque tous formé des îles et de nouvelles contrées près de leurs embouchures. On sait que le Delta de l'Égypte, dont l'étendue ne laisse pas d’être considérable, n'est qu'un atterrissement produit par les dépôts du Nil'; il en est de même de la grande Isle à l'entrée du fleuve Amour, dans la mer orientale de la Tartarie chinoise. En Amérique, la partie méridionale de la Louisiane près du fleuve Mississipi, et la partie orientale située à l'embouchure de la rivière des Amazones, sont des terres nouvellement formées par le dépôt de ces grands
1. Hérodote dit que les prêtres d'Égypte regardaient leur pays comme un présent du Nil. « Ce n’est pour ainsi dire, ajoute-t-il, que depuis peu de « temps que le Delta a paru... Les bouches canopique et pélusiaque étaient autrefois les principales, et la côte s’étendait en ligne droite de l’une à l’autre; elle paraît encore ainsi dans les cartes de Ptolémée; depuis lors, l'eau s’est jetée dans les bouches bolbitine et phatnitique; c’est à leurs issues que se sont formés les plus grands atterrissements qui ont donné à la côte un contour demi-circulaire. Les villes de Rosette et de Damiette, bâties au bord de la mer sur ces bouches, il y a moins de mille ans, en sont aujourd'hui à deux lieues. Le delta du Rhône n'est pas moins remarquable par ses accroissements. Astruc en donne le détail dans son Histoire naturelle du Languedoc; et, par une comparaison soignée des descriptions de Méla, de Strabon et de Pline, avec l'état des lieux au commencement du xvu* siècle, il prouve, en s’appuyant de plusieurs écrivains du moyen âge, que les bras du Rhône se sont allongés de trois lieues depuis dix-huit cents ans... » (Cuvier, Disc. sur les rév. de la surf. du globe.)
fleuves. Mais nous ne pouvons choisir un exemple plus grand d’une contrée récente que celui des vastes terres de la Guyane : leur aspect nous rappellera l’idée de la nature brute, et nous présentera le tableau nuancé de la formation successive d’une terre nouvelle.
Dans une étendue de plus de cent vingt lieues, depuis l'embouchure de la rivière de Cayenne jusqu’à celle des Amazones, la mer, de niveau avec la terre, n’a d’autre fond que de la vase, et d’autres côtes qu'une couronne de bois aquatiques, de mangles ou palétuviers, dont les racines, les tiges et les branches courbées trempent également dans l’eau salée, et ne présentent que des halliers aqueux qu'on ne peut pénétrer qu’en canot et la hache à la main. Ce fond de vase s’étend en pente douce à plusieurs lieues sous les eaux de la mer. Du côté de la terre, au delà de cette large lisière de palétuviers dont les branches, plus inclinées vers l’eau qu'élevées vers le ciel, forment un fort qui sert de repaire aux animaux immondes, s'étendent encore des savanes noyées, plantées de palmiers lataniers et jonchées de leurs débris : ces lataniers sont de grands arbres dont à la vérité le pied est encore dans l’eau, mais dont la tête et les branches élevées et garnies de fruits invitent les oiseaux à s’y percher. Au delà des palétuviers et des lataniers l’on ne trouve encore que des bois mous, des comons, des pineaux qui ne croissent pas dans l’eau, mais dans les terrains bourbeux auxquels aboutissent les savanes noyées : ensuite commencent des forêts d’une autre essence; les terres s'élèvent en pente douce et marquent, pour ainsi dire, leur élévation par la solidité et la dureté des bois qu’elles produisent; enfin, après quelques lieues de chemin en ligne directe depuis la mer, on trouve des collines dont les
coteaux, quoique rapides, et même les sommets, sont également garnis d’une grande épaisseur de bonne terre, plantée partout d'arbres de tous âges, si pressés, si serrés les uns contre les autres, que leurs cimes entrelacées laissent à peine passer la lumière du soleil, et sous leur ombre épaisse entretiennent une humidité si froide que le voyageur est obligé d'allumer du feu pour y passer la nuit, tandis qu'à quelque distance de ces sombres forêts, dans les lieux défrichés, la chaleur, excessive pendant le jour, est encore trop grande pendant la nuit. Cette vaste terre des côtes et de l'intérieur de la Guyane n’est donc qu’une forêt tout aussi vaste, dans laquelle des sauvages en petit nombre ont fait quelques clairières et de petits abatis pour pouvoir s'y domicilier sans perdre la jouissance de la chaleur de la terre et de la lumière du jour.
La grande épaisseur de terre végétale qui se trouve jusque sur le sommet des collines démontre la formation récente de toute la contrée ; elle l’est en effet au point qu'au-dessus de l’une de ces collines, nommée la Gabrielle, on voit un petit lac peuplé de crocodiles caimans que la mer y a laissés, à cinq ou six lieues de distance, et à six ou sept cents pieds de hauteur au-dessus de son niveau. Nulle part on ne trouve de la pierre calcaire, car on transporte de France la chaux nécessaire pour bâtir à Cavenne : ce qu'on appelle p'erre à ravets n'est point une pierre, mais une lave de volcan, trouée comme les scories des forges : cette lave se présente en blocs épars ou en monceaux irréguliers dans quelques montagnes où l’on voit les bouches des anciens volcans qui sont actuellement éteints, parce que la mer s’est retirée et éloignée du pied de ces montagnes. Tout concourt donc à prouver qu'il n’y a pas longtemps que les eaux ont abandonné ces collines, et
encore moins de temps qu’elles ont laissé paraitre les plaines et les terres basses, car celles-ci ont été presque entièrement formées par le dépôt des eaux courantes. Les fleuves, les rivières, les ruisseaux sont si voisins les uns des autres et en même temps si larges, si gonflés, si rapides dans la saison des pluies, qu'ils entraînent incessamment des limons immenses, lesquels se déposent, sur toutes les terres basses et sur le fond de la mer, en sédiments vaseux : ainsi cette terre nouvelle s’accroîtra de siècle en siècle tant qu'elle ne sera pas peuplée; car on doit compter pour rien le petit nombre d'hommes qu’on y rencontre ; ils sont encore, tant au moral qu'au physique, dans l’état de pure nature; ni vêtements, ni religion, ni société qu'entre quelques familles dispersées à de grandes distances, peut-être au nombre de trois ou quatre cents carbets, dans une terre dont l’étendue est quatre fois plus grande que celle de la France.
Ces hommes, ainsi que la terre qu'ils habitent, paraissent être les plus nouveaux de l'univers : ils y sont arrivés des pays plus élevés et dans des temps postérieurs à l’établissement de l'espèce humaine dans les hautes contrées du Mexique, du Pérou et du Chili; car en supposant les premiers hommes en Asie, ils auront passé par la même route que les éléphants, et se seront en arrivant répandus dans les terres de l'Amérique septentrionale et du Mexique ; ils auront ensuite aisément franchi les hautes terres au delà de l’isthme, et se seront établis dans celles du Pérou, et enfin ils auront pénétré jusque dans les contrées les plus reculées de l'Amérique méridionale. Mais n'est-il pas singulier que ce soit dans quelques-unes de ces dernières contrées qu'existent encore de nos jours les géants de l'espèce humaine, tandis qu'on n’y voit que des pygmées
dans le genre des animaux ? car on ne peut douter qu'on n'ait rencontré dans l'Amérique méridionale des hommes en grand nombre, tous plus grands, plus carrés, plus épais et plus forts que ne le sont tous les autres hommes de la terre. Les races de géants, autrefois si communes en Asie, n'y subsistent plus : pourquoi se trouvent-elles en Amérique aujourd'hui? Ne pouvons-nous pas croire que quelques géants, ainsi que les éléphants, ont passé de l'Asie en Amérique, où, s'étant trouvés pour ainsi dire seuls, leur race s’est conservée dans ce continent désert, tandis qu'elle a été entièrement détruite par le nombre des autres hommes dans les contrées peuplées. Une circonstance me paraît avoir Concouru au maintien de cette ancienne race de géants dans le continent du nouveau monde : ce sont les hautes montagnes qui le partagent dans toute sa longueur et sous tous les climats ; or on sait qu’en général les habitants des montagnes sont plus grands et plus forts que ceux des vallées ou des plaines. Supposant donc quelques couples de géants passés d'Asie en Amérique, où ils auront trouvé la liberté, la tranquillité, la paix, ou d’autres avantages que peut-être ils n'avaient pas chez eux, n'auront-ils pas choisi dans les terres de leur nouveau domaine celles qui leur convenaient le mieux, tant pour la chaleur que pour la salubrité de l’air et des eaux ? Ils auront fixé leur domicile à une hauteur médiocre dans les montagnes: ils se seront arrêtés sous le climat le plus favorable à leur multiplication ; et comme ils avaient peu d'occasions de se mésallier, puisque toutes les terres voisines étaient désertes, ou du moins tout aussi nouvellement peuplées par un petit nombre d'hommes bien inférieurs en force, leur race gigantesque s’est propagée sans obstacles et presque sans mélange : elle a duré et subsisté
jusqu’à ce jour, tandis qu’il y a nombre de siècles qu'elle a été détruite dans les lieux de son origine en Asie, par la très-grande et plus ancienne population de cette partie du monde.
Mais autant les hommes se sont multipliés dans les terres qui sont actuellement chaudes et tempérées, autant leur nombre a diminué dans celles qui sont devenues trop froides. Le nord du Groënland, de la Laponie, du Spitzberg, de la Nouvelle-Zemble, de la terre des Samoïèdes, aussi bien qu’une partie de celles qui avoisinent la mer Glaciale jusqu'à l'extrémité de l'Asie, au nord de Kamtschatka, sont actuellement désertes ou plutôt dépeuplées depuis un temps assez moderne. On voit même, par les cartes russes, que depuis les embouchures des fleuves Olenek, Lena et Jana, sous les 73° et 74° degrés, la route, tout le long des côtes de cette mer Glaciale jusqu'à la terre des Tschutschis, était autrefois fort fréquentée, et qu'actuellement elle est impraticable, ou tout au moins si dificile qu’elle est abandonnée. Ces mêmes cartes nous montrent que des trois vaisseaux partis en 1648 de l’embouchure commune des fleuves de Kolima et Olomon, sous le 72° degré, un seul a doublé le cap de la terre des Tschutschis sous le 75° degré, et seul est arrivé, disent les mêmes cartes, aux îles d’Anadir, voisines de l’Amérique sous le cercle polaire. Mais autant je suis persuadé de la vérité de ces premiers faits, autant je doute de celle du dernier; car cette même carte, qui présente par une suite de points la route de ce vaisseau russe autour de la terre des Tschutschis, porte en même temps en toutes lettres qu'on ne connaît pas l’étendue de cette terre; or quand même on aurait en 1648 parcouru cette mer et fait le tour de cette pointe de l’Asie, il est sûr que depuis ce
temps les Russes, quoique très-intéressés à cette navigation pour arriver au Kamtschatka, et de là au Japon et à la Chine, l'ont entièrement abandonnée : mais peut-être aussi se sont-ils réservé pour eux seuls la connaissance de cette route autour de cette terre des Tschutschis, qui forme l'extrémité la plus septentrionale et la plus avancée du continent de l'Asie.
Quoi qu'il en soit, toutes les régions septentrionales au delà du 76° degré, depuis le nord de la Norwége jusqu’à l'extrémité de l'Asie, sont actuellement dénuées d’habitants, à l'exception de quelques malheureux que les Danois et les Russes ont établis pour la pêche, et qui seuls entretiennent un reste de population et de commerce dans ce climat glacé. Les terres du Nord, autrefois assez chaudes pour faire multiplier les éléphants et les hippopotames , s'étant déjà refroidies au point de ne pouvoir nourrir que des ours blancs et des rennes, seront dans quelques milliers d'années entièrement dénuées et désertes par les seuls effets du refroidissement. II y a même de très- fortes raisons qui me portent à croire que la région de notre pôle qui n’a pas été reconnue ne le sera jamais; car ce refroidissement glacial me paraît s'être emparé du pôle jusqu’à la distance de sept ou huit degrés, et il est plus que probable que toute cette plage polaire, autrefois terre ou mer, n'est aujourd'hui que glace. Et si cette présomption est fondée , le circuit et l'étendue de ces glaces, loin de diminuer, ne pourront qu'augmenter avec le refroidissement de la terre.
Or, si nous considérons ce qui se passe sur les hautes montagnes, même dans nos climats, nous y trouverons une nouvelle preuve démonstrative de la réalité de ce re-
froidissement, et nous en tirerons en même temps une Il. 32
comparaison qui me parait frappante. On trouve au-dessus des Alpes, dans une longueur de plus de soixante lieues sur vingt et même trente de largeur en certains endroits, depuis les montagnes de la Savoie et du canton de Berne jusqu’à celles du Tyrol, une étendue immense et presque continue de vallées, de plaines et d'éminences de glaces, la plupart sans mélange d'aucune autre matière et presque toutes permanentes et qui ne fondent jamais en entier. Ces grandes plages de glace, loin de diminuer dans leur circuit, augmentent et s'étendent de plus en plus: elles gagnent de l’espace sur les terres voisines et plus basses; ce fait est démontré par les cimes des grands arbres et même par une pointe de clocher, qui sont enveloppés dans ces masses de glaces, et qui ne paraissent que dans certains étés très-chauds, pendant lesquels ces glaces diminuent de quelques pieds de hauteur; mais la masse intérieure, qui dans certains endroits est épaisse de cent toises, ne s’est pas fondue de mémoire d'homme. Il est donc évident que ces forêts et ce clocher, enfouis dans ces glaces épaisses et permanentes, étaient ci-devant situées dans des terres découvertes, habitées, et par conséquent moins refroidies qu'elles ne le sont aujourd'hui; il est de même très-certain que cette augmentation successive de glace ne peut être attribuée à l'augmentation de la quantité de vapeurs aqueuses, puisque tous les sommets des montagnes qui surmontent ces glacières ne se sont point élevés, et se sont au contraire abaiïssés avec le temps et par la chute d’une infinité de rochers et de masses en débris qui ont roulé, soit au fond des glacières, soit dans les vallées inférieures. Dès lors l’agrandissement de ces contrées de glace est déjà et sera dans la suite la preuve la plus palpable du refroidissement successif de la terre.
duquel il est plus aisé de saisir les degrés dans ces pointes avancées du globe que partout ailleurs. Si l’on continue donc d'observer les progrès de ces glacières permanentes des Alpes, on saura dans quelques siècles combien il faut d'années pour que le froid glacial s'empare d’une terre actuellement habitée, et de là on pourra conclure si j'ai compté trop ou trop peu de temps pour le refroidissement du globe.
Maintenant, si nous transportons cette idée sur la région du pôle, nous nous persuaderons aisément que nonseulement elle est entièrement glacée, mais même que le circuit et l'étendue de ces glaces augmentent de siècle en siècle, et continueront d'augmenter avec le refroidissement du globe. Les terres du Spitzherg, quoique à 10 degrés du pôle, sont presque entièrement glacées, même en été; et par les nouvelles tentatives que l’on à faites pour approcher du pôle de plus près, il paraît qu'on n’a trouvé que des glaces, que je regarde comme les appendices de la grande glacière qui couvre cette région tout entière, depuis le pôle jusqu'à 7 ou 8 degrés de distance. Les glaces immenses reconnues par le capitaine Phipps à 80 et 81 degrés, et qui partout l'ont empêché d'avancer plus loin , semblent prouver la vérité de ce fait important; car l'on ne doit pas présumer qu'il y ait sous le pôle des sources et des fleuves d’eau douce qui puissent produire et amener ces glaces, puisqu'en toutes saisons ces fleuves seraient glacés. Il paraît donc que les glaces qui ont empêché ce navigateur intrépide de pénétrer au delà du 82° degré, sur une longueur de plus de 24 degrés en longitude, il paraît, dis-je, que ces glaces continues forment une partie de la circonférence de l'immense glacière de notre pôle, produite par le refroidissement successif du
globe. Et si l'on veut supputer la surface de cette zone glacée depuis le pôle jusqu’au 82° degré de latitude, on verra qu’elle est plus de cent trente mille lieues carrées, et que par conséquent voilà déjà la deux-centième partie du globe envahie par le refroidissement, et anéantie pour la nature vivante. Et comme le froid est plus grand dans les régions du pôle austral, l’on doit présumer que l’envahissement des glaces y est aussi plus grand, puisqu'on en rencontre dans quelques-unes de ces plages australes dès le 47° degré; mais, pour ne considérer ici que notre hémisphère boréal, dont nous présumons que la glace a déjà envahi la centième partie, c’est-à-dire toute la surface de la portion de sphère qui s'étend depuis le pôle jusqu'à 8 degrés ou deux cents lieues de distance, l’on sent bien que s’il était possible de déterminer le temps où ces glaces ont commencé de s'établir sur le point du pôle, et ensuite le temps de la progression successive de leur envahissement jusqu'à deux cents lieues, on pourrait en déduire celui de leur progression à venir, et connaître d’avance quelle sera la durée de la nature vivante dans tous les climats jusqu'à celui de l'équateur. Par exemple, si nous supposons qu'il y ait mille ans que la glace permanente a commencé de s'établir sous le point même du pôle, et que dans la succession de ce millier d’années les glaces se soient étendues autour de ce point jusqu'à deux cents lieues, ce qui fait la centième partie de la surface de l'hémisphère, du pôle à l'équateur, on peut présumer qu'il s’écoulera encore quatre-vingt-dix-neuf mille ans avant qu'elles ne puissent l’envahir dans toute cette étendue, en supposant uniforme la progression du froid glacial, comme l’est celle du refroidissement du globe; et ceci s'accorde assez avec la durée de quatre-vingt-treize
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mille ans que nous avons donnée à la nature vivante, à dater de ce jour, et que nous avons déduite de la seule loi du refroidissement. Quoi qu'il en soit, il est certain que les glaces se présentent de tous côtés à 8 degrés du pôle comme des barrières et des obstacles insurmontables ; car le capitaine Phipps a parcouru plus de la quinzième partie de cette circonférence vers le nord-est; et, avant lui, Baflin et Smith en avaient reconnu tout autant vers le nordouest, et partout ils n’ont trouvé que glace. Je suis donc persuadé que , si quelques autres navigateurs aussi courageux entreprennent de reconnaître le reste de cette circonférence, ils la trouveront de mème bornée partout par des glaces qu'ils ne pourront pénétrer ni franchir ; et que par conséquent cette région du pôle est entièrement et à jamais perdue pour nous. La brume continuelle qui couvre ces climats, et qui n’est que la neige glacée dans l'air, s'arrêtant, ainsi que toutes les autres vapeurs, contre les parois de ces côtes de glace, elle y forme de nouvelles couches et d’autres glaces, qui augmentent incessamment et s’étendront toujours de plus en plus, à mesure que le globe se refroidira davantage.
Au reste, la surface de l'hémisphère boréal présentant beaucoup plus de terre que celle de l'hémisphère austral, cette différence suflit, indépendamment des autres causes ci-devant indiquées, pour que ce dernier hémisphère soit plus froid que le premier : aussi trouve-t-on des glaces dès le 47° ou 50° degré dans les mers australes, au lieu qu'on n’en rencontre qu'à 20 degrés plus loin dans l'hémisphère boréal. On voit d’ailleurs que sous notre cercle polaire il y a moitié plus de terre que d’eau, tandis que tout est mer sous le cercle antarctique ; l’on voit qu'entre notre cercle polaire et le tropique du Cancer il y a plus de
deux tiers de terre sur un tiers de mer, au lieu qu'entre le cercle polaire antarctique et le tropique du Capricorne il y à peut-être quinze fois plus de mer que de terre : cet hémisphère austral à donc été de tout temps, comme il l’est encore aujourd'hui, beaucoup plus aqueux et plus froid que le nôtre, et il n’y a pas d'apparence que passé le 50° degré l’on y trouve jamais des terres heureuses et tempérées. Il est donc presque certain que les glaces ont envahi une plus grande étendue sous le pôle antarctique, et que leur circonférence s'étend peut-être beaucoup plus loin que celle des glaces du pôle arctique. Ces immenses glacières des deux pôles, produites par le refroidissement, iront, comme la glacière des Alpes, toujours en augmentant. La postérité ne tardera pas à le savoir, et nous nous croyons fondés à le présumer d’après notre théorie et d'après les faits que nous venons d'exposer, auxquels nous devons ajouter celui des glaces permanentes qui se sont formées depuis quelques siècles contre la côte orientale du Groënland; on peut encore y joindre l'augmentation des glaces près de la Nouvelle-Zemble, dans le détroit de Weighats, dont le passage est devenu plus difficile et presque impraticable ; et enfin l'impossibilité où l’on est de parcourir la mer Glaciale au nord de l'Asie; car, malgré ce qu'en ont dit les Russes, il est très-douteux que les côtes de cette mer les plus avancées vers le nord aient été reconnues, et qu'ils aient fait le tour de la pointe septentrionale de l'Asie.
Nous voilà, comme je me le suis proposé, descendus du sommet de l'échelle du temps jusqu’à des siècles assez voisins du nôtre; nous avons passé du chaos à la lumière, de lincandescence du globe à son premier refroidissement, et cette période de temps a été de vingt-cinq mille
or.
ans. Le second degré de refroidissement a permis la chute des eaux et a produit la dépuration de l'atmosphère depuis vingt-cinq à trente-cinq mille ans. Dans la troisième époque s'est fait l'établissement de la mer universelle, la production des premiers coquillages et des premiers végétaux, la construction de la surface de la terre par lits horizontaux , ouvrages de quinze ou vingt autres milliers d'années. Sur la fin de la troisième époque et au commencement de la quatrième s’est faite la retraite des eaux, les courants de la mer ont creusé nos vallons, et les feux souterrains ont commencé de ravager la terre par leurs explosions. Tous ces derniers mouvements ont duré dix mille ans de plus, et en somme totale ces grands événements , ces opérations et ces constructions supposent au moins une succession de soixante mille années. Après quoi, la nature, dans son premier moment de repos, a donné ses productions les plus nobles; la cinquième époque nous présente la naissance des animaux terrestres. Il est vrai que ce repos n'était pas absolu, la terre n’était pas encore tout à fait tranquille, puisque ce n’est qu'après la naissance des premiers animaux terrestres que s’est faite la séparation des continents et que sont arrivés les grands changements que je viens d'exposer dans cette sixième époque.
Au reste, j'ai fait ce que j'ai pu pour proportionner dans chacune de ces périodes la durée du temps à la grandeur des ouvrages; j'ai tâché, d’après mes hypothèses, de tracer le tableau successif des grandes révolutions de la nature, sans néanmoins avoir prétendu la saisir à son origine et encore moins l'avoir embrassée dans toute son étendue. Et mes hypothèses fussent-elles contestées, et mon tableau ne fût-il qu'une esquisse très-impar-
faite de celui de la nature, je suis convaincu que tous ceux qui de bonne foi voudront examiner cette esquisse et la comparer avec le modèle, trouveront assez de ressemblance pour pouvoir au moins satisfaire leurs yeux et fixer leurs idées sur les plus grands objets de la philosophie naturelle.