Chefs-d'œuvre oratoires de Bossuet
Le recueil que nous publions sous le titre de Chejs'^'œuvre oratoires de Bossuet reproduit les textes extraits de Tédition des Œuvres complètes de Bossuet ( Versailles, 1816); cependant nous avons fait aux Oraisons funèbres quelques corrections importantes qui nous ont été indiquées par M. Tabbé Garon. Ce savant bibliothécaire du séminaire de Saint-Sulpice, après avoir terminé sa collation des éditions originales, nous communiqua le résultat de son travail; et, grâce à ses laborieuses et utiles recherches , ainsi qu'à l'intérêt bienveillant qu'il mettait à quelques-unes de nos réimpressions , nous croyons pouvoir assurer que nous donnons le texte exact des Oraisons funèbres de Bossuet. Nous y avons ajouté les variantes de Fauteur, les observations de Tabbé de Vauxcelle, des cardinaux Maury et deBausset^ de La Harpe, etc., les renseignements historiques nécessaires pour la prompte intelligence du texte, et les jugements du P. de Neuville, de MM. de Bausset, de Chateaubriand, Dussault etVillemain : quant aux citations, elles ont été vérifiées, sur les originaux , et quelquefois rectifiées par M. Tabbé Caron. Les panégyriques de saint Paul, de saint Pierre Nolasque, de saiirt Victor, de saint André, de sainte Catherine, et de saint Thomas de Cantorbéry, complètent le premier volume.
Le second volume contient seize Sermons, quarante-trois fragments de Sermons, et le Discours sur V Unité de V Église, que le cardinal Maury, dans e>on Essai sur V Éloquence de la chaire, et ailleurs, appelle le grand chef-d'œuvre de Bossuet, Pour faciliter Tentente de ce discours, nous avons fait un Précis historique des événements qui donnèrent lieu, en 1681, à la convocation de rassemblée générale du clergé de France , assemblée devenue si célèbre par sa Déclaration sur la puissance ecclésiastique. Ce Précis est extrait de V Histoire de Bossuet, par M. le cardinal de Bausset, à laquelle pourront recourir ceux qui voudront plus de détails.
CHEFS- D'OeCT. DE DOSS. — T. I. *
2 AVIS i)E l'kditëub.
Nous n'essayerons pas de justifier la préférence que nous avons donnée aux panégyriques, aux sermons et aux fragments de sermons qui sont à la suite des Oraisons funèbres ; le public jugera si nous avons été trompé par le sentiment qui a dicté notre choix.
Pour éviter la répétition des noms, les auteurs des notes sont désignés ainsi qu^il suit :
L'abbé de Vaïixcelle. . . V.
Le gabdinal Maurt. . . M.
Le cardinal de Badsset. B.
La Harpe L. H
M. DE Galonné C.
M. Félix Descuret. ... F.
L<Er . . . •
NOTICE SUR BOSSUEÏ.
BOSSUET ( Jacques- BÉNIGNE ) naquit à Dijon le 27 septembre 1627 , d'une famille distinguée dans le parlement de Bourgogne. 11 se livra dès son enfance à l'étude avec Tavidité d un génie naissant.
Gomme il se destinait à Fétat ecclésiastique , il embrassa toutes les études qu'il crut nécessaires ou simplement utiles à cet important ministère, depuis la lecture de la /?i6/e jusqu'à celle des auteurs profanes , et depuis les Pères de l'Ëglise jusqu'aux théologiens de l'école et aux écrivains mystiques. Le goût vif et l'espèce de passion qu'il prit pour les livres sacrés annonçaient à la religion le prélat qui devait la prêcher avec le zèle des apôtres, et la célébrer avec l'éloquence des prophètes. Parmi les docteurs de l'Église, saint Augustin était | celui qu^'I admirait le plus. Il le savait par cœur, le citait sans cesse, ! trouvait, disait-il , dans saint Augustin la réponse à tout, et le portait toujours avec lui dans ses voyages.
Quant aux auteurs de l'antiquité profane , où son éloquence cherchait déjà des maîtres et des modèles , il donnait la préférence à Homère , dont le génie élevé, mais sans contrainte , avait le plus de rapport avec le sien. Il se plaisait aussi beaucoup à la lecture de Cicéron et de Virgile ; il faisait moins de cas d'Horace , qu'il jugeait plus en chrétien sévère qu'en homme de goût; la morale de l'épicurien effaçait à ses yeux le mérite du poète, et le rendait insensible à des grâces qui ne lui paraissaient faites que pour séduire ou alarmer sa vertu. Il portait encore plus loin l'austérité de ses principes. On sait que des casuistes rigides ont regardé comme une sorte d'apostasie la liberté que se sont donnée la plupart des poètes chrétiens, d'employer dans leurs vers le nom des divinités païennes. Bossuet faisait à ces docteurs inexorables l'honneur d'être de leur avis. Despréaux leur a fait, dansson Art poétique, la meilleure réponse qu'un grand poète puisse opposer à de pareils scrupules ; il les a réfutés en vers harmonieux : on a retenu les vers de Despréaux, et oublié la sentence des rigoristes. Les fictions si agréables et si philosophiques de la mythologie ancienne , qui donnait à tout l'âme et la vie , continueront, malgré l'arrêt de Bossuet, de fournir aux grands poètes , sans
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danger comme sans scandale , des images toujours piquantes et toujours nouvelles par le charme et l'intérêt quMls sauront y répandre. Quant à cette foule de versificateurs à qui on ne pourrait ôter Flore et Zéphire , FAmour et ses ailes , sans réduire à la plus étroite indigence leur muse déjà si pauvre, l'insipide usage qu'ils font de la Fable dans leurs minces productions devait paraître à Bossuet lui-même plus fastidieux que criminel.
De toutes les études profanes , celle des mathématiques fut la seule que le jeune ecclésiastique se crut en droit de négliger, non par mépris, mais parce que les connaissances géométriques ne lui parurent d'aucune utilité pour la religion.
En se montrant peu favorable aux mathématiques , Bossuet ne témoigna pas la même indifférence à la philosophie , qui , par malheur pour elle , ignorait encore combien les mathématiques lui étaient nécessaires. Il goûta beaucoup le cartésianisme , alors trèsnouveau et naissant à peine ; un esprit de cette trempe, hardi, étendu, vigoureux , et ne demandant qu'à prendre Tessor, mais enchaîné par les entraves respectées où la religion le retenait captif, sentait tout le prix de la liberté que la philosophie de Descaftes autorise dans les matières où il est permis de douter et de penser. Les attaques violentes que cette philosophie essuyait alors, de la part des théologiens mêmes, bien loin d'effrayer Bossuet, contribuaient peut-être , sans qu'il le sût , à échauffer son zèle pour la raison persécutée. Déjà des magistrats, ennemis des lumières et de leur siècle , avaient défendu , sous les peines les plus sévères , qu'on enseignât le cartésianisme , qui , malgré cette défense, trouva moyen de s'établir à petit bruit, et finit par détrôner la scolastique sa rivale. Depuis ce temps, la philosophie de Descartes , qui n'avait guère fait que substituer à des erreurs anciennes et absurdes des erreurs nouvelles et séduisantes, a disparu ainsi que celle d' Aristote , mais sans résistance et sans effort : cette philo^phie, si inutilement tourmentée dans son berceau par l'imbécillité puissante, réclamerait aussi inutilement aujourd'hui la protection dont Bossuet l'a honorée ; elle a péri sous nos yeux de sa mort naturelle, et la raison a fait toute seule ce que l'autorité n'avait pu faire ; importante , mais presque inutile leçon pour ceux qui ont le pouvoir en main , de ne pas user vainement de leurs forces pour prescrire à la raison ce qu'elle doit penser, et de la laisser démêler d'elle-même ce qu'il lui convient de rejeter ou de saisir. Plus l'autorité agitera le vase où les vérités nagent pêle-mêle avec les erreurs', plus elle retardera la séparation des unes et des autres ; plus elle verra s'éloigner ce moment, qui arrive pourtant tôt ou tard,
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OÙ les erreurs se précipitent enfin d'elles-mêmes au fond du vase, et abandonnent la place aux vérités.
Tandis queBossuet nourrissait l'activité de son esprit de toutes les connaissances convenables à un ministre de l'Église , son âme non moins active, et qui avait besoin d'Un objet digne de la remplir, se formait à la piété par de fréquents voyages qu'il faisait à l'abbaye de la Trappe , séjour qui en effet paraît destiné à faire sentir aux cœurs même les plus tièdes jusqu'à quel point une foi vive et ardente peut nous rendre chères les privations les plus rigoureuses ; séjour même qui peut offrir au simple philosophe une matière intéressante de réflexions profondes sur le néant de l'ambition et de la gloire , les consolations de la retraite et le bonheur de l'obscurité.
Le talent de Bossuet pour la chaire s'était manifesté presque dès son enfance. Il fut annoncé comme un orateur précoce à l'hôtel de Rambouillet, où le mérite en tout genre était sommé de comparaître , et jugé bien ou mal. Il y fit devant une assemblée nombreuse et choisie, presque sans préparation, et avec les plus grands applaudissements, un sermon sur un sujet qu'on lui donna : le prédicateur n'avait que seize ans, et il était onze heures du soir, ce qui fit dire à Voiture, si fécond enjeux de mots, qu*il n'avait jamais entendu prêcher si tôt ni si tard.
Avec de si rares talents pour l'éloquence, la nature avait doué Bossuet d'une mémoire prodigieuse : il suffirait , sans compter beau- | coup d'autres grands hommes , pour démentir les lieux communs si souvent rebattus sur l'antipathie de la mémoire et du jugement , lieux cdhimuns débités avec complaisance par des hommes qui se flattent que la nature leur a donné en jugement ce qu'elle leur a refusé en mémoire.
Destiné , par son goût et par son caractère , à l'éloquence et à la controverse, Bossuet mena, pour ainsi dire , de front les talents de l'orateur et du théologien. Le ton de la chaire changea dès qu'il y parut; ilsnbstitua aux indécences qui l'avilissaient , au mauvais goût qui la dégradait , la force et la dignité qui conviennent à la morale chrétienne. Il n'écrivait point ses sermons , ou plutôt il ne les écrivait qu'en raccourci , et comme en idée ; il se contentait de méditer profondément son sujet , il en jetait les principaux points sur le papier ; il écrivait quelquefois les unes auprès des autres différentes expressions de la même pensée , et dans la chaleur de l'action il se saisissait en courant de celle qui s'offrait la première à l'impétuosité de son génie. Les sermons qu'on a imprimés de lui , restes d'une | ? i^^ks^f -V.* multitude immense, car jamais il ne prêcha deux fois le même, | ' ^ ^
sont plutôt les esquisses d'un grand maître que des tableaux ternfii nés ; ils n'en sont que plus précieux pour ceux qui aiment à voir dans ces dessins heurtés et rapides les traits hardis d'une touche libre et fière, et la première sève de l'enthousiasme créateur. Cette fécondité pleine de chaleur et de verve, qui dans la chaire ressemblait à Tinspiration^ subjuguait et entraînait ceux qui l'écoutaient. Un de ces hommes qui font parade de ne rien croire voulut l'entendre, ou plutôt le braver ; trop orgueilleux pour s'avouer vaincu, mais trop juste pour ne pas rendre hommage à un grand homme : « Voilà, dit-il en sortant, « le premier des prédicateurs pour moi ; car c'est celui par lequel « je sens que je serais converti, si j'avais à l'être. »
Au milieu de ces triomphes oratoires, Bossuet fit avec distinction ses premières armes comme théologien , par la réfutation du catéchisme de Paul Ferry, ministre protestant : cette réfutation, qui annonçait aux réformés un adversaire redoutable, reçut dans l'Église catholique tout l'accueil que son défenseur pouvait espérer. Mais ce qui ne doit pas être oublié dans l'histoire d'une querelle théologiqiie, c'est que Bossuet et Ferry , qui étaient amis avant leur dispute , continuèrent de l'être après avoir écrit l'un contre l'autre : rare et digne exemple à offrir aux controversistes de toutes les religions, mais qui sera plus loué qu'imité , et qui serait même appelé scandale par les fanatiques , si le nom de celui qui a donné ce scandale ne les forçait au silence.
Les succès éclatants de Bossuet portèrent bientôt sa réputation à la cour , où ses sermons furent applaudis avec transport. Louis XÎV, meilleur juge encore que ses courtisans, ne tarda pas à lui donner des marques d'estime plus distinguées que de simples éloges. Quoique le nouvel orateur de Versailles y offrit un spectacle aussi nouveau par sa conduite que par son éloquence , qu'il ne s'y montrât que dans la chaire ou au pied des autels , qu'il ne demandât aucune grâce, qu'il fût enfin, comme le sont presque toujours les grands talents, sans manège et sans souplesse, la récompense qu'il méritait sans la chercher vint le trouver dans la solitude où il vivait au milieu de la cour. Le roi le nomma à l'évêché de Condom ». Bossuet, qui voyait s'élever dans Bourdaloue un successeur digne de lui et formé sur son modèle , remit le sceptre de l'éloquence chrétienne aux mains de l'illustre rival à qui il avait offert et tracé cette glorieuse carrière , et ne fut ni surpris ni jaloux de voir le disciple s'y élancer plus loin que le maître. Il se livra bientôt à un autre genre,
« En 1669.