SUR BOSSUET
OÙ il n'eut ni sopérieiir ni égal , celui des oraisons funèbres. Toutes celles qu'il a prononcées portent rempreiùte de Fâme forte et élevée qui les a produites , toutes retentissent de ces vérités terribles que les puissants de ce monde ne sauraient trop entendre , et qu'Us sont si malheureux et si coupables d'oublier. C'est là , pour employer ses propres expressions, qu'on voit « tous les dieux de la terre dégradés R par les mains de la mort , et abîmés dans l'éternité , comme les « fleuves demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan a avec les rivières les plus inconnues. » Si dans ces adnn'rables discours l'éloquence de l'orateur n'est pas toujours égale , s'il paraît même s'égarer quelquefois , il se fait pardonner ses écarts par la hauteur immense à laquelle il s'élève; on sent que son génie a besoin de la plus grande liberté pour se déployer dans toute sa vigueur , et que les entraves d'un goût sévère, les détails d'une correction rHnutieuse, et la sécheresse d'une composition léchée, ne feraient qu'énerver cette éloquence brûlante et rapide ; son audacieuse indépendance , qui semble repousser toutes les chaînes, lui fait négliger quelquefois la noblesse même des expressions : heureuse négligence, puisqu'elle anime et précipite cette marche vigoureuse, où il s'abandonne à toute la véhémence et l'énergie de son âme ; on croirait que la langue dont il se sert n'a été créée que pour lui , qu'en parlant même celle des sauvages il eût forcé l'admiration , et qu'il n'avait besoin que d'un moyen, quel qu'il fût, pour faire passer dans l'âme de ses auditeurs toute la grandeur de ses idées. Les censeurs scrupuleux et glacés , que tant de beautés laisseraient assez de sang-froid pour apercevoir quelques taches qui ne peuvent les déparer , méritent la réponse que milord Bolingbroke faisait, dans un autre sens, aux détracteurs de milord Marlborough : « C'était un si grand homme, que j'ai oublié ses vices. » Cet orateur si sublime est encore pathétique , mais sans en être moins grand ; car l'élévation , peu compatible avec la fmesse , peut au contraire s'allier de la manière la plus touchante à la sensibilité , dont elle augmente l'intérêt en la rendant plus noble. Bossuet, dit un célèbre écrivain, obtint le plus grand et le plus rare des succès , celui de faire verser des larmes à la cour dans l'Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre ; il se troubla lui-même , et fut interrompu par ses sanglots, lorsqu'il prononça ces paroles si foudroyantes à la fols et si lamentables que tout le monde sait par coeur, et qu'on ne craint jamais de trop répéter : « O nuit désastreuse ! nuit effroyable, où retentit 9, tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette effroyable nouvelle : « Madame se meurt, Madame est morte ! » On trouve une sensibilité
plus douée, mais non moins sublime, dans les dernières paroles de rOraison funèbre du grand Condé. Ce fut par ce discours que Bossuet termina sa carrière oratoire; il unit par son chef-d'œuvre, comme auraient dû faire beaucoup de grands hommes , moins sages ou moins heureux que lui. « Prince, dit-il ens*adressantau héros que la France « venait de perdre, vous mettrez fin à tous ces discours; au lieu de « déplorer la mort des autres , je veux désormais apprendre devons « à rendre la mienne sainte : heureux si , averti par ces cheveux tt blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je a réserve, au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les « restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ! v La réunion touchante que présente ce tableau d'un grand homme qui n'est plus , et d'un autre grand homme qui va bientôt disparaître , pénètre l'âme d'u||kmélancolie douce et profonde , en lui faisant envisager avec douleur l'éclat si vain et si fugitif des talents et de la renommée. Le malheur de la condition humaine est celui de s'attacher à une vie si triste et si courte.
La réputation brillante que Bossuet s'était acquise fit désirer à l'Académie française de posséder un homme déjà si célèbre , et de qui elle compte aujourd'hui le nom parmi ceux dont elle s'honore le plus. Louis XIY lui confia dans le même temps une place bien plus importante : il jugea que celui qui annonçait avec tant de force dans la chaire évangélique la grandeur divine et la misère humaine était plus propre que personne à pénétrer de ses vérités, par une instruction solitaire et suivie , Phéritier de la couronne. Bossuet fut nommé précepteur du Dauphin. Qu'on nous permette de nous livrer un moment à la réflexion naturelle que présente un choix si digne d'éloge. Le moyen le plus sûr peut-être d'apprécier les rois , c'est de les juger par les hommes à qui ils accordent leur confiance. Louis XIY donna pour gouverneurs à son fils et à son petit-fils les deux hommes les plus vertueux de la cour, et surtout les plus déclarés'contre l'adulation et la bassesse, Montausier et Beauvilliers; pouf précepteurs , les deux plus illustres prélats de l'Église de France , Bossuet et Fénelon ; et pour sous^précepteurs , Huet et Fleury, dont l'un était le plus savant, l'autre le plus sage et le plus éclairé des ecclésiastiques du second ordre. Qu'on joigne à tant d'excellents choix pour un seul objets ceux de Turenne , de Condé , de Luxembourg , de Colbert et de Louvois ; qu'on y joigne le goûl exquis avec lequel le monarque sut apprécier par lui-même les talents si différents de Despréaux et de Racine , de Quinault et de Molière ; qu'on y joigne enfin l'honneur qu'il eut d'avertir sa cour,
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et presque sa nation, dii mérite de ces écrivains ; et on en conclura, pour peu qu'on soit juste , que , si Louis XIV a été trop encensé par la flatterie , il a été digne aussi de recevoir des éloges par la bouche de la justice et de la vérité. Bossuet et les autres hommes de génie dont ce prince sut mettre les talents en œuvre dans les jours brillants dé sa gloire, doivent lui faire pardonner quelques choix moins heureux auxquels il eut la faiblesse de se prêter sur la Gn de sa vie ; triste fruit du malheur de régner , et surtout de vieillir sur le trône.
L'instituteur du Dauphin, persuadé que ceux qui sont chargés de la redoutable fonction d'élever un roi sont responsables du bonheur des peuples, et convaincu en même temps qu'il suffit à un prince d'être éclairé pour être vertueux , ne négligea rien pour orner l'esprit de son auguste élève de toutes les connaissances qu'il jugea propres à en faire un monarque instruit et juste. Résolu de se livrer tout entier à un objet si sacré pour lui , il remit Tévêché de Condom, et reçut en échange une abbaye très-modique, mais suffisante à la modération de ses-désirs. Il se prépara à l'éducation du Dauphin, en recommençant, pour ainsi dire, la sienne. Il reprit ses premières études, que depuis longtemps il avait abandonnées. Il s'exerça même à écrire en langue latine , non qu'il se flattât de pouvoir bien parler une langue morte, mais parce qu'il voulait se la rendra plus familière ; à peu près comme ces amateurs qui , pour apprendre à se connaître en peinture, n'hésitent pas à faire eux-mêmes des tableaux, qu'ils n'estiment que ce qu'ils valent. Enfin , il n'oublia rien pour se mettre à l'abri de tout reproche, si une éducation préparée par tant de soins n'avait pas tout le succès qu'il s'en promettait , et si le génie du précepteur n'était pas secondé par le disciple comme il méritait de l'être.
Quelques prélats courtisans, qui regardaient leur assiduité à Versailles comme un droit aux grâces du souverain, étaient secrètement, mais profondément blessés de la préférence qu'on avait donnée à Bossuet pour remplir une place à laquelle leur orgueilleuse médiocrité ne rougissait pas de prétendre. Pour se venger de cette préférence si juste , ils publiaient que le précepteur poussait le zèle pour l'instruction du prince jusqu'à l'excéder d'ennui et de fatigue: « M. le Dauphin, disaient-ils avec une complaisance qui jouait l'intérêt, se plaignait qu'on voulût l'obliger à savoir comment f^augirard s'appelait du temps des druides. » Pour apprécier cette imputation ridi- • cule , il suffit de lire l'ouvrage célèbre que Bossuet composa pour son disciple , le Discours sur l'Histoire universelle. On admire dans cette grande esquisse un génie aussi vaste que profond , qui , dédai-
guant de s'appesantir sur les détails frivoles, si chers ao peuple des historiens, voit et juge d'un coup d'oeil les législateurs et les conquérants , les rois et les nations , les crimes et les vertus des hommes , et trace, d'un pinceau énergique et rapide, le temps qui dévore et engloutit tout , la main de Dieu sur les grandeurs humaines, et les royaumes gru^ meurent comme leurs maîtres. Gomment l'aigle qui a vu de si haut et de si loin, comment le peintre quia traité d'une si grande manière l'histoire du monde , aurait-il pu descendre, dans le détail de l'éducation du prince , à des minuties également indignes du prince et de lui? £t quand l'élève même l'aurait pu désirer, comment le maître en aurait-il eu le courage ?
Nous n'affaiblirons point par une répétition fastidieuse les éloges donnés à cet ouvrage ; nous croyons plutôt devoir à l'auteur , sur un point essentiel et délicat , une apologie qui sera peut-être un nouvel éloge '. On a accusé Bossuet d'avoir été dans cç clief-d' œuvre d'éloquence plus orateur qu'historien, et plus théologien que philosophe; d'y avoir trop parlé des Juifs, trop peu des peuples qui rendent si intéressante l'histoire ancienne , et d'avoir en quelque sorte sacrifié l'univers à une nation que toutes les autres affectaient de mépriser.
11 répondait à ce reproche, que, s'il avait paru, dans un si grand tableau , négliger le reste de la terre pour le seul peuple à qui le vrai Dieu fût connu, c'est qu*il avait cru devoir non-seulement à ce Dieu, dont il était le ministre, mais encore à la France , dont le sort était confié à ses leçons , de montrer partout au jeune prince, dans cette vaste peinture , l'objet le plus propre à forcer les rois d'être justes ,
l'Être éternel et tout-puissant dont l'œil sévère les observe, et dont l'arrêt terrible doit les juger. Bossuet se représentait avec frayeur à quel point l'humanité serait à plaindre, si ce petit nombre d'hommes auquel la Providence a soumis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur trône un arbitre suprême , qui promet vengeatice aux infortunés dont ils auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat citoyen était persuadé que ceux même qui auraient le malheur de regarder la croyance d'un Dieu comme inutile aux autres hommes, commettraient un crime de lèse-humanité en voulant ôter cette croyance aux monarques. Il faut que les sujets espèrent en Dieu, et que les souverains le craignent.
L'éducation du Dauphinétant finie, Bossuet, à qui le roi avait donné pour récompense l'évêché de Meaux, se consacra denouveau et sans
' Voltaire.